Çà et là, dans le dédale de ces sentiers, de ces jardins et de ces
cours, on découvre de petites habitations de hasard, à un seul
rez-de-chaussée, bâties en planches de rebut des démolitions, encore
peintes des diverses couleurs des lambris auxquels elles ont appartenu
dans les palais; là vivaient, dans une retraite définitive ou
provisoire, quelques solitaires estropiés qui ont acquis à bas prix ce
petit coin d'espace entouré d'arbustes ou de gazons. Quelques
familles dépaysées, pleines d'enfants, y jouent au soleil avec la
misère, tandis que l'aînée des soeurs, qui garde la famille en
l'absence du père et de la mère, belle quoique pâle et maigre sous ses
haillons, regarde, adossée à la porte, le jeu des enfants, et suit de
l'oeil avec curiosité l'étranger qui lui demande l'adresse et la clef
de ces labyrinthes.
Le dirai-je? Oui, car je le sais, et j'y ai visité deux fois des
proscrits intéressants de la littérature; là vivent aussi quelques
hommes de lettres vagabonds, innomés, cachés comme dans des antres,
d'où, ils effrayent de leur aspect les pauvres et honnêtes familles de
leurs voisins. Ils y végètent du salaire de quelques articles
empoisonnés qu'ils envoient à des journaux avides de scandale; et si
vous avez eu le malheur de répondre à leurs lettres et de céder à
votre coeur en leur portant secours, une autre fois ils vous menacent,
en sifflant comme la vipère sous la pierre où elle est cachée, de vous
dénoncer ou de vous mordre; espérant arracher à la peur ce que la main
vide ne peut plus leur apporter.
Le voisinage malfaisant de ces hommes de proie est la seule ombre de
ces oasis de la pauvreté honnête; immondice morale qui attriste un
peu la sérénité de ces lieux. Du reste, on se croirait à mille lieues
du vice ou de la perversité; le bruit de la ville n'y pénètre pas, le
vent y souffle librement par dessus les toits ces bouffées tièdes et
sonores qui viennent on ne sait d'où, comme des souffles d'esprits
invisibles, secouer les arbustes, faire tomber les feuilles mortes, et
siffler à travers les vitres cassées des fenêtres, et rappeler au
poëte malade sur sa couche que la nature chante, et que la terre prie
pour lui.
Les volets battent contre les murs; un soleil pâle entre dans les
enclos par dessus les haies; les enfants jouent sur l'herbe au seuil
de l'habitation de leurs mères; tout présente à l'oeil des visiteurs
étonnés l'aspect d'une guinguette morte des environs de Paris,
enclavée par hasard dans une enceinte, et où le silence et le
recueillement d'un couvent ont succédé tout à coup au tumulte des
fêtes, au cliquetis des verres et au bruit des instruments et des
danses du peuple.