Ses conjectures de philosophie scientifiques, sur les lois qui
régissent les phénomènes matériels et les évolutions des astres, sont
aussi vraisemblables (c'est toujours son mot) qu'elles sont sublimes.
On y retrouve ce double caractère de simplicité et de merveille qui
est en général le signe de toute vérité, quand il s'agit des oeuvres
de Dieu. _Voir ces choses en Dieu_, voilà son principe, et voici
comment il le développe devant ses disciples:
«On s'épuise, dit-il, en vains efforts pour définir la nature du beau.
Ce qui est beau ici-bas, selon moi, c'est ce qui participe au beau
absolu: les belles choses sont belles par la présence de la beauté en
elle; et c'est le reflet de la beauté primordiale et suprême qui les
rend telles. La raison de toutes choses, comme de toute qualité de ces
choses, est donc Dieu.»
Ses aperçus, qu'il développe ensuite sur la physique et sur la
construction de notre globe, se ressentent de l'imperfection des
sciences expérimentales dans son siècle.
Ses hypothèses sur l'état des âmes après la mort se rapprochent des
fables homériques au sujet des enfers, et pressentent le purgatoire
des chrétiens.
«Ceux qui sont reconnus avoir vécu de manière qu'ils ne sont ni
entièrement criminels, ni entièrement innocents, après avoir subi la
peine des fautes qu'ils ont pu commettre, sont délivrés, et reçoivent
la récompense de leurs bonnes actions, chacun selon ses mérites. Ceux
qui sont reconnus incurables, à cause de l'énormité de leurs crimes,
sont précipités dans le Tartare, d'où ils ne remontent jamais.»
On est étonné ici de trouver dans un génie aussi doux que celui de
Socrate le dogme de l'éternité des supplices.
«Soutenir, continue-t-il ensuite, que toutes ces choses sont
précisément comme je vous les ai décrites, ne conviendrait pas à un
homme de sens et de bonne foi; mais ce qui est certain, c'est que
l'âme est immortelle; en tout cris c'est un hasard qu'il est beau de
courir, c'est une espérance dont il faut s'enchanter soi-même.
«Qu'il espère donc bien de son âme, celui qui, pendant sa vie, a
rejeté les plaisirs et les biens du corps comme lui étant étrangers et
portant au mal: celui qui a aimé les plaisirs de la sagesse, qui a
orné son âme, non d'une parure étrangère, mais de celle qui lui est
propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la
vérité; celui-là doit attendre avec sécurité l'heure de son départ
pour le meilleur monde.
«Pour moi, la destinée m'appelle aujourd'hui, comme dirait un poëte
tragique, et il il est temps que j'aille au bain, car il me semble
qu'il est mieux de ne boire le poison qu'après m'être baigné et
d'épargner aux femmes la peine de laver un cadavre.»
Puis, souriant:
«Je ne saurais pourtant persuader à Criton que je suis bien le Socrate
qui s'entretient ainsi avec vous, et qui ordonne avec sang-froid
toutes les parties de son discours; il s'imagine toujours que je suis
déjà celui qu'il va voir mort tout à l'heure, et il me demande comment
il doit m'ensevelir.
«Et tout ce long discours que je viens de faire devant vous, pour vous
prouver que, dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus
avec vous, mais que je vous quitterai pour aller jouir des félicités
ineffables, il me paraît que tout cela a été dit en pure perte pour
lui, comme si j'avais voulu seulement par là le consoler et me
consoler moi-même.
«Soyez donc mes cautions auprès de Criton, et, comme il a répondu
pour moi aux juges que je ne m'en irais pas, vous, au contraire,
répondez pour moi que, dès que je serai mort, je m'en irai, afin que
le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant
brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi.
Il ne doit pas dire à mes funérailles que c'est Socrate qu'il expose,
qu'il emporte, qu'il ensevelit dans la terre: car il faut que tu
saches, mon cher Criton, que parler ainsi improprement, ce n'est pas
seulement une faute envers les choses, c'est aussi un mal que l'on
fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage, et dire que c'est le
corps de Socrate seulement que tu couvres de terre.
«En disant ces mots, il se leva et passa dans la salle du bain; nous
l'attendîmes, tantôt en nous entretenant de tout ce qu'il avait dit,
tantôt parlant de l'affreux malheur qui allait nous frapper, nous
regardant véritablement comme des enfants privés de leur père, et
condamnés à passer le reste de notre vie comme des orphelins.»