IV.

Voilà la vérité; elle n'a rien de coupable, mais elle n'a mon plus

rien d'estimable et de dévoué. La mort néfaste du duc d'Enghien a

coûté à des millions de coeurs, en France, des larmes qui n'ont pas

demandé de salaire.

Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand, après que Napoléon fut bien

tombé, publia une brochure qu'il portait, dit-il, depuis quelques

semaines sur son coeur sous son habit, et qui ne voulait pas se

tromper d'heure. C'était une diatribe pleine de mépris et de

calomnies, sciemment calomnies, contre Napoléon; arme peu loyale, car

aucune calomnie n'est de bonne guerre contre l'ennemi; pas plus celle

qui impute à Napoléon d'avoir été à Fontainebleau traîner par ses

cheveux blancs le pape sur le parquet, que celle du même écrivain qui

accuse le bon et honnête M. Decazes, favori de Louis XVIII, d'avoir

trempé dans l'assassinat du duc de Berry:--_Le pied lui a glissé dans

le sang!_ De tels mots, sciemment faux dans la pensée de celui qui les

écrit, donnent la mesure de sa conscience.

M. de Chateaubriand avait une grande âme, une imagination splendide,

un accent antique, une conscience d'apparat et un mauvais caractère.

La tête était, au physique comme au moral, immense, le jugement sain,

le coeur sec, froid.

Il ne voulait de la vie que les grands rôles. Il avait compris de

bonne heure dans l'histoire que les infortunes, la pauvreté, l'exil,

la fidélité réelle ou apparente aux causes perdues, forment devant la

postérité un contraste pathétique avec le génie qui donne le plus

sublime de ces rôles à la vie du grand citoyen, ou du grand poëte, ou

du grand politique. De là, une extrême ambition littéraire, satisfaite

du premier coup par le succès le plus fantastique qui fût jamais,

succès que toute une religion relevée, vengée, illustrée, avait porté

jusqu'à l'idolâtrie.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 11 / 228 题