XXIX.

Voilà le dialogue ou plutôt le poëme de la mort de Socrate, selon

Platon, sur le récit du dernier entretien de Socrate. La philosophie

humaine ne s'éleva jamais plus haut par la seule puissance du

raisonnement. Ce qui donne par-dessus tout son caractère et son

autorité à cette philosophie, c'est la conscience, supérieure encore

ici à la philosophie.

Socrate ne fonde ses dogmes et ses espérances que sur des

raisonnements; quelques-uns sont très-sophistiques, tel que celui qui

fait engendrer toute chose par son contraire.

Sa foi, comme il l'avoue lui-même, n'est que probabilité, conjectures,

vraisemblance, révélation de la pensée à la pensée, cet éternel

révélateur avec lequel tout homme s'entretient dans ses espérances et

dans ses doutes. Aucun prestige ou aucun prodige n'impose cette foi à

lui-même ou aux autres; il n'appelle en témoignage que la raison

sincèrement interrogée et logiquement répondue dans ses entretiens sur

les choses divines; c'est en cherchant à se persuader lui-même qu'il

acquiert la conviction dans son âme, et qu'il la répand dans l'âme de

ses disciples: mais cette conviction raisonnée, ou cette foi acquise,

est si absolue et si confiante en lui qu'il n'hésite pas à mourir

volontairement pour elle.

Le moindre mot de repentir, la moindre promesse de renoncer à son

apostolat de la raison, l'auraient fait acquitter par les Athéniens,

qui ne demandaient qu'à l'absoudre: mais sa conscience se refuse à

toute lâche complaisance; il se précipite de lui-même au supplice,

prévu, voulu, imploré, par cette maxime, qui est celle des héros de la

philosophie: _Obéir à Dieu plutôt qu'à la patrie dans toutes les

choses où la patrie, qui commande au citoyen, n'a pas le droit de

commander à la conscience._

On s'étonne cependant quelquefois des allusions faites par Socrate aux

divinités du paganisme. Il parle deux fois d'Apollon, il fait sa

prière _aux dieux_ avant d'avaler la coupe; il demande si l'on peut

faire une libation avec la liqueur mortelle; il recommande à Criton de

sacrifier un coq à Esculape, pour remercier le dieu de la médecine de

l'avoir guéri du mal de la vie.

Mais, indépendamment de l'expression de la physionomie et du ton de

plaisanterie que la parole écrite ne peut rendre dans le dialogue de

Platon, physionomie et accent qui devaient donner leur véritable

signification un peu railleuse à ces paroles du sage, il convient de

se souvenir que Socrate ne rejetait pas, dans sa pensée, l'idée de

ces dieux inférieurs, de ces divinités secondaires, de ces

personnifications populaires des attributs du Dieu unique, nommés

par toutes les nations de noms divins qui n'attentaient pas à la

divinité unique et suprême.

Comme tous les fondateurs de nouveaux cultes, Socrate, fondateur du

culte philosophique, cherchait à concilier, autant que possible, ce

qu'il y avait d'innocent dans les antiques superstitions nationales

avec ce qu'il y avait de vérité absolue et de piété sainte dans le

nouveau dogme. Il disait aussi: _Je ne suis pas venu abolir l'ancienne

loi, mais l'accomplir._ Il disait, comme les apôtres: _Est-ce que nous

n'allons pas prier dans le temple?_

D'ailleurs, sa théorie, infiniment plausible, d'une hiérarchie de

puissances célestes, d'une échelle incessante d'êtres, agents de la

divinité créatrice, dans les astres, dans les éléments, sur la terre,

sur les âmes, cette théorie n'était nullement en contradiction avec le

Dieu exclusif et souverain que sa raison découvrait et adorait

au-dessus de toutes ces divinités d'emprunt. Cette théorie était, au

fond, celle de tous les sages des religions antiques; ce qu'on a

appelé polythéisme n'était, dans ces religions, que symbolisme.

On a calomnié le genre humain, en lui attribuant plus d'inconséquence

et plus de superstition qu'il n'en a eu dans la partie éclairée de

l'humanité de tous les âges.

L'unité de Dieu est aussi ancienne que la raison elle-même. On a vu,

dans ce que j'ai cité d'_Hermès_, que les Égyptiens adoraient un seul

et premier principe, de qui émanait, comme des rayons, toute leur

théologie populaire; les Perses redoutaient le mauvais principe sous

le nom d'Arimane, mais ils n'adoraient que le bon principe sous le nom

d'Oromasde. Les Guèbres ne rendaient un culte au feu que comme à

l'élément lumineux et générateur qui voilait et manifestait Dieu.

L'Inde primitive, en admettant les incarnations de ses divinités,

admettait, avant tout, l'Être divin et unique, source et une de ces

incarnations. La Chine, le peuple le plus anciennement raisonnable du

haut Orient, ne cherchait Dieu derrière les idoles symboliques de Fô

qu'à la lueur de la raison dont Confutzée fut pour eux le Socrate;

derrière et au-dessus de toute la mythologie païenne, il y a toujours

dans Orphée, dans Homère, comme dans Cicéron ou dans Marc-Aurèle, un

_Fatum_, un Dieu unique, absolu, dominateur, qui régit l'univers et

même les dieux intermédiaires entre l'univers et lui. Quant au

mahométisme, c'est l'insurrection même de l'unité de Dieu, dans le

coeur des Arabes, contre les idolâtries qui infectaient leurs

ancêtres, ou qui tenteraient d'infecter de nouveau l'esprit humain.

Socrate pouvait donc, sans scandaliser ses disciples, qui comprenaient

ce qu'il voulait dire, parler en souriant d'Apollon, qui était pour

lui et pour eux l'inspiration divine; de libation, qui était un acte

de piété; de sacrifice à Esculape, qui était le symbole enjoué de la

délivrance de tout mal par la délivrance de la vie.

Quant à sa philosophie, qui n'est nulle part aussi complétement

exposée que dans le dialogue de _Phédon_, elle se résume, à travers un

trop long flux de paroles et un trop grand appareil de questions, de

réponses, de dialectique, de polémique, de circonlocutions plus

scolastiques que philosophiques, dans un très-petit nombre de

vraisemblances théologiques et de vérités morales auxquelles toutes

les philosophies modernes ont peu ajouté. La raison révèle aujourd'hui

ce qu'elle révélait hier, car elle est le Verbe intérieur qui parle en

nous.

Voici cette philosophie:

Un Dieu suprême, unique, parfait, dont l'existence est un mystère et

se démontre par soi-même;

Une hiérarchie d'êtres émanés de lui, et investis plus ou moins de sa

sagesse, de sa puissance, de sa bonté, créant et gouvernant, sous son

regard, les astres, les mondes, les âmes;

L'âme, ou l'esprit, distinct de la matière, mais mû par la volonté de

Dieu, dans l'homme ou dans d'autres êtres pensants;

La matière périssable, l'âme immortelle;

La vertu, exercice de l'âme pendant la vie, pour conquérir une vie

plus parfaite par sa victoire sur les sens.

La vérité, la liberté, la justice, la charité, la tempérance, la

mortification des sens, le dévouement à ses semblables, le désir de la

mort pour revivre plus saint; le sacrifice de soi-même, jusqu'au sang,

à Dieu; la joie dans le supplice volontaire, la foi dans la

résurrection, voilà les victoires de l'âme.

La récompense, après la mort, de ces vertus; le châtiment, soit

temporaire, soit éternel, des vices ou des crimes contraires, voilà

ses destinées.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 110 / 228 题