XV.

C'est dans une des maisonnettes les plus propres, qui forment au midi

l'enceinte monastique de ce cloître, qu'une jolie petite fille de

douze ans m'indiqua la porte du poëte. On voyait, à l'empressement et

à la complaisance de l'enfant, qu'elle était connue et aimée dans le

voisinage; des blanchisseuses occupaient le rez-de-chaussée.

Je montai un petit escalier de bois qui ouvrait sur une antichambre

propre, bien éclairée d'un beau rayon; j'appelai, le silence me

répondit; j'entrai dans un petit salon très-rangé aussi, mais presque

sans meubles; j'appelai encore, silence aussi profond; enfin, une voix

creuse, sépulcrale, venant de loin, me cria de la chambre voisine:

«Entrez, je ne puis ouvrir!»

J'entrai en effet; il était sur son lit, au fond de la chambre. La

pleine clarté d'un beau jour entrait dans sa chambre par la fenêtre

ouverte avec les bouffées de vent du printemps, qui jouait avec les

rideaux, se concentrant sur sa mâle et athlétique figure!

Il me reconnut, et joignant ses deux fortes mains maigres, mais aux

longs doigts et aux noeuds de chêne, sur son front:--Ah! c'est

Lamartine, s'écria-t-il; eh quoi! mon cher ami, dévoré du temps comme

vous êtes, et préoccupé jusqu'à la mort de vos soucis, il vous reste

encore de ce temps assez pour venir consoler un misérable, et assez de

ces soucis pour en donner aux autres? Ah! venez, que je vous serre

dans mes bras; et il me serra en effet d'une étreinte vigoureuse et

convulsive qui fit craquer les os de ma maigre charpente.

--Certainement, lui dis-je, en m'asseyant sur son fauteuil, en face de

son petit feu de cendre, il me reste toujours du temps pour aimer ceux

qui m'aiment, et des soucis pour oublier les miens en pensant aux

soucis de mes amis! Il y a près d'un mois que je ne vous ai vu, je me

suis dit: Il faut qu'il soit malade, allons-y; et portons-lui le

coeur, la main, la bourse, et tout ce que l'amitié peut partager, et

tout ce que l'amitié peut accepter.

--Non, non, me dit-il tout de suite, en me montrant sur le coin de sa

cheminée sa bourse de cuir entr'ouverte; je n'ai aucun besoin ni de

soins ni d'argent, grâce à mon excellent frère, qui remplace mon père,

et à ma bonne soeur qui me tient lieu de mère. Je suis riche,

très-riche, ajouta-t-il; regardez, j'ai plus de cent écus dans cette

bourse; j'ai ma pension de poëte à toucher incessamment par quartiers;

c'est vous qui êtes pauvre, puisque vous avez employé vingt ans de

politique à vous appauvrir, et que vous devez vos jours et vos nuits à

vos créanciers, que le travail ne solde pas assez vite. Ah! combien je

pense à vous, et que d'insomnies votre situation me coûte!

Tenez, me dit-il, en essayant de se lever et en me montrant sa table

d'inspiration à l'autre côté de la chambre; tenez! prenez ce papier

sur cette table et donnez-le-moi, que je vous lise les derniers vers

que j'ai écrits, ces jours-ci, en réponse à ces hommes de pierre qui

vous insultent pour votre misère, et qui rient de vous, les

misérables, parce que vous n'avez pas voulu être le tyran de leurs

bassesses! Vous n'avez eu qu'un tort, ajouta-t-il, et c'est celui-là.

--Non, lui dis-je, je sais très-bien que je pouvais prendre la

fortune avec la dictature et la garder; mais il fallait pour cela cinq

ou six têtes des leurs en tout pour intimider le reste. Un crime,

c'est trop pour un pouvoir qui ne dure que quelques années, et qui

souille éternellement la conscience en pervertissant la liberté par un

mauvais exemple. J'aime mieux l'innocence que le pouvoir; je me suis

repenti souvent de m'être mêlé des affaires des hommes, mais jamais de

leur avoir donné le bon exemple de l'abnégation et de l'humiliation

volontaire au lieu du crime. Il y a des ingrats et des moqueurs du

bien ici-bas, mais n'y a-t-il donc pas un Dieu là-haut? lui dis-je en

lui montrant par la fenêtre la vaste et sereine profondeur de l'azur

céleste.

--Oui, souffrons avec patience et avec résignation l'un et l'autre,

reprit-il, comme un Job quand il se repent d'avoir mal parlé; puis,

ouvrant le papier que je lui avais tendu sur son lit, il se prit à me

lire la dernière ode que je lui avais inspirée!

Je la possède; je l'ai sous la main, mais je me garderai de la donner

à mes lecteurs, c'est trop poignant!

C'est la joyeuse ironie lyrique d'un grand poëte qui s'adresse aux

heureux sycophantes de son pays et de son temps; qui leur peint en

traits de Tacite et de Juvénal les angoisses d'un poëte agonisant, qui

s'épuise de travail, et qui, ne se trouvant pas assez de sang dans les

veines pour désaltérer ses créanciers, entreprend de vendre ses vers

pour un peu d'argent, et ne trouve pas assez d'acheteurs pour payer sa

vie et pour racheter son honneur avant de mourir.

Le refrain est gai, d'une gaieté folle comme une orgie; l'indifférence

y danse et y chansonne comme dans une guinguette; _c'est du Rabelais_

goguenardant au chevet du lit de Gilbert.

Cette détonation inattendue de gaieté cruelle et d'agonie mêlées

ensemble fait frissonner la peau et peint le siècle.

--Donnez-moi cela, lui dis-je, et ne le publiez jamais; les poëtes

aussi doivent jeter leur manteau sur les nudités de leur temps.

Il me tendit l'ode mouillée d'une de ses larmes; cette larme ne me fit

pas pleurer, mais elle me fera éternellement souvenir.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 61 / 228 题