À quoi pensait-il?
Il pensait à un autre livre, _la Politique de la Restauration_, publié
deux ans après.--Ce livre est une répétition des anecdotes littéraires
analysées par nous au commencement de cette étude. Il y met en corps
ce qui était en pages. C'est toujours le très-intéressant récit de ses
négociations entre M. de Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et M.
Canning, ministre des affaires étrangères du gouvernement britannique,
son ami.
Les correspondances de M. de Chateaubriand sont justes, fortes,
héroïques. Il veut grandir la politique monarchique de son
gouvernement, malgré M. de Villèle et malgré les Anglais. Sa
personnalité rigoureuse le tourmente et tourmente tout le monde,
jusqu'à ce qu'il ait forcé la main à M. de Villèle et à l'opposition
du parti libéral, à la politique méticuleuse de M. de Villèle, à la
jalousie de M. Canning; il triomphe enfin et vole au congrès de
Vérone, malgré tout le monde.
Du moment qu'il y paraît, il est le maître, il supplante peu
loyalement M. de Montmorency, il entraîne M. de Villèle, il dompte M.
Canning, il affronte courageusement l'opposition bonapartiste des
Chambres françaises. Il élève la Restauration à son apogée, il
restaure la monarchie des Bourbons en Espagne, il tombe enfin, mais
dans son triomphe, sous l'animadversion très-méritée, mais
très-imprudente, de M. de Villèle.
La correspondance, fort sensée, habile, éloquente de son confident à
Londres, de M. de Marcellus, souvent égale à celle de M. de
Chateaubriand, moins passionnée, moins aventureuse, plus honnête,
montre dans ce jeune diplomate un futur ministre, très-capable de
comprendre l'Europe, s'il n'était pas encore capable de la diriger.
C'est un beau livre de métier pour ceux qui, comme nous, étaient
appelés un jour à tenir le gouvernail de la France. Il répond
victorieusement à ceux qui ont tant calomnié la politique de cette
monarchie, et qui écrivent aujourd'hui leurs calomnies comme de
l'histoire.
Alger, l'Espagne, les deux grands actes extérieurs de la Restauration,
prouvent que, malgré la difficulté de sa situation, l'honneur et la
grandeur de la France n'ont jamais été en péril sous les ministres de
la Restauration. M. de Marcellus a versé une complète lumière sur
cette question.
La réputation du gouvernement des Bourbons à l'extérieur est rétablie
irréfutablement dans cet excellent ouvrage. L'opposition de quinze ans
y joue un pauvre rôle. C'est de là que date pour moi ma mésestime du
gouvernement parlementaire d'alors, et mon goût pour la république;
gouvernement quelquefois terrible, mais au moins vigoureux et franc,
où les dictatures ont la force des institutions, et qui font faire aux
nations ce qu'elles veulent, et non pas ce que veut un groupe
d'intrigants, mentant au peuple du haut de la presse et de la tribune,
et faisant peur aux rois des peuples, et des rois aux peuples.
Rien de grand avec ce gouvernement de manéges et de factions bavardes.
Excepté dans l'affaire d'Alger et dans l'affaire d'Espagne, tous les
gouvernements de la France, pendant les trente ans du gouvernement des
Chambres et des journaux, n'ont été que le gouvernement de
l'opposition!
Et ces hommes voudraient recommencer? J'aime mieux ce qui est; c'est
une leçon au moins à l'intrigue.
Je préférerais la république souveraine et absolue: elle est agitée,
mais elle est forte. Les pires des tyrannies sont les petites
tyrannies; les tyrannies parlementaires sont mesquines en France;
franchement, j'en ai trop souffert pendant trente ans de ma vie pour
ne pas les détester.