III.

Après quelques opuscules d'érudition grecque et classique, M. de

Marcellus écrivit tout récemment son meilleur livre sous un titre et

sous une forme qui promettaient peu et qui tenaient beaucoup; c'est

son _Commentaire sur les Mémoires de M. de Chateaubriand_. Ces

mémoires sont la lie du vase, cuvée et versée, du coeur aigri de ce

grand homme du siècle.--Nous disons grand, nous ne disons pas

bon.--Ces mémoires protesteraient contre l'épithète.

Esprit immense, mais coeur sec, il aspirait à deux gloires, et il les

méritait: la gloire des lettres et la gloire des affaires. Il avait

conquis du premier coup la première. Malgré ses pompeuses fidélités

aux Bourbons, il n'avait jamais été fidèle qu'à lui-même.

Revenu d'Angleterre, il avait été l'ami intime de l'ami de César,

Fontanes, comme Horace avait eu Mécène pour patron. Il s'était

introduit sous les auspices très-peu bourboniens du moderne Mécène

dans la société très-intime des soeurs de Bonaparte, et surtout

d'Élisa Baciocchi. Ce n'était pas sans doute pour servir les Bourbons

qu'il était un des assidus de Joseph Bonaparte; ce n'était pas non

plus pour servir les Bourbons qu'il avait été nommé secrétaire

d'ambassade à Rome, dans une ambassade confidentielle du cardinal

Fesch, oncle de Bonaparte, pour y faire abandonner la légitimité

proscrite, vieillie et impuissante, par la religion, en faveur du

nouveau Charlemagne; ce n'était pas non plus par fidélité aux Bourbons

qu'il avait brigué le poste ridicule de ministre de France auprès de

la bicoque de Sion, dans le canton du Valais. Il s'y ennuyait et

aspirait à en sortir à tout prix, quand le meurtre du duc d'Enghien

vint soulever le monde et qu'il donna sa démission, très-honorable,

pour ne pas être à jamais impliqué dans une machine gouvernementale

qui égalait du premier coup la Terreur.

Il y eut à cette démission de la dignité, il n'y eut point

d'héroïsme. Bonaparte ne pensa point du tout à faire _sabrer_ son

ministre démissionnaire; M. de Fontanes, Élisa, soeur de l'empereur,

Pauline Borghèse, sa soeur plus aînée, Joseph Bonaparte, étaient là

pour détourner le coup. Une femme belle et célèbre du temps m'a

raconté bien souvent toutes les démarches de ces amis de l'écrivain

pour faire pardonner, cet acte d'opposition, et pour obtenir de

Bonaparte un poste supérieur à l'ambassade de Sion. Tout cela était

très-honorable, sans doute, mais très-peu dévoué à la légitimité.

Il en fut de même à l'époque de sa réception à l'Académie française;

j'ai lu ce discours dans lequel il loue en termes magnifiques, en

commençant, le nouveau César et la nouvelle impératrice, femme, fille

des Césars; il se refusa seulement à louer le régicide ou à

l'amnistier dans la personne de Chénier qu'il avait à remplacer, et à

raturer quelques phrases à double sens sur Tacite. La réception fut

ajournée, voilà tout.

Je doute que Louis XVIII, à Hartwell, et Charles X, à Londres, eussent

considéré comme des professions de foi à leur maison et à leurs

malheurs l'éloge classique et cicéronien de la dynastie corse, et de

l'impératrice, nièce de Marie-Antoinette, inauguré en pleine Académie

par ce Bossuet de seconde dynastie.

Il n'y a rien dans tout ce début de l'écrivain émigré, courant à la

fortune et aspirant aux dignités sous un règne illégitime, qui

commandât aux Bourbons un devoir de reconnaissance bien motivé, de la

part de la dynastie non trahie, mais bien oubliée.

M. de Chateaubriand n'a pas cessé cependant de se présenter

très-franchement au monde, après la Restauration accomplie, comme le

type invariable et le héros accompli de la légitimité! Véritable

fidélité à son propre honneur, cela est vrai; mais fidélité aux

Bourbons qui ne se révèle tout à coup qu'après la chute de Napoléon.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 10 / 228 题