Ce dialogue a lieu entre Échécratès et Phédon, deux amis de Socrate;
ils se rencontrent à Phliunte, ville de Sycionie, quelque temps après
la mort de leur maître. Échécratès demande à Phédon:
«Étais-tu auprès de Socrate, le jour où il but la ciguë dans sa
prison, ou bien en as-tu seulement entendu parler?
«--J'y étais moi-même,» répond Phédon. Et il raconte minutieusement,
heure par heure, parole par parole, la suprême journée du philosophe.
Ce récit a dans la bouche de Phédon toute la poésie de l'épopée, tout
le pathétique du drame, toute la sérénité de ton d'une leçon de
philosophie. C'est, selon moi, l'apogée de la parole humaine; on est à
la fois, dans ce dialogue, sur la terre par le coeur, dans la mort par
l'anticipation du supplice, dans l'immortalité par l'esprit; toujours
prêt à pleurer d'enthousiasme pour les idées: mais l'admiration pour
le philosophe y sèche toujours les larmes au bord des yeux. Entre la
vie et l'éternité, on se sent homme si on regarde Socrate, on se sent
dieu quand on l'écoute.
Si j'avais un athée à convertir, je ne voudrais pas d'autre argument
avec lui que de lui faire lire et relire le _Phédon_. La conviction le
gagnerait avec les larmes. Ce dialogue n'a pas l'accent de la langue
d'ici-bas; la race humaine, dont une main d'homme a pu écrire ces
lignes, est immortelle: Phédon le sent.