Telle est toute la philosophie de Socrate. Elle paraîtrait plus belle
encore si elle était plus simplement exposée par Platon, non dans le
style de l'école et de l'académie grecques, mais dans le style simple,
naïf, limpide et populaire des paraboles évangéliques. Forme pour
forme, j'avoue que je préfère la parabole au dialogue: la parabole est
l'épopée de la vérité pour les simples; le dialogue de Platon est le
cliquetis des idées pour les sophistes.
Aussi remarquez combien Socrate, dans le _Phédon_, est plus beau
quand il meurt que quand il disserte. C'est que, là, Platon n'a pu
altérer par le clinquant des couleurs la sereine simplicité de son
modèle; le dialogue est d'un sophiste, le récit est d'un philosophe.
Cette mort, véritable transfiguration de l'être mortel en être
immortel, par la seule raison, dans un cachot devenu le Thabor de la
philosophie humaine, a été appelée par J.-J. Rousseau la mort d'un
sage; mais c'est plus qu'une mort, c'est une éclosion visible à
l'immortalité. J.-J. Rousseau ne l'a pas assez vu: il était plus
semblable à Platon qu'à Socrate.
Il faut une certaine mesure de vertu dans une âme, pour que cette âme
puisse s'élever à une véritable philosophie. Les grandes pensées
viennent des grandes âmes; celle de J.-J. Rousseau était
très-éloquente, mais pas assez grande. Aussi, comparez ces deux morts!
Socrate meurt en plein soleil, le sourire sur les lèvres, sans un
doute, sans une angoisse, sans un gémissement, sans un reproche à Dieu
ni aux hommes. J.-J. Rousseau meurt ou se tue dans une retraite où il
a fui les hommes qu'il accuse et qu'il redoute, livré aux reproches
mérités d'une femme qu'il a flétrie en lui dérobant ses fruits à sa
mamelle pour aller les jeter à la voirie humaine des enfants perdus!
Il meurt isolé dans sa solitude, et son isolement est un remords qui
venge en lui la nature offensée par l'égoïsme.
Rousseau ne juge pas sainement la mort de Socrate. Car, s'il y a
quelque chose de surhumain dans l'humanité, ce n'est pas la mort d'un
Dieu, sûr de revivre parce qu'il se sent Dieu même en mourant: c'est
la mort d'un homme qui ne se sent qu'homme, mais en qui la raison,
exercée pendant une longue vie de lutte avec son corps, triomphe de la
nature et ressuscite en esprit avant qu'il soit mort, par la sainte
évidence de sa foi!