«Voilà pourquoi, mes chers amis, dit Socrate après un moment de
recueillement, le vrai philosophe s'exerce à la force et à la
tempérance, et nullement par toutes les raisons que s'imagine le
peuple.»
Les disciples, à ces mots, s'entre-regardent en silence et semblent
craindre de proposer à Socrate un doute qui lui rappelle sa tragique
situation et le peu d'heures qui lui restent à vivre.
Le sage s'en aperçoit:
«Vous me croyez donc, à ce qu'il paraît, leur dit-il, bien inférieur
au cygne, en ce qui touche aux pressentiments et à la divination par
l'instinct?
«Les cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore
mieux ce jour-là qu'ils n'ont jamais fait, dans leur joie d'aller
trouver le dieu qu'ils servent. Mais la crainte que les hommes ont
eux-mêmes de la mort leur fait calomnier ces cygnes, en disant qu'ils
pleurent leur mort et qu'ils chantent de tristesse; et ils ne font pas
cette réflexion, qu'il n'y a point d'oiseau qui chante quand il a faim
ou froid, ou quand il souffre de quelque autre manière, non pas même
le rossignol, l'hirondelle, ou la huppe, dont on dit que le chant est
une complainte.
«Mais je ne crois pas que ces oiseaux chantent de tristesse, ni les
cygnes non plus; je crois plutôt qu'étant consacrés à Apollon, ils
sont devins, et que, prévoyant le bonheur dont on jouit au sortir de
la vie, ils chantent et se réjouissent ce jour-là plus qu'ils n'ont
jamais fait. Et moi, je pense que je sers Apollon aussi bien qu'eux,
que je suis consacré au même dieu; que je n'ai pas moins reçu qu'eux
de notre commun maître l'art de la divination, et que je ne suis pas
plus fâché de sortir de cette vie; c'est pourquoi, à cet égard, vous
n'avez qu'à parler tant qu'il vous plaira, et m'interroger aussi
longtemps que les _onze_ voudront le permettre.»
Il badine ensuite avec une grâce véritablement divine, comme s'il
était déjà un homme divinisé, avec ses amis, en jouant avec les beaux
cheveux de Phédon, qui était assis à ses pieds, sur un siége plus bas
que le lit.
«Demain, dit-il, ô Phédon, tu feras couper ces beaux cheveux, n'est-ce
pas? (C'était un signe de deuil chez les Grecs.) Eh bien, non, ne le
fais pas, si tu m'en crois!...»
Il redouble ensuite ses preuves de l'immatérialité et de l'immortalité
de l'âme, en leur démontrant qu'elle gouverne à son gré les sens,
lorsqu'elle sait s'en affranchir par sa volonté et par sa liberté.
«Le corps, dit-il, n'obéit-il pas forcément, et ne voyons-nous pas
cependant que l'âme fait tout le contraire? Elle gouverne tous les
éléments dont on prétend qu'elle est composée, leur résiste pendant
presque toute la vie, et les dompte de toutes les manières, réprimant
les unes durement et avec douleur, comme dans la gymnastique et la
médecine; réprimant les autres plus doucement, gourmandant ceux-ci,
avertissant ceux-là; parlant au désir, à la colère, à la crainte,
comme à des choses d'une nature étrangère: ce qu'Homère nous a
représenté dans l'_Odyssée_, où Ulysse, _se frappant la poitrine,
gourmande ainsi son coeur:--Souffre ceci, mon coeur; tu as souffert
des choses plus dures_.»
On voit par cette citation, et par mille autres citations d'Homère
dans la bouche de Socrate, que ce philosophe était bien éloigné de
l'opinion sophistique de Platon proscrivant les poëtes de la
République, mais qu'au contraire Socrate regardait Homère comme le
poëte des sages, et comme le révélateur accompli de toute philosophie,
de toute morale et de toute politique dans ses vers, miroir sans tache
de l'univers physique, métaphysique et moral de son temps. C'est aussi
notre humble opinion, et nous sommes fier de la rencontrer dans
Socrate.