Au milieu de la rue qui porte aujourd'hui le nom de rue _Lamartine_,
nom qui s'inscrivit de lui-même le lendemain de la victoire de la
République conservatrice, en juin 1848, sur les factions liberticides
qui voulaient tuer à la fois l'ordre et la liberté, nom qui me fait
penser toutes les fois que je passe, même dans ce quartier de petits
trafics, au bon sens et au courage du vrai peuple de Paris, s'ouvre
une petite rue annexe, montante, tortueuse, mal bâtie, mal pavée, et à
laquelle on a laissé par oubli le vieux nom de rue Neuve-Coquenard.
Cela ressemble à s'y méprendre à une rue des quartiers déserts de Rome
qui montent du Vatican aux fontaines monumentales de la villa Albani;
tout y est silence, solitude, petits métiers, revendeurs, encadreurs,
marchands de légumes avariés ou de pommes ridées pour les petits
ménages, étalées sur des devantures aux vitres cassées.
De distance en distance des portes d'_allées_, souvent solitaires et
silencieuses, sur des cours tortueuses au fond desquelles on entrevoit
de vieilles portes grillées comme des restes d'anciens couvents, de
longues files d'enfants et d'habitants y entrent et en sortent muets,
sous la garde sévère d'un homme en robe noire, pauvre troupeau qui se
disperse de seuil en seuil, à mesure qu'il s'éloigne de l'école.
L'homme noir, ou le chien de garde, regarde alors derrière lui, et, ne
voyant plus personne, regagne seul son domicile, referme la porte de
la cour et remonte, un livre à la main, dans sa chambre haute.
On devine aisément que les loyers n'y sont pas à grands prix; mais ce
qu'on ne devine pas, c'est qu'au fond de ces allées et de ces cours
qui semblent aboutir à des cloaques, s'étendent, sur le derrière de
ces maisons, des espaces inconnus, enceints de murs peu élevés, ou des
maisons proprettes, toutes semblables à des villages rustiques, dont
les petits jardinets palissadés et les fenêtres tapissées de cordes
étalent au soleil le linge blanc des ménages pour le sécher au vent.
Ces espaces irréguliers, coupés de sentiers qui s'entre-croisent pour
aller chercher chaque porte, sont pleins d'ombre et resplendissants de
soleil; on y entend sur les sureaux, cet arbuste du pauvre, chanter
les oiseaux qui découvrent partout une feuille pour se nicher, une
tuile pour se chauffer, une miette pour se nourrir.
Ces mendiants ailés, mais gais parce qu'ils ont des ailes, égayent
tout le jour le silence de ces quartiers dépeuplés.