C'est dans une des maisonnettes les plus propres, qui forment au midi
l'enceinte monastique de ce cloître, qu'une jolie petite fille de
douze ans m'indiqua la porte du poëte. On voyait, à l'empressement et
à la complaisance de l'enfant, qu'elle était connue et aimée dans le
voisinage; des blanchisseuses occupaient le rez-de-chaussée.
Je montai un petit escalier de bois qui ouvrait sur une antichambre
propre, bien éclairée d'un beau rayon; j'appelai, le silence me
répondit; j'entrai dans un petit salon très-rangé aussi, mais presque
sans meubles; j'appelai encore, silence aussi profond; enfin, une voix
creuse, sépulcrale, venant de loin, me cria de la chambre voisine:
«Entrez, je ne puis ouvrir!»
J'entrai en effet; il était sur son lit, au fond de la chambre. La
pleine clarté d'un beau jour entrait dans sa chambre par la fenêtre
ouverte avec les bouffées de vent du printemps, qui jouait avec les
rideaux, se concentrant sur sa mâle et athlétique figure!
Il me reconnut, et joignant ses deux fortes mains maigres, mais aux
longs doigts et aux noeuds de chêne, sur son front:--Ah! c'est
Lamartine, s'écria-t-il; eh quoi! mon cher ami, dévoré du temps comme
vous êtes, et préoccupé jusqu'à la mort de vos soucis, il vous reste
encore de ce temps assez pour venir consoler un misérable, et assez de
ces soucis pour en donner aux autres? Ah! venez, que je vous serre
dans mes bras; et il me serra en effet d'une étreinte vigoureuse et
convulsive qui fit craquer les os de ma maigre charpente.
--Certainement, lui dis-je, en m'asseyant sur son fauteuil, en face de
son petit feu de cendre, il me reste toujours du temps pour aimer ceux
qui m'aiment, et des soucis pour oublier les miens en pensant aux
soucis de mes amis! Il y a près d'un mois que je ne vous ai vu, je me
suis dit: Il faut qu'il soit malade, allons-y; et portons-lui le
coeur, la main, la bourse, et tout ce que l'amitié peut partager, et
tout ce que l'amitié peut accepter.
--Non, non, me dit-il tout de suite, en me montrant sur le coin de sa
cheminée sa bourse de cuir entr'ouverte; je n'ai aucun besoin ni de
soins ni d'argent, grâce à mon excellent frère, qui remplace mon père,
et à ma bonne soeur qui me tient lieu de mère. Je suis riche,
très-riche, ajouta-t-il; regardez, j'ai plus de cent écus dans cette
bourse; j'ai ma pension de poëte à toucher incessamment par quartiers;
c'est vous qui êtes pauvre, puisque vous avez employé vingt ans de
politique à vous appauvrir, et que vous devez vos jours et vos nuits à
vos créanciers, que le travail ne solde pas assez vite. Ah! combien je
pense à vous, et que d'insomnies votre situation me coûte!
Tenez, me dit-il, en essayant de se lever et en me montrant sa table
d'inspiration à l'autre côté de la chambre; tenez! prenez ce papier
sur cette table et donnez-le-moi, que je vous lise les derniers vers
que j'ai écrits, ces jours-ci, en réponse à ces hommes de pierre qui
vous insultent pour votre misère, et qui rient de vous, les
misérables, parce que vous n'avez pas voulu être le tyran de leurs
bassesses! Vous n'avez eu qu'un tort, ajouta-t-il, et c'est celui-là.
--Non, lui dis-je, je sais très-bien que je pouvais prendre la
fortune avec la dictature et la garder; mais il fallait pour cela cinq
ou six têtes des leurs en tout pour intimider le reste. Un crime,
c'est trop pour un pouvoir qui ne dure que quelques années, et qui
souille éternellement la conscience en pervertissant la liberté par un
mauvais exemple. J'aime mieux l'innocence que le pouvoir; je me suis
repenti souvent de m'être mêlé des affaires des hommes, mais jamais de
leur avoir donné le bon exemple de l'abnégation et de l'humiliation
volontaire au lieu du crime. Il y a des ingrats et des moqueurs du
bien ici-bas, mais n'y a-t-il donc pas un Dieu là-haut? lui dis-je en
lui montrant par la fenêtre la vaste et sereine profondeur de l'azur
céleste.
--Oui, souffrons avec patience et avec résignation l'un et l'autre,
reprit-il, comme un Job quand il se repent d'avoir mal parlé; puis,
ouvrant le papier que je lui avais tendu sur son lit, il se prit à me
lire la dernière ode que je lui avais inspirée!
Je la possède; je l'ai sous la main, mais je me garderai de la donner
à mes lecteurs, c'est trop poignant!
C'est la joyeuse ironie lyrique d'un grand poëte qui s'adresse aux
heureux sycophantes de son pays et de son temps; qui leur peint en
traits de Tacite et de Juvénal les angoisses d'un poëte agonisant, qui
s'épuise de travail, et qui, ne se trouvant pas assez de sang dans les
veines pour désaltérer ses créanciers, entreprend de vendre ses vers
pour un peu d'argent, et ne trouve pas assez d'acheteurs pour payer sa
vie et pour racheter son honneur avant de mourir.
Le refrain est gai, d'une gaieté folle comme une orgie; l'indifférence
y danse et y chansonne comme dans une guinguette; _c'est du Rabelais_
goguenardant au chevet du lit de Gilbert.
Cette détonation inattendue de gaieté cruelle et d'agonie mêlées
ensemble fait frissonner la peau et peint le siècle.
--Donnez-moi cela, lui dis-je, et ne le publiez jamais; les poëtes
aussi doivent jeter leur manteau sur les nudités de leur temps.
Il me tendit l'ode mouillée d'une de ses larmes; cette larme ne me fit
pas pleurer, mais elle me fera éternellement souvenir.