L'air, les façons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait

éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on

soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!...

Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie.

Le bateau arriva vers le soir.

Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la

politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui

fit donner une bonne cabine.

Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps

qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et

dévoués de sa jeune suivante.

On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi

bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre

sur le même bateau qu'elle. Avec son bon coeur ordinaire, il était plein

de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy de ses

prévenances et de ses bons offices.

Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le

_Cincinnati_, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante

vapeur.

La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir sur le

pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les

voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle.

Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait

été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont

chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait

s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à

table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les

yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait

poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait.

Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges

soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa

générosité: elle lui confia son histoire.

Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait

échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne

pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance

des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna

l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.

La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française,

Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir

vu mûrir douze étés.

Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du

Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait

un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus

charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze

jours.

Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy

pouvait entendre toute leur conversation.

Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où

elle avait, disait-elle, passé sa première enfance.

Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre

voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et

les personnes et les choses de son pays.

«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre

voisinage du nom de Harris?

--Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges;

nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.

--C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?»

Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût

voulu le laisser voir.

«Oui, répondit Georges étonné.

--Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de

Georges?

--Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a

épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada.

--Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!»

Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il

ne la fit pas.

Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes.

«C'est mon frère! s'écria-t-elle.

--Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.

--Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses

yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère.

--Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour

contempler attentivement Mme de Thou.

--Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par

un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales,

m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le

Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter.

--Je l'ai entendu parler d'une soeur.... Émilie.

--C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?...

--Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!...

un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes....

tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...

--Et sa femme?

--Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère

qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder,

elle coud comme une petite fée et chante délicieusement.

--Est-elle née dans votre maison?

--Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et

en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne

voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en

parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente....

C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!»

Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air

d'attention profonde elle écoutait tous ces détails....

A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion:

«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?

--Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le

croire, le nom qui se trouve sur le billet.

--O Dieu!»

Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.

Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils

montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un

ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges,

dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases....

Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes

accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent

ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on

devait s'y attendre.

Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du

mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous

pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi

ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait

pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille....

Et en effet, quelques mois après....

Mais n'anticipons point sur les événements.

CHAPITRE XLIII.

Résultats.

Le reste de l'histoire sera bientôt dit.

Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut

vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel

incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy

le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne

restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de

l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace

des fugitifs.

Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée,

passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont

accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière.

Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et

Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre

les traces de la famille jusqu'à Montréal.

Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment

occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins

de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.

Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il

travaille et fait des progrès.

Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès

des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs

sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la

dépense[22].

[22] Ce dernier détail ne laisse pas que d'avoir la _couleur_

anglo-américaine.

Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du

faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La

table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de

neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un

tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du

papier; au-dessus, des rayons de livres.

Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.

Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de

l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance,

ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre.

«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A

bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh

bien!»

Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son

père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.

«Petite sorcière!» dit Georges.

Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.

«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine.

Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu

d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi

contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être.

«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui?

dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils.

--Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.»

Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux,

ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune

orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père.

«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous

êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.»

A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire

l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement

accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir.

S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et

décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer.

Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à

ses instructions.

Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les

deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer

son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en

jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges,

ne me reconnais-tu pas?... ta soeur.... Émilie?»

Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se

conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à

coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de

cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et

la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher

de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son coeur en

s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!»

Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon

pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le

petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction,

que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le

plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.

Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des

sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos

qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent,

et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine

confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers,

les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour

toujours.

Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent

souvent des récits véritables plus étranges que les fictions.

Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui

éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent

d'automne dispersent et éparpillent les feuilles?

Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une

joyeuse union, des coeurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se

sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces émotions

profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut

apporter des nouvelles d'une mère, d'une soeur, d'un enfant, dérobés aux

regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!

Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait

les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les

fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et

les périls de cette terre fatale, vont chercher une soeur, une mère, une

femme!

Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après

avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses

tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous

avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la

troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa

soeur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou un

héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre soeur.... et pouvez-vous

le blâmer?

Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux:

ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.

En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort

ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui

tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont

l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans

la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit

qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle

n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant.

Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos

lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé

le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout

entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants

dans son coeur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué.

Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise

plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa

fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un

lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la

familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide,

égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le

guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait,

et cédait de tout son coeur, à toutes les bonnes influences: elle

devenait une dévote et tendre chrétienne.

Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses

affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune

considérable. Elle offrit généreusement de partager avec sa famille.

Quand elle demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en

user pour lui:

«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon

plus vif désir; le reste me regarde.»

Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques

années en France.

On emmena Emmeline.

Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au

port.

Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises.

Il fit les plus rapides progrès.

Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner

l'Amérique.

Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation,

ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait

à un de ses amis:

«Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je

conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort

bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants

est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous

dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.

«Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles

appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais

qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma

mère, pauvre coeur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente fatale,

qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle

m'aime toujours chèrement; c'est mon coeur qui me le dit. Quand je pense

à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier

âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, de ma soeur,

vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère que je n'ai pas

de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère aussi qu'on me

pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de passer pour un

Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race africaine que

je m'identifie.... la race opprimée.... la race esclave.... Si je

désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux degrés de plus

dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les teintes

blanches....

«Le désir, le voeu de mon âme, c'est de fonder une nationalité

africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée,

indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde

autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments:

les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le

caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, alanguie; il faudra des

siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose.

«Où donc aller?

«Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée

d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se

sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement

élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette

république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue

une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par

l'Angleterre....

«Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être.

«Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez!

«Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'oeil, avec le plus

profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde

aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant

simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les

mêmes, si j'eusse pris part à la querelle.

«Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni

toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de

fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus

de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la

question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes,

et ne peut-il pas fonder notre nationalité?

«A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation

jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les

problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il

ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble

nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette

entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique

s'étend devant nous et devant nos enfants....

«Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots

d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes

républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des

végétations tropicales, braveront la durée des siècles.

«Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie

un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que

puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme

individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse

partie d'une nation.... que j'aie ma voix dans les conseils d'un

peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander,

d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un

individu ne l'a pas!

«Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi

en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce

qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si,

comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors

nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous

plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne

sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille

pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les

nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses

esclaves!

«Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république

américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.

«Soit!

«Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de

nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans

aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent

ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si

hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le

reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous

pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais

je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est

une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces

principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation

chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race

anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans

l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race

anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle

possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie,

l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère

nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les

convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je

l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité

universelles.

«J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si

nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous

sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du

pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de

l'injustice, il faut que nous nous attachions plus étroitement que les

autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera notre

victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent africain.

«Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette

mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des

Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de

l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux

esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de

notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je

retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix!

C'est à elle, dans mon coeur, que j'applique parfois ces splendides

paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que

les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle

suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 41 / 43 段