M. de Marcellus, qui était jeune, les partagea de bonne foi pour les
klephtes, pour les corsaires, et pour les bergers sauvages de la
féroce Albanie. Je ne les partageai que dans la mesure de mon bon
sens; cependant je publiai moi-même le poëme du cinquième chant de
_Child Harold_, imité assez servilement du beau poëme de lord Byron.
Mon enthousiasme était médiocre comme un pastiche, mon succès fut
médiocre aussi: je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'était
pas sincère.
Je savais bien au fond qu'on ne ressuscite ni peuple, ni nationalité,
ni religion sur la terre au gré du caprice des imaginations d'orateurs
ou de journalistes en quête de popularité. J'avais un sentiment
d'admiration et de pitié pour ces belles îles de l'Archipel, où
fleurissent en hommes et en femmes la plus charmante jeunesse du
monde; mais je n'avais aucune haine pour Mahomet et pour ce peuple
religieux, pasteur et guerrier, qui était venu à son temps balayer des
vallées de Bithynie la corruption byzantine, et prêcher l'unité de
Dieu, ce dogme des Arabes, à la place des superstitions ingénieuses de
l'Église grecque qui touchent de si près à l'idolâtrie.
Je prévoyais que la Grèce ressuscitée, non par son génie propre, mais
par un roi allemand, ne contenterait ni les Grecs ni les Turcs; la
question se réduisait donc, au fond, à savoir si nous préparerions aux
Russes l'empire de la Méditerranée; j'aimais mieux pour la France et
pour l'Europe équilibrée les Turcs pour voisins que les Russes.
La bataille de Navarin, que nous ne livrerions certes pas aujourd'hui,
ne fut donc à mes yeux que ce qu'est aujourd'hui l'unité piémontaise
et anglaise en Italie: un solécisme en politique, une pierre d'attente
de l'Angleterre, une sublime bévue de la politique d'opposition.
Puisque nous l'avions purgée des Autrichiens, il fallait la confédérer
comme l'Archipel grec en 1822, et la protéger, mais non la soumettre
au joug des Cisalpins pour la laisser croître. La liberté ne
s'improvise pas sous la tyrannie, encore moins sous l'anarchie.