Nous avons vu que ce succès littéraire n'avait été que l'amorce de son
ambition, qu'il avait parfaitement oublié ses rois exilés, et qu'il
s'était rallié à Bonaparte, recommençant l'ère de Charlemagne par la
restauration du culte.
L'épisode de la mort du duc d'Enghien l'avait rejeté d'horreur dans le
peu d'opposition qu'on osait faire alors indirectement à la tyrannie.
Son génie, cet acte et sa brochure de Bonaparte et des Bourbons le
placèrent naturellement, en 1814, à la tête de ceux que le nouveau
gouvernement adopta pour illustrer son retour par la popularité du
premier nom religieux et poétique de l'Europe, et à la tête de ceux
qui saluèrent les Bourbons. On avait trop besoin les uns des autres
pour se chicaner sur la légitimité des titres. Le passé fut oublié, et
M. de Chateaubriand passa pour le fidèle des fidèles.
Là commence son rôle politique; il se montra homme de tact du premier
coup de plume; il vit juste, il vit loin, il vit en grand toute chose.
Nommé ambassadeur dans des cours du Nord secondaires, il ne partit
pas, ou il se hâta de revenir; il ne lui convenait pas de languir
oublié, Paris était sa scène. Un journal, célèbre pour ses talents, le
_Journal des Débats_, lui prêta ses amitiés et ses pages. Son
importance s'en accrut; nommé pair de France par le roi, il changea de
parti plusieurs fois par d'habiles transactions qui le menaient au
but, tantôt foudroyant dans M. Decazes un favori du roi, tantôt
caressant dans M. de Villèle et dans ses amis royalistes modérés un
parti dont il pressentait l'avenir; il se fit craindre et aimer, selon
les temps. Nommé ambassadeur à Londres par M. de Villèle, qui voulait
se débarrasser d'un concurrent dangereux à Paris, il alla à Londres,
mais il ne tarda pas à y affecter un superbe ennui, et à demander un
rôle plus actif au congrès de Vérone; il y fut nommé. Il affectait
alors la politique modérée, prudente et temporisante de M. de Villèle;
à peine au congrès, il la combattit sous main, se défit de M. de
Montmorency, son ami, emporta la résolution du congrès pour
l'intervention en Espagne, revint à Paris supplanter M. de Montmorency
au ministère des affaires étrangères, et conduisit énergiquement la
guerre d'Espagne, si profitable à la monarchie.
À peine terminée, il aspire à supplanter M. de Villèle comme il avait
fait de M. de Montmorency; il tendit quelques piéges à M. de Villèle
dans la chambre des pairs pour faire rejeter ses plans délibérés en
conseil; M. de Villèle et ses collègues, offensés et indignés, le
congédièrent sans ménagement et par ordre du roi.