éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on
soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!...
Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie.
Le bateau arriva vers le soir.
Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la
politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui
fit donner une bonne cabine.
Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps
qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et
dévoués de sa jeune suivante.
On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi
bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre
sur le même bateau qu'elle. Avec son bon coeur ordinaire, il était plein
de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy de ses
prévenances et de ses bons offices.
Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le
_Cincinnati_, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante
vapeur.
La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir sur le
pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les
voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle.
Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait
été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont
chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait
s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à
table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les
yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait
poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait.
Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges
soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa
générosité: elle lui confia son histoire.
Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait
échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne
pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance
des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna
l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.
La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française,
Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir
vu mûrir douze étés.
Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du
Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait
un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus
charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze
jours.
Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy
pouvait entendre toute leur conversation.
Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où
elle avait, disait-elle, passé sa première enfance.
Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre
voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et
les personnes et les choses de son pays.
«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre
voisinage du nom de Harris?
--Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges;
nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.
--C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?»
Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût
voulu le laisser voir.
«Oui, répondit Georges étonné.
--Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de
Georges?
--Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a
épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada.
--Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!»
Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il
ne la fit pas.
Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes.
«C'est mon frère! s'écria-t-elle.
--Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.
--Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses
yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère.
--Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour
contempler attentivement Mme de Thou.
--Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par
un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales,
m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le
Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter.
--Je l'ai entendu parler d'une soeur.... Émilie.
--C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?...
--Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!...
un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes....
tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...
--Et sa femme?
--Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère
qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder,
elle coud comme une petite fée et chante délicieusement.
--Est-elle née dans votre maison?
--Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et
en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne
voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en
parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente....
C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!»
Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air
d'attention profonde elle écoutait tous ces détails....
A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion:
«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?
--Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le
croire, le nom qui se trouve sur le billet.
--O Dieu!»
Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.
Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils
montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un
ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges,
dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases....
Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes
accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent
ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on
devait s'y attendre.
Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du
mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous
pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi
ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait
pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille....
Et en effet, quelques mois après....
Mais n'anticipons point sur les événements.
CHAPITRE XLIII.
Résultats.
Le reste de l'histoire sera bientôt dit.
Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut
vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel
incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy
le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne
restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de
l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace
des fugitifs.
Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée,
passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont
accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière.
Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et
Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre
les traces de la famille jusqu'à Montréal.
Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment
occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins
de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.
Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il
travaille et fait des progrès.
Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès
des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs
sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la
dépense[22].
[22] Ce dernier détail ne laisse pas que d'avoir la _couleur_
anglo-américaine.
Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du
faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La
table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de
neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un
tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du
papier; au-dessus, des rayons de livres.
Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.
Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de
l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance,
ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre.
«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A
bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh
bien!»
Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son
père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.
«Petite sorcière!» dit Georges.
Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.
«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine.
Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu
d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi
contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être.
«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui?
dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils.
--Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.»
Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux,
ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune
orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père.
«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous
êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.»
A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire
l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement
accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir.
S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et
décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer.
Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à
ses instructions.
Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les
deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer
son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en
jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges,
ne me reconnais-tu pas?... ta soeur.... Émilie?»
Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se
conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à
coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de
cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et
la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher
de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son coeur en
s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!»
Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon
pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le
petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction,
que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le
plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.
Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des
sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos
qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent,
et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine
confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers,
les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour
toujours.
Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent
souvent des récits véritables plus étranges que les fictions.
Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui
éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent
d'automne dispersent et éparpillent les feuilles?
Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une
joyeuse union, des coeurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se
sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces émotions
profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut
apporter des nouvelles d'une mère, d'une soeur, d'un enfant, dérobés aux
regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!
Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait
les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les
fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et
les périls de cette terre fatale, vont chercher une soeur, une mère, une
femme!
Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après
avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses
tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous
avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la
troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa
soeur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou un
héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre soeur.... et pouvez-vous
le blâmer?
Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux:
ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.
En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort
ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui
tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont
l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans
la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit
qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle
n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant.
Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos
lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé
le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout
entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants
dans son coeur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué.
Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise
plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa
fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un
lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la
familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide,
égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le
guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait,
et cédait de tout son coeur, à toutes les bonnes influences: elle
devenait une dévote et tendre chrétienne.
Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses
affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune
considérable. Elle offrit généreusement de partager avec sa famille.
Quand elle demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en
user pour lui:
«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon
plus vif désir; le reste me regarde.»
Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques
années en France.
On emmena Emmeline.
Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au
port.
Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises.
Il fit les plus rapides progrès.
Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner
l'Amérique.
Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation,
ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait
à un de ses amis:
«Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je
conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort
bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants
est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous
dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.
«Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles
appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais
qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma
mère, pauvre coeur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente fatale,
qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle
m'aime toujours chèrement; c'est mon coeur qui me le dit. Quand je pense
à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier
âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, de ma soeur,
vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère que je n'ai pas
de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère aussi qu'on me
pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de passer pour un
Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race africaine que
je m'identifie.... la race opprimée.... la race esclave.... Si je
désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux degrés de plus
dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les teintes
blanches....
«Le désir, le voeu de mon âme, c'est de fonder une nationalité
africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée,
indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde
autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments:
les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le
caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, alanguie; il faudra des
siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose.
«Où donc aller?
«Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée
d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se
sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement
élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette
république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue
une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par
l'Angleterre....
«Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être.
«Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez!
«Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'oeil, avec le plus
profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde
aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant
simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les
mêmes, si j'eusse pris part à la querelle.
«Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni
toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de
fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus
de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la
question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes,
et ne peut-il pas fonder notre nationalité?
«A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation
jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les
problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il
ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble
nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette
entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique
s'étend devant nous et devant nos enfants....
«Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots
d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes
républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des
végétations tropicales, braveront la durée des siècles.
«Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie
un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que
puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme
individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse
partie d'une nation.... que j'aie ma voix dans les conseils d'un
peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander,
d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un
individu ne l'a pas!
«Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi
en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce
qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si,
comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors
nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous
plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne
sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille
pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les
nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses
esclaves!
«Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république
américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.
«Soit!
«Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de
nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans
aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent
ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si
hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le
reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous
pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais
je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est
une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces
principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation
chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race
anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans
l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race
anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle
possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie,
l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère
nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les
convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je
l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité
universelles.
«J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si
nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous
sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du
pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de
l'injustice, il faut que nous nous attachions plus étroitement que les
autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera notre
victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent africain.
«Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette
mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des
Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de
l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux
esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de
notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je
retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix!
C'est à elle, dans mon coeur, que j'applique parfois ces splendides
paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que
les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle
suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»