V.

Nous avons vu que ce succès littéraire n'avait été que l'amorce de son

ambition, qu'il avait parfaitement oublié ses rois exilés, et qu'il

s'était rallié à Bonaparte, recommençant l'ère de Charlemagne par la

restauration du culte.

L'épisode de la mort du duc d'Enghien l'avait rejeté d'horreur dans le

peu d'opposition qu'on osait faire alors indirectement à la tyrannie.

Son génie, cet acte et sa brochure de Bonaparte et des Bourbons le

placèrent naturellement, en 1814, à la tête de ceux que le nouveau

gouvernement adopta pour illustrer son retour par la popularité du

premier nom religieux et poétique de l'Europe, et à la tête de ceux

qui saluèrent les Bourbons. On avait trop besoin les uns des autres

pour se chicaner sur la légitimité des titres. Le passé fut oublié, et

M. de Chateaubriand passa pour le fidèle des fidèles.

Là commence son rôle politique; il se montra homme de tact du premier

coup de plume; il vit juste, il vit loin, il vit en grand toute chose.

Nommé ambassadeur dans des cours du Nord secondaires, il ne partit

pas, ou il se hâta de revenir; il ne lui convenait pas de languir

oublié, Paris était sa scène. Un journal, célèbre pour ses talents, le

_Journal des Débats_, lui prêta ses amitiés et ses pages. Son

importance s'en accrut; nommé pair de France par le roi, il changea de

parti plusieurs fois par d'habiles transactions qui le menaient au

but, tantôt foudroyant dans M. Decazes un favori du roi, tantôt

caressant dans M. de Villèle et dans ses amis royalistes modérés un

parti dont il pressentait l'avenir; il se fit craindre et aimer, selon

les temps. Nommé ambassadeur à Londres par M. de Villèle, qui voulait

se débarrasser d'un concurrent dangereux à Paris, il alla à Londres,

mais il ne tarda pas à y affecter un superbe ennui, et à demander un

rôle plus actif au congrès de Vérone; il y fut nommé. Il affectait

alors la politique modérée, prudente et temporisante de M. de Villèle;

à peine au congrès, il la combattit sous main, se défit de M. de

Montmorency, son ami, emporta la résolution du congrès pour

l'intervention en Espagne, revint à Paris supplanter M. de Montmorency

au ministère des affaires étrangères, et conduisit énergiquement la

guerre d'Espagne, si profitable à la monarchie.

À peine terminée, il aspire à supplanter M. de Villèle comme il avait

fait de M. de Montmorency; il tendit quelques piéges à M. de Villèle

dans la chambre des pairs pour faire rejeter ses plans délibérés en

conseil; M. de Villèle et ses collègues, offensés et indignés, le

congédièrent sans ménagement et par ordre du roi.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 12 / 228 题