VI.

La colère le saisit et ne l'a plus quitté jusqu'à la mort! Il jura de

se venger, il se vengea; il prit le _Journal des Débats_ pour armée et

sa plume d'écrivain pour arme. La nature, quoi qu'il en dise, ne

l'avait pas créé éloquent; il avait besoin de cuver longtemps, sa

plume à la main, des discours rares et lus; ses foudres se forgeaient

péniblement dans son cabinet, au feu soufflé de ses rancunes.

Ses brochures et ses articles de journaux avaient l'éclat, mais

n'avaient pas la chaleur soudaine de l'improvisation. C'était un homme

d'État, ce n'était nullement un homme de tribune; il se soignait trop

par excès d'amour-propre, pour se présenter à l'Europe en négligé.

Mais ses sentences rédigées avec une patience laborieuse, et ses mots

aiguisés de sang-froid, indiquaient bien la passion de l'opposition.

Il se popularisait, tantôt comme royaliste, tantôt comme bonapartiste,

tantôt comme républicain, pour nuire au ministère. Son nom, qui

servait ainsi tous les ennemis des Bourbons, grandissait comme une

arme à deux tranchants propre à toute main. Les hommes supérieurs

n'ont pas de peine à se faire pardonner le passé! Leurs talents les

amnistient aussitôt qu'ils consentent à les prêter. Royalistes,

bonapartistes, républicains, prenaient de toutes mains leur vengeance.

La monarchie s'affaiblissait de toute la popularité, à trois feux

comme la foudre, que forgeait M. de Chateaubriand contre M. de

Villèle. Un moment relégué à Rome par le ministère de conciliation qui

suivit la disgrâce de ce ministre, M. de Chateaubriand espérait le

remplacer. Ce fut la dynastie d'Orléans qui le remplaça.

Quelques écoliers ameutés, sans autre but que l'émeute, rencontrèrent

par hasard M. de Chateaubriand dans les rues de Paris, et le

rapportèrent en triomphe à son hôtel de la rue d'Enfer. Il prit cela

pour un triomphe, c'était le triomphe de sa défaite. Il balbutia avec

eux quelques mots de liberté, et on les applaudit dans sa bouche; il

rentra chez lui pour se féliciter de sa haine assouvie contre les

ministres, mais les ministres avaient entraîné les Bourbons.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 13 / 228 题