«Nous venons de voir que les hommes justes sont meilleurs, plus
habiles et plus forts que les hommes injustes; que ceux-ci ne peuvent
rien faire de concert; et c'était une supposition gratuite que de
supposer que des gens injustes aient jamais rien fait de considérable
de concert et en commun, car, s'ils eussent été tout à fait injustes,
ils ne se seraient pas épargnés les uns les autres. Évidemment, il
faut qu'il y ait eu entre eux un reste de justice qui les ait empêchés
d'être injustes entre eux, dans le temps qu'ils l'étaient envers les
autres, et qui les a fait venir à bout de leurs desseins.
«À la vérité, c'est l'injustice qui leur avait fait former des
entreprises criminelles; mais elle ne les avait rendus méchants qu'à
demi, car ceux qui sont entièrement méchants et injustes sont par cela
même dans une impuissance absolue de rien faire. C'est ainsi que la
chose est réellement, et non pas comme tu le disais d'abord.
«Il nous reste à examiner si le sort du juste est meilleur et plus
heureux que celui de l'homme injuste.»
Il poursuit et termine en remontant à l'essence de l'âme, qui, selon
lui, est composée de vertu.
«L'âme, dit-il, n'a-t-elle pas sa vertu particulière?
«--Oui.
«--L'âme dépourvue de cette vertu (qui est son essence) pourra-t-elle
jamais s'acquitter bien de ses fonctions?
«--Cela est impossible.
«--Mais celui qui vit bien est heureux, celui qui vit mal est
malheureux?
«--Assurément.
«--Donc le juste est heureux, et l'injuste est malheureux.
«--À merveille, Socrate: voilà ton bouquet des idées!»
On voit que tout repose, dans cette philosophie, sur les doctrines du
_Phédon_, qui supposent l'âme créée par Dieu, avec des idées innées et
fatales qui forment sa conscience, sa nature comme sa morale,
doctrines que nous croyons aussi vraies que celles qui attribuent à la
matière ou au corps des instincts ou des lois absolues qui font sa
nature, et au-dessus de toute discussion.