«Véritablement, dit-il en commençant le récit, ce spectacle fit sur
moi une impression extraordinaire; je n'éprouvai pas la compassion
qu'il était naturel d'éprouver à la mort d'un ami. Au contraire,
Échécratès, cet ami me paraissait heureux, à le voir et à l'entendre,
tant il mourut avec assurance et dignité! et je pensais qu'il ne
sortait de ce monde que sous la protection des Dieux, qui lui
destinaient, dans l'autre monde, une félicité aussi grande que celle
dont puisse jouir aucun mortel. C'était en moi un mélange
extraordinaire, jusqu'alors inconnu, de plaisir et de douleur, lorsque
je venais à penser que dans un moment cet homme admirable allait nous
quitter pour toujours; on nous voyait tous tantôt sourire, tantôt
fondre en larmes.
«--Sur quoi roula l'entretien entre ces amis que tu viens de nommer?»
demande Échécratès.
Phédon raconte alors que, le matin du jour de la mort, les amis de
Socrate se réunirent plus tôt que de coutume sur la place devant la
prison, pour ne pas perdre une heure de sa vie et de sa pensée. Le
geôlier, qui leur ouvre les portes, les prie d'attendre un peu, parce
qu'on ôte en ce moment les fers du condamné: les fers tombés, ils sont
introduits.
Xanthippe, l'épouse de Socrate, un de ses enfants dans les bras, est
auprès de lui et se lamente à la manière des femmes; on la reconduit
dans sa maison pour laisser la liberté d'esprit au philosophe.
«Alors, dit Phédon, il se mit sur son séant, plia sous lui la jambe
qu'on venait de dégager des fers, la frotta de la main, et nous dit en
la frottant avec une sensation de plaisir: «L'étrange chose, mes amis,
que le plaisir et la douleur se tiennent de si près que l'un naisse
ainsi de l'autre, quoique l'un soit le contraire de l'autre! Ésope
aurait dû en faire une fable.» Cébès, un des interlocuteurs, lui
demande à ce propos pourquoi, depuis qu'il est en prison, il compose
des fables, des poésies, un hymne à Apollon. Socrate répond que c'est
pour éprouver si par hasard la poésie n'était pas celui des beaux-arts
auquel son génie l'appelait.
L'entretien glisse ensuite, par une pente naturelle, sur la question
du suicide, pour l'homme fatigué de la vie. Socrate démontre que
l'homme ne doit pas sortir de la vie avant que Dieu lui envoie un
ordre formel d'en sortir, comme celui qu'il reçoit lui-même
aujourd'hui.
«Il espère fortement, ajoute-t-il, une destinée réservée aux hommes
après la mort; destinée qui, selon la foi antique et universelle du
genre humain, doit être meilleure pour les bons que pour les
méchants.»
Au moment où il va développer pour ses amis les fondements de cette
espérance, Criton lui semble vouloir l'interrompre; il l'interroge sur
ce qu'il paraît avoir besoin de dire.
«Ce n'est pas autre chose, lui répond Criton, sinon que celui qui est
chargé de te donner le poison ne cesse de me répéter depuis longtemps
que tu dois parler le moins possible, car il assure que ceux qui
parlent trop, avant de boire, s'échauffent et contrarient ainsi
l'effet du poison, et qu'alors on est quelquefois contraint de le
donner trois ou quatre fois à ceux qui ralentissent ainsi leur mort
par trop de conversation.
«--Laissez-le dire, et qu'il prépare son breuvage comme s'il devait me
donner la ciguë deux fois, et même trois fois, s'il est nécessaire,
répond Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, à vous qui
êtes mes juges, des motifs de mon espérance.»
Ici, comme toujours, il procède par interrogation à ses auditeurs,
pour que la vérité sorte, pour ainsi dire, par contrainte de leur
propre bouche, et qu'elle ait ainsi plus d'autorité sur eux.
«La mort est-elle autre chose que la séparation de l'âme et du corps,
de manière qu'après cette séparation l'âme demeure seule d'un côté et
le corps de l'autre?
«Et ne penses-tu pas que l'objet des soins d'un philosophe ne doit
point être son corps périssable, mais qu'il doit au contraire s'en
affranchir autant que possible, et s'occuper uniquement de son âme?
«Et les sens de ce corps, qui nous trompent, ne sont-ils pas un
obstacle à la vérité?
«Et n'est-ce pas toujours par l'acte de la pensée que la vérité se
manifeste à l'âme?
«Et l'âme ne pense-t-elle pas plus fortement et plus clairement que
jamais, quand elle n'est troublée ni par la vue, ni par l'ouïe, ni par
la volupté des sensations, et lorsque, concentrée en elle-même et
dégagée autant que possible de son commerce avec le corps, elle
s'applique directement à ce qui est, pour le connaître?
«Et les choses abstraites qui ne sont pas du domaine des sens, par
exemple, le sentiment du juste, du bien, du beau, est-ce par
l'intermédiaire du corps que vous les percevez? Et ne les
percevez-vous pas d'autant plus clairement que vous y pensez
davantage?
«Eh bien, y a-t-il rien de plus logique que de penser avec la pensée
seule, dégagée de tout élément étranger et corporel? Si l'on peut
parvenir jamais à connaître l'essence des choses, n'est-ce pas par ce
moyen? Or que fait la mort, sinon de rendre l'âme à elle-même?
«Et l'homme, après avoir purifié son âme, c'est-à-dire après l'avoir
autant que possible affranchie du corps comme d'une chaîne, n'en
sera-t-il pas plus libre pour penser les choses spirituelles?
«Et n'est-ce pas le but de toute philosophie?
«Et si, au moment de cette purification, cet affranchissement, que
tout philosophe doit désirer par-dessus tout, lui arrive par une mort
du corps ordonnée par Dieu, ne serait-ce pas une risible contradiction
à lui de la repousser avec effroi et avec colère?
«Et toutes les fois que vous verrez un homme se lamenter et reculer
quand il faudra mourir, ne penserez-vous pas que c'est une preuve que
cet homme n'aime pas la sagesse, mais qu'il aime son corps et tout ce
qui est du corps, l'argent, les honneurs, ou ces deux choses à la
fois?
«_Beaucoup prennent le thyrse, mes amis, mais peu sont inspirés_, dit
la maxime à ceux qui se font initier aux mystères d'Orphée. Ceux qui
sont inspirés, à mon avis, sont ceux qui ont bien philosophé; si tous
mes efforts n'ont pas été inutiles, et si j'y ai réussi, c'est ce que
j'espère savoir dans un moment, s'il plaît à Dieu.
«Voilà, mes amis, ce que j'avais à vous dire pour me justifier auprès
de vous de ce que je ne m'afflige pas de vous quitter, vous et les
modèles de ce monde, dans la confiance que je vais trouver d'autres
amis et d'autres modèles dans l'autre monde, et c'est là ce que le
vulgaire ne peut concevoir; mais j'espère avoir mieux réussi auprès de
vous qu'auprès de mes juges d'Athènes.»