Voilà la vérité; elle n'a rien de coupable, mais elle n'a mon plus
rien d'estimable et de dévoué. La mort néfaste du duc d'Enghien a
coûté à des millions de coeurs, en France, des larmes qui n'ont pas
demandé de salaire.
Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand, après que Napoléon fut bien
tombé, publia une brochure qu'il portait, dit-il, depuis quelques
semaines sur son coeur sous son habit, et qui ne voulait pas se
tromper d'heure. C'était une diatribe pleine de mépris et de
calomnies, sciemment calomnies, contre Napoléon; arme peu loyale, car
aucune calomnie n'est de bonne guerre contre l'ennemi; pas plus celle
qui impute à Napoléon d'avoir été à Fontainebleau traîner par ses
cheveux blancs le pape sur le parquet, que celle du même écrivain qui
accuse le bon et honnête M. Decazes, favori de Louis XVIII, d'avoir
trempé dans l'assassinat du duc de Berry:--_Le pied lui a glissé dans
le sang!_ De tels mots, sciemment faux dans la pensée de celui qui les
écrit, donnent la mesure de sa conscience.
M. de Chateaubriand avait une grande âme, une imagination splendide,
un accent antique, une conscience d'apparat et un mauvais caractère.
La tête était, au physique comme au moral, immense, le jugement sain,
le coeur sec, froid.
Il ne voulait de la vie que les grands rôles. Il avait compris de
bonne heure dans l'histoire que les infortunes, la pauvreté, l'exil,
la fidélité réelle ou apparente aux causes perdues, forment devant la
postérité un contraste pathétique avec le génie qui donne le plus
sublime de ces rôles à la vie du grand citoyen, ou du grand poëte, ou
du grand politique. De là, une extrême ambition littéraire, satisfaite
du premier coup par le succès le plus fantastique qui fût jamais,
succès que toute une religion relevée, vengée, illustrée, avait porté
jusqu'à l'idolâtrie.