--Encore! toujours! encore! jusqu'à ce qu'il cède, hurla Legree. J'aurai

les dernières gouttes de son sang, ou il avouera!»

Tom ouvrit les yeux et regarda son maître.

«Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il

s'évanouit.

--Je crois, sur mon âme, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour

le regarder. Oui! mort! Allons! voilà enfin sa bouche fermée.... c'est

toujours cela de gagné.»

Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix

qui parle dans ton âme? Ton âme! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni

prière, ni espérance.... elle ressent déjà les ardeurs du feu qui ne

s'éteindra plus!

Tom n'était pas tout à fait mort. Ses pieuses prières, ses étranges

paroles firent une profonde impression sur les deux misérables dont on

avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils

le relevèrent et s'efforcèrent de le rappeler à la vie.... Quelle faveur

pour lui!

«Certainement nous avons fait là une bien mauvaise chose, dit Sambo;

mais j'espère que c'est sur le compte du maître, et pas sur le nôtre!»

Ils lavèrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jeté au

rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre

d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche

de Tom.

«Tom! nous avons été bien méchants pour vous! dit Quimbo.

--Je vous pardonne de tout mon coeur, répondit Tom d'une voix mourante.

--O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jésus? Jésus qui est

resté près de vous toute la nuit, quel est-il?»

Ces mots ranimèrent l'esprit défaillant. Il dit, en quelques phrases

brèves, mais énergiques, quel était ce Jésus! il dit sa vie et sa mort,

et sa présence partout, et sa puissance qui sauve!

Et ils pleurèrent.... ces deux hommes farouches!

«Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tôt? dit Sambo;

mais je crois! je ne puis m'empêcher de croire!... Seigneur Jésus, ayez

pitié de nous!

--Pauvres créatures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore

pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux âmes

encore!»

Dieu entendit cette prière.

CHAPITRE XLI.

Le jeune maître.

Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une légère voiture,

traversait l'avenue bordée des arbres de Chine. Il jeta vivement les

rênes sur le cou des chevaux et demanda où était le maître du logis.

Ce jeune homme était Georges Shelby.

Il est nécessaire, pour savoir comment il se trouvait là, de remonter un

peu le cours de notre histoire.

La lettre de miss Ophélia à Mme Shelby se trouva oubliée un mois ou deux

dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amené, comme

nous l'avons vu, sur les bords de la rivière Rouge.

Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait

rien à faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade

et souvent en proie au délire de la fièvre. Georges Shelby était devenu

un grand jeune homme, il aidait sa mère et surveillait l'administration

générale des affaires de la famille. Miss Ophélia avait eu soin

d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui

écrivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne

permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter

d'autres préoccupations.

M. Shelby prouva sa confiance dans l'habileté de sa femme en lui

laissant l'administration générale de sa fortune: c'était lui mettre de

nouvelles affaires sur les bras.

Mme Shelby, avec son énergie habituelle, entreprit de démêler l'écheveau

embrouillé. Elle et Georges s'occupèrent tout d'abord d'examiner et de

vérifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider

et purger, quoi qu'il advînt. C'est à cette époque que Mme Shelby reçut

une réponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait été

vendu aux enchères, il avait touché le prix pour M. Saint-Clare: il ne

fallait pas lui en demander davantage.

Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle réponse.

Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelèrent Georges au bas

de l'Ohio; il résolut de visiter la Nouvelle-Orléans et de prendre des

renseignements sur le pauvre Tom.

Après de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme

de la Nouvelle-Orléans qui lui donna tous les détails désirables. Il

partit, argent en poche, pour la rivière Rouge, bien décidé à racheter

son vieil ami.

On l'introduisit. Legree était au salon.

Legree reçut le jeune étranger avec une politesse assez brusque.

«J'ai appris, dit Georges, que vous avez acheté à la Nouvelle-Orléans un

esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon père, et je viens voir

s'il ne me serait pas possible de le racheter.»

Le front de Legree se rembrunit et sa colère éclata de nouveau.

«Oui, dit-il, en effet, j'ai acheté un individu de ce nom.... C'est un

marché du diable que j'ai fait là! Un chien impudent! un mauvais drôle

toujours en révolte! Il poussait mes nègres à fuir.... Il a fait partir

d'ici deux filles qui valaient mille dollars pièce. Il en est convenu,

et, quand je lui ai ordonné de me dire où elles étaient, il a fièrement

répondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et

il s'est obstiné, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et à

plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir,

mais je ne sais s'il y réussira....

--Où est-il? s'écria Georges; où est-il? je veux le voir!»

Et les joues du jeune homme s'empourprèrent, et ses yeux lancèrent des

flammes. Cependant il ne dit rien encore.

«Il est dans ce magasin,» dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de

Georges.

Legree jura après l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans

ajouter une parole, s'élança vers le magasin....

Tom était resté couché deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne

souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance étaient

brisés ou émoussés.... il était dans une sorte de stupeur tranquille.

Une organisation robuste et vaillante ne relâche pas tout d'un coup

l'âme qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les

esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques

instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de

l'affection, dont il avait été si prodigue envers eux.... Pauvres gens!

qui avaient bien peu à donner--le verre d'eau de l'Évangile!--mais qui

donnaient avec le coeur.

Sur ce visage, insensible déjà, leurs larmes étaient tombées.... larmes

d'un repentir tardif dans ces âmes païennes, que son amour, sa

tendresse et sa résignation avaient enfin touchées.... On murmurait sur

lui des prières douloureuses, adressées à ce Sauveur enfin trouvé, dont

ils ne connaissaient guère que le nom, mais que jamais n'invoquera en

vain le coeur ignorant qui a la foi!

Cassy, qui s'était glissée hors de sa retraite et qui rôdait partout,

l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour

Emmeline et pour elle. La nuit précédente, bravant le danger d'être

découverte, elle était venue. Elle avait été touchée des dernières

paroles qui s'étaient exhalées de cette bouche aimante, et la glace du

désespoir, cet hiver de l'âme, s'était peu à peu fondue, et cette

créature sombre et hautaine avait pleuré et prié.

Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tête lui

tournait.... Il faillit se trouver mal.

«Est-il possible? est-il possible, père Tom? Mon pauvre vieil ami!»

Et il s'agenouilla par terre à côté de Tom.

Il y eut dans cette voix quelque chose qui pénétra jusqu'à l'âme du

mourant.... Il remua doucement la tête et dit:

«Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!»

Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles

larmes, qui faisaient honneur à son coeur viril.

«Père Tom! mon cher ami, réveillez-vous! parlez encore un peu....

regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me

connaissez-vous pas?

--Monsieur Georges!» fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix

presque éteinte.... Et il parut comme hors de lui.

Puis lentement et peu à peu les idées revenaient dans son esprit....

l'oeil errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'éclaira, ses

mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes

coulèrent.

«Dieu soit béni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils

ne m'ont pas oublié.... cela me réchauffe l'âme! cela fait du bien à mon

pauvre coeur! je vais maintenant mourir content! Bénis Dieu, ô mon âme!

--Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez....

ne pensez pas à cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez

nous! s'écria Georges avec une impétuosité entraînante.

--Ah! monsieur Georges, vous êtes venu trop tard! Le Seigneur m'a

acheté, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le

ciel vaut mieux que le Kentucky!

--Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement de penser

à ce que vous avez souffert, cela me brise le coeur! Et vous voir couché

dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom!

--Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennité; j'ai été pauvre, mais ce

temps-là est passé! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh!

monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remporté la victoire, le

Seigneur Jésus me l'a donnée.... Gloire à son nom!»

Georges était frappé de respect et d'étonnement en voyant avec quelle

puissance et quelle force ces phrases brisées et suspendues étaient

prononcées par Tom.... Il admirait et se taisait....

Tom prit la main de son jeune maître, et la serrant dans la sienne:

«Il ne faut pas dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé....

Pauvre chère âme! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui

seulement que vous m'avez vu allant à la gloire, et que je ne pouvais

rester pour personne. Dites-lui que Dieu a été à mes côtés, partout et

toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et léger! Et mes

pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre

vieux coeur a été bien brisé en pensant à eux! dites-leur à tous de me

suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon maître et ma

bonne maîtresse, enfin tout le monde là-bas! Vous ne savez pas, monsieur

Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les créatures, partout....

Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que

d'être chrétien!»

En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin; il regarda

d'un air maussade et avec une indifférence affectée, puis il s'éloigna.

«Le vieux scélérat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien

de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela!

--Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune

homme.... C'est une pauvre malheureuse créature, et c'est effrayant de

penser à cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui

pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas....

--Et moi, je l'espère bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans

le ciel!

--Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces

idées-là!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes

du royaume, voilà tout!»

A ce moment, la force fiévreuse que la joie de revoir son jeune maître

avait rendue au mourant s'évanouit pour ne plus revenir.... une soudaine

faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermèrent, et l'on vit passer

sur sa joue ce mystérieux et sublime changement qui annonce l'approche

des autres mondes....

La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pénible; la vaste

poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement, mais le visage gardait

toujours une expression sérieuse et triomphante.

«Qui donc, qui donc nous séparera de l'amour du Christ?» murmurait-il

d'une voix qui luttait contre les dernières faiblesses.... et il

s'endormit avec un sourire.

Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place était

sainte.... Il ferma ces yeux éteints pour toujours.... et, quand il se

releva, il n'avait plus dans l'âme que cette pensée, exprimée par son

vieil ami:

«Être chrétien.... quelle chose!»

Il se retourna. Legree était debout derrière lui, la mine refrognée....

L'influence de cette scène de mort avait calmé la fougue impétueuse du

jeune homme. La présence de Legree lui était cependant toujours pénible.

Il voulait s'éloigner de lui, en échangeant aussi peu de paroles qu'il

serait possible.

Il fixa sur le planteur son oeil noir et perçant, et montrant le

cadavre:

«Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le

corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnête sépulture....

--Je ne vends pas les nègres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre à

vous de l'enterrer où vous voudrez et quand vous voudrez.

--Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorité, à deux ou trois nègres qui

se trouvaient là et qui regardaient le corps, aidez-moi à le soulever et

à le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bêche!»

Un des esclaves courut chercher une bêche. Les deux autres avec Georges

portèrent le corps dans la voiture.

Georges n'adressa à Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa

commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indifférence qui

n'était qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu'à la porte.

Georges étendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le

mort, reculant le siége pour lui faire place. Puis il se retourna,

regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forcé:

«Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire;

ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang innocent sera

vengé. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et je

vous dénoncerai!

--Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mépris.

Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les

témoins? et la preuve? allez!»

Georges ne sentit que trop la force de ce défi! Il n'y avait pas un

blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le témoignage du sang

mêlé n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait déchirer la voûte des

cieux, en poussant le cri de vengeance de son coeur indigné.... Le ciel

resta sourd!

«Après tout, fit Legree, voilà bien du tapage pour un nègre mort!»

Ce mot-là fut une étincelle sur un baril de poudre. La prudence n'était

pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se

retourna sur lui, et d'un coup terrible, frappé en plein visage, il le

renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brûlant de colère, le défi

dans l'oeil, il ressemblait assez à son glorieux homonyme, triomphant du

dragon.

Décidément, il y a des gens qui gagnent à être battus; couchez-les dans

la poussière, ils vont être remplis de respect pour vous.... Legree

était de ces gens-là. Il se releva, secoua ses vêtements poudreux et

suivit de l'oeil la voiture qui s'éloigna lentement.... On voyait qu'il

respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout eût

disparu.

Au delà des limites de la plantation, Georges avait remarqué un petit

monticule, sec, sablonneux et ombragé de quelques arbres.

C'est là qu'il creusa le tombeau.

Quand tout fut prêt:

«Maître, dirent les nègres, faut-il reprendre le manteau?

--Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis

te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!»

Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence;

ils dressèrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts.

«Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant

quelques pièces dans la main.»

Eux, cependant, ne s'en allèrent pas.

«Si le jeune maître voulait nous acheter, dit l'un....

--Nous vous servirions si fidèlement! reprenait l'autre.

--La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plaît!

--Je ne puis, dit Georges tout ému, je ne puis;» et il s'efforçait de

les éloigner. Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se

retirèrent en silence.

Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami.

«Dieu éternel, dit-il, Dieu éternel! sois témoin qu'à partir de cette

heure je m'engage à faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon

pays de cette malédiction de l'esclavage!»

Aucun monument n'indique la place où repose notre ami....

A quoi bon? Son Dieu sait où il est couché, et il le

relèvera,--immortel!--pour apparaître avec lui dans sa gloire.

Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre

pitié. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place

ses héros; c'est dans le dévouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans

l'amour qui souffre.... Bénis soient les hommes appelés à partager le

sort de Jésus, et à porter avec patience sa croix sur leurs épaules!

C'est d'eux qu'il a été écrit:

«Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consolés.»

CHAPITRE XLII.

Une histoire de revenants véritable.

On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantômes

durent se propager activement parmi les esclaves de Legree.

On se disait à l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits

de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la

maison. C'est en vain que l'on avait fermé au verrou la porte des étages

supérieurs. Le fantôme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en

vertu du privilége qu'ont eu de tout temps les fantômes, il passait à

travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant,

avec une liberté vraiment alarmante.

Quelle forme extérieure l'esprit revêtait-il? les avis étaient partagés.

Les nègres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux

et de se couvrir la tête de leurs habits ou de leurs couvertures dès

qu'il se présente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'âme

n'ont une perspicacité plus éveillée que quand les yeux du corps sont

fermés. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du

fantôme, tous jurés et certifiés véritables; et, comme il arrive souvent

aux portraits, aucun ne ressemblait aux autres. Je me trompe: il y

avait chez tous le signe particulier des fantômes, le long suaire blanc

pour vêtement. Les pauvres gens n'étaient pas versés dans l'histoire

ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui

l'autorité de Shakspeare, qui a dit:

Les morts en blancs linceuls parcourent les cités!

La coïncidence des opinions de Shakspeare et des nègres est un fait

remarquable de _pneumatologie_ que nous signalons à l'attention des

psychologues.

Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulières de

croire qu'une grande figure, vêtue d'un drap blanc, se promenait, à

l'heure des fantômes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait

les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et

disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux,

elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on

retrouvait les portes fermées et verrouillées aussi solidement que

jamais.

Le murmure de ces conversations arrivait jusqu'à Legree. Plus on voulait

le lui cacher et plus il en fut impressionné. Il but plus d'eau-de-vie

que jamais, eut la tête toujours échauffée, et jura un peu plus fort

qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rêvait, et ses visions

prenaient un caractère de moins en moins agréable. La nuit qui suivit

l'enterrement de Tom, il se rendit à la ville voisine pour faire une

orgie. Elle fut complète. Il revint tard, fatigué, ferma sa porte,

retira la clef et se mit au lit.

On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'âme

d'un méchant homme est pour lui une hôtesse inquiète et terrible! Qui

peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses

formidables _peut-être_? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut

pas plus réprimer qu'il ne peut anéantir l'éternité qui l'attend? Oh! le

fou qui ferme sa porte pour empêcher les fantômes d'entrer, et qui

renferme dans sa poitrine un fantôme qu'il n'ose pas affronter seul, et

dont la voix étouffée, et comme accablée par la montagne que le monde

jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier!

Ceci n'empêcha pas Legree de fermer sa porte à clef et de mettre une

chaise contre la porte. Il plaça une veilleuse à la tête de son lit et

ses pistolets à côté. Il examina les espagnolettes et la ferrure des

fenêtres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les démons.

Il s'endormit.

Il dormit, car il était fatigué; il dormit profondément. Mais il passa

bientôt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague

de quelque chose d'affreux; il crut reconnaître le linceul de sa mère;

mais c'était Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait à

Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gémissements, et au

milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille

efforts pour se réveiller. Il se réveilla à moitié.... Il était bien sûr

que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte

était ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les

mains.... Enfin il se retourna d'une pièce..... La porte était ouverte;

il vit une main qui éteignait la lampe.

La lune était voilée de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il

vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit

frôlement des vêtements du fantôme.... Le fantôme se tint immobile

auprès de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une

voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, répéta par

trois fois: «Viens! viens! viens!...» Il suait de peur; mais, sans qu'il

sût quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il

courut à la porte; elle était fermée et verrouillée.... Legree perdit

connaissance.

A partir de ce moment, Legree fut plus intrépide buveur que jamais: il

ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et réserve; il buvait

avec fureur.... encore.... encore.... toujours!

Le bruit se répandit bientôt dans le pays que Legree était malade, puis

qu'il se mourait. Il était puni de ses excès par cette affreuse maladie

qui semble projeter sur la vie présente comme l'ombre des châtiments de

l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie:

il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul récit des visions qui

passaient devant ses yeux glaçait le sang dans les veines. A son lit de

mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait

debout et disait:

«Viens.... viens.... viens!...»

Par une singulière coïncidence, la nuit même de sa dernière vision, on

trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des

nègres assurèrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient à

travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route.

Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrêtèrent sur un tertre

d'arbres, tout près de la ville.

Cassy était vêtue de noir, à la façon des créoles espagnoles. Un petit

chapeau et un voile aux épaisses broderies cachaient complétement son

visage; elle avait distribué les rôles en arrêtant son plan d'évasion:

elle ferait la dame et Emmeline la suivante.

Élevée depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en

avait le langage, les allures et les façons: les débris de sa

garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de

bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rôle.

Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué des

malles à vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par

un homme qui la portait, accompagné d'un serviteur chargé du gros

bagage, et d'une femme de chambre qui tenait à la main son sac de nuit

et des paquets poudreux; elle fit une entrée triomphale dans la petite

taverne.

La première personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui

attendait l'arrivée du bateau.

Cassy, du haut de son observatoire dans le grenier, avait aperçu le

jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait

observé, avec une joie secrète, toutes les circonstances de son entrevue

avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux nègres, elle

savait qui il était et par lui-même, et par rapport à Tom. Elle se

sentit tout à coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait

le bateau comme elle.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 40 / 43 段