Après quelques opuscules d'érudition grecque et classique, M. de
Marcellus écrivit tout récemment son meilleur livre sous un titre et
sous une forme qui promettaient peu et qui tenaient beaucoup; c'est
son _Commentaire sur les Mémoires de M. de Chateaubriand_. Ces
mémoires sont la lie du vase, cuvée et versée, du coeur aigri de ce
grand homme du siècle.--Nous disons grand, nous ne disons pas
bon.--Ces mémoires protesteraient contre l'épithète.
Esprit immense, mais coeur sec, il aspirait à deux gloires, et il les
méritait: la gloire des lettres et la gloire des affaires. Il avait
conquis du premier coup la première. Malgré ses pompeuses fidélités
aux Bourbons, il n'avait jamais été fidèle qu'à lui-même.
Revenu d'Angleterre, il avait été l'ami intime de l'ami de César,
Fontanes, comme Horace avait eu Mécène pour patron. Il s'était
introduit sous les auspices très-peu bourboniens du moderne Mécène
dans la société très-intime des soeurs de Bonaparte, et surtout
d'Élisa Baciocchi. Ce n'était pas sans doute pour servir les Bourbons
qu'il était un des assidus de Joseph Bonaparte; ce n'était pas non
plus pour servir les Bourbons qu'il avait été nommé secrétaire
d'ambassade à Rome, dans une ambassade confidentielle du cardinal
Fesch, oncle de Bonaparte, pour y faire abandonner la légitimité
proscrite, vieillie et impuissante, par la religion, en faveur du
nouveau Charlemagne; ce n'était pas non plus par fidélité aux Bourbons
qu'il avait brigué le poste ridicule de ministre de France auprès de
la bicoque de Sion, dans le canton du Valais. Il s'y ennuyait et
aspirait à en sortir à tout prix, quand le meurtre du duc d'Enghien
vint soulever le monde et qu'il donna sa démission, très-honorable,
pour ne pas être à jamais impliqué dans une machine gouvernementale
qui égalait du premier coup la Terreur.
Il y eut à cette démission de la dignité, il n'y eut point
d'héroïsme. Bonaparte ne pensa point du tout à faire _sabrer_ son
ministre démissionnaire; M. de Fontanes, Élisa, soeur de l'empereur,
Pauline Borghèse, sa soeur plus aînée, Joseph Bonaparte, étaient là
pour détourner le coup. Une femme belle et célèbre du temps m'a
raconté bien souvent toutes les démarches de ces amis de l'écrivain
pour faire pardonner, cet acte d'opposition, et pour obtenir de
Bonaparte un poste supérieur à l'ambassade de Sion. Tout cela était
très-honorable, sans doute, mais très-peu dévoué à la légitimité.
Il en fut de même à l'époque de sa réception à l'Académie française;
j'ai lu ce discours dans lequel il loue en termes magnifiques, en
commençant, le nouveau César et la nouvelle impératrice, femme, fille
des Césars; il se refusa seulement à louer le régicide ou à
l'amnistier dans la personne de Chénier qu'il avait à remplacer, et à
raturer quelques phrases à double sens sur Tacite. La réception fut
ajournée, voilà tout.
Je doute que Louis XVIII, à Hartwell, et Charles X, à Londres, eussent
considéré comme des professions de foi à leur maison et à leurs
malheurs l'éloge classique et cicéronien de la dynastie corse, et de
l'impératrice, nièce de Marie-Antoinette, inauguré en pleine Académie
par ce Bossuet de seconde dynastie.
Il n'y a rien dans tout ce début de l'écrivain émigré, courant à la
fortune et aspirant aux dignités sous un règne illégitime, qui
commandât aux Bourbons un devoir de reconnaissance bien motivé, de la
part de la dynastie non trahie, mais bien oubliée.
M. de Chateaubriand n'a pas cessé cependant de se présenter
très-franchement au monde, après la Restauration accomplie, comme le
type invariable et le héros accompli de la légitimité! Véritable
fidélité à son propre honneur, cela est vrai; mais fidélité aux
Bourbons qui ne se révèle tout à coup qu'après la chute de Napoléon.