XXV.

Ses conjectures de philosophie scientifiques, sur les lois qui

régissent les phénomènes matériels et les évolutions des astres, sont

aussi vraisemblables (c'est toujours son mot) qu'elles sont sublimes.

On y retrouve ce double caractère de simplicité et de merveille qui

est en général le signe de toute vérité, quand il s'agit des oeuvres

de Dieu. _Voir ces choses en Dieu_, voilà son principe, et voici

comment il le développe devant ses disciples:

«On s'épuise, dit-il, en vains efforts pour définir la nature du beau.

Ce qui est beau ici-bas, selon moi, c'est ce qui participe au beau

absolu: les belles choses sont belles par la présence de la beauté en

elle; et c'est le reflet de la beauté primordiale et suprême qui les

rend telles. La raison de toutes choses, comme de toute qualité de ces

choses, est donc Dieu.»

Ses aperçus, qu'il développe ensuite sur la physique et sur la

construction de notre globe, se ressentent de l'imperfection des

sciences expérimentales dans son siècle.

Ses hypothèses sur l'état des âmes après la mort se rapprochent des

fables homériques au sujet des enfers, et pressentent le purgatoire

des chrétiens.

«Ceux qui sont reconnus avoir vécu de manière qu'ils ne sont ni

entièrement criminels, ni entièrement innocents, après avoir subi la

peine des fautes qu'ils ont pu commettre, sont délivrés, et reçoivent

la récompense de leurs bonnes actions, chacun selon ses mérites. Ceux

qui sont reconnus incurables, à cause de l'énormité de leurs crimes,

sont précipités dans le Tartare, d'où ils ne remontent jamais.»

On est étonné ici de trouver dans un génie aussi doux que celui de

Socrate le dogme de l'éternité des supplices.

«Soutenir, continue-t-il ensuite, que toutes ces choses sont

précisément comme je vous les ai décrites, ne conviendrait pas à un

homme de sens et de bonne foi; mais ce qui est certain, c'est que

l'âme est immortelle; en tout cris c'est un hasard qu'il est beau de

courir, c'est une espérance dont il faut s'enchanter soi-même.

«Qu'il espère donc bien de son âme, celui qui, pendant sa vie, a

rejeté les plaisirs et les biens du corps comme lui étant étrangers et

portant au mal: celui qui a aimé les plaisirs de la sagesse, qui a

orné son âme, non d'une parure étrangère, mais de celle qui lui est

propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la

vérité; celui-là doit attendre avec sécurité l'heure de son départ

pour le meilleur monde.

«Pour moi, la destinée m'appelle aujourd'hui, comme dirait un poëte

tragique, et il il est temps que j'aille au bain, car il me semble

qu'il est mieux de ne boire le poison qu'après m'être baigné et

d'épargner aux femmes la peine de laver un cadavre.»

Puis, souriant:

«Je ne saurais pourtant persuader à Criton que je suis bien le Socrate

qui s'entretient ainsi avec vous, et qui ordonne avec sang-froid

toutes les parties de son discours; il s'imagine toujours que je suis

déjà celui qu'il va voir mort tout à l'heure, et il me demande comment

il doit m'ensevelir.

«Et tout ce long discours que je viens de faire devant vous, pour vous

prouver que, dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus

avec vous, mais que je vous quitterai pour aller jouir des félicités

ineffables, il me paraît que tout cela a été dit en pure perte pour

lui, comme si j'avais voulu seulement par là le consoler et me

consoler moi-même.

«Soyez donc mes cautions auprès de Criton, et, comme il a répondu

pour moi aux juges que je ne m'en irais pas, vous, au contraire,

répondez pour moi que, dès que je serai mort, je m'en irai, afin que

le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant

brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi.

Il ne doit pas dire à mes funérailles que c'est Socrate qu'il expose,

qu'il emporte, qu'il ensevelit dans la terre: car il faut que tu

saches, mon cher Criton, que parler ainsi improprement, ce n'est pas

seulement une faute envers les choses, c'est aussi un mal que l'on

fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage, et dire que c'est le

corps de Socrate seulement que tu couvres de terre.

«En disant ces mots, il se leva et passa dans la salle du bain; nous

l'attendîmes, tantôt en nous entretenant de tout ce qu'il avait dit,

tantôt parlant de l'affreux malheur qui allait nous frapper, nous

regardant véritablement comme des enfants privés de leur père, et

condamnés à passer le reste de notre vie comme des orphelins.»

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 106 / 228 题