Qui pouvait se douter que Jules Janin savait par coeur son Adolphe
Dumas, et qu'il me ferait sangloter en me le racontant à moi-même, à
moi qui venais, il y a si peu de jours, de passer trois heures avec ce
Descartes exalté, avec ce mystique résigné, avec ce Tasse méconnu,
avec ce sublime estropié de notre terre, avec ce Job sur son grabat de
notre France, et que ce n'était pas sur lui, mais sur moi, qu'il
rugissait contre le sort, et qu'il m'adressait des vers d'airain
contre l'impitoyable légèreté de ceux qui rient de ce qui ferait
pleurer les anges?
Voici comment.
J'ai toujours aimé ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui
gémissent et qui s'indignent en silence, ceux qui se sauvent d'un
monde moqueur; ceux qui s'enveloppent, quand ils sortent, de leur
manteau troué par la misère, de peur d'être reconnus dans la rue par
ces persifleurs spirituels ou bêtes qui vendent des ricanements aux
passants pour insulter toute grandeur: ces pauvres honteux de la
gloire, qui sentent en eux leur noblesse innée, qui se cachent de peur
qu'on ne se moque, non d'eux-mêmes, mais du don divin qu'ils portent
en eux.
Que voulez-vous? c'est une faiblesse. Je méprise le rire méchant, cet
antidote de ce qui est sérieux et sacré chez les hommes, le génie et
le malheur.
Je n'ai jamais pu m'empêcher de mal espérer d'un pays qui a fait du
rire une institution dans ses journaux; cela n'avait lieu à Rome que
dans les triomphes, pour rappeler aux heureux qu'ils étaient hommes.
Mais se figure-t-on le rire sur la perte du misérable dont un huissier
vend le grabat par autorité de justice, ou qui vient de se suicider
par peur du ridicule? Eh bien, cela s'est vu deux fois de nos jours, à
Paris, pour deux grands artistes.
Le Gaulois a dépassé le Romain! Le Romain ne riait que des heureux,
le Gaulois rit et fait rire, pour de l'argent, de l'infortune et du
désespoir.