ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à
Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de
travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai
dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai
jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de
déceptions.
«Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre
confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec
un coeur dévoué à mon peuple!
«GEORGES HARRIS.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quelques semaines après, Georges, sa soeur, sa mère, sa femme et ses
enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le
monde entendra encore parler de lui!
Nous n'avons rien à dire de nos autres personnages.
Un mot pourtant sur miss Ophélia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu,
que nous dédierons à Georges Shelby!
Miss Ophélia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la
surprise de ce respectable corps délibérant, qu'une bouche de la
Nouvelle-Angleterre appelle toujours «nos gens.» Nos gens pensèrent donc
tout d'abord que c'était une addition aussi bizarre qu'inutile à leur
maison, très-complétement montée. Mais les efforts de miss Ophélia pour
remplir le devoir d'éducation qu'elle avait accepté avaient été
couronnés d'un tel succès, que Topsy se concilia rapidement les bonnes
grâces et les faveurs de la famille et de tout le voisinage. Parvenue à
l'adolescence, elle demanda à être baptisée, et elle devint membre de
l'Église chrétienne de sa ville. Elle montra tant d'intelligence, de
zèle, d'activité et un si vif désir de faire le bien, qu'on l'envoya, en
qualité de missionnaire, dans une des stations d'Afrique; et cet actif
et ingénieux esprit, qui avait fait d'elle un enfant si remuant et si
vif, elle l'employa, d'une façon plus utile et plus noble, à instruire
les enfants de son pays.
Peut-être quelques mères seront heureuses d'apprendre que les recherches
de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'était
un grand jeune homme énergique; il avait réussi à s'enfuir quelques
années avant sa mère. Il avait été accueilli et instruit dans le nord
par des amis dévoués au malheur. Il rejoindra bientôt sa famille en
Afrique.
CHAPITRE XLIV.
Le libérateur.
Georges Shelby n'avait écrit qu'une seule ligne à sa mère pour lui
apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le coeur de
raconter la scène de mort à laquelle il avait assisté; il avait essayé
plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqué. Il finissait
toujours par déchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour
retrouver un peu de calme.
Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour où l'on attendait
l'arrivée du jeune maître.
Mme Shelby était assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidité
des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche
vaisselle et les cristaux à facettes.
La mère Chloé présidait à tout l'arrangement.
Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un
superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle
s'attardait, avec toutes sortes de ponctualités minutieuses, autour de
la table, pour avoir le prétexte de causer encore un peu avec sa
maîtresse.
«Oh! là! comme il va se trouver bien! dit-elle. Là! je mets son couvert
à la place qu'il aime, du côté du feu. M. Georges veut toujours une
place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la
meilleure théière? La petite neuve que M. Georges a achetée pour madame
à la Noël.... Je vais la prendre. Madame a reçu des nouvelles de M.
Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet....
--Oui, Chloé. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir
aujourd'hui. Pas un mot de plus.
--Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chloé en retournant les
tasses.
--Non, rien, Chloé; il dit qu'il nous apprendra tout ici.
--C'est bien là M. Georges.... il aime toujours à dire tout lui-même.
C'est toujours comme ça avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment
les blancs s'y prennent pour écrire tant.... comme ils font.... C'est si
long et si difficile d'écrire!»
Mme Shelby sourit.
«Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnaîtra pas les
enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est
bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant à la maison pour
surveiller le gâteau.... Je lui ai fait un gâteau juste comme il les
aime.... et la cuisson à point pour lui. Il est comme celui.... le
matin.... quand il partit! Dieu! comme j'étais, moi, ce matin-là!»
Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le coeur.... Elle était
tourmentée depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils.... Elle
pressentait quelque malheur derrière ce voile du silence.
«Madame a les billets? dit Chloé d'un air inquiet.
--Oui, Chloé.
--C'est que je veux montrer les mêmes billets à mon pauvre homme, les
mêmes que le _chabricant_ m'a donnés.... «Chloé!» me dit-il, «je
voudrais vous garder plus longtemps!--Merci! maître, lui dis-je, mais
mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus
longtemps....» Voilà juste ce que je lui dis.... Un très-joli homme, ce
M. Jones!»
Chloé avait insisté pour que l'on gardât les billets avec lesquels on
avait payé ses gages, afin de les montrer à son mari, comme preuve de
ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grâce à lui faire ce
petit plaisir.
«Il ne connaît pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connaît
pas!... oh! voilà cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'était qu'un
baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous,
madame, comme il avait peur qu'elle ne tombât quand elle essayait de
marcher.... pauvre cher homme!»
On entendit un bruit de roues.
«Monsieur Georges!» Et Chloé bondit vers la fenêtre.
Mme Shelby courut à la porte du vestibule; elle serra son fils dans ses
bras. Chloé, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurité de la
nuit.
«Pauvre mère Chloé!» dit Georges tout ému.
Et il prit la main noire entre ses deux mains.
«J'aurais donné toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est
parti vers un monde meilleur.»
Mme Shelby laissa échapper un cri de douleur.
Chloé ne dit rien.
On entra dans la salle à manger.
L'argent de Chloé était encore sur la table.
«Là! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit à sa maîtresse
d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en
parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et
tué sur ces vieilles plantations!»
Chloé se retourna et sortit fièrement de la chambre.... Mme Shelby la
suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit
à côté d'elle.
«Ma pauvre bonne Chloé!»
Chloé appuya sa tête sur l'épaule de sa maîtresse, et sanglota.
«Oh! madame excusez-moi! mon coeur se brise.... voilà tout!
--Je comprends, Chloé, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes.
Je ne puis vous consoler.... Jésus le peut: il guérit le coeur malade,
il ferme les blessures....»
Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurèrent tous ensemble.
Enfin, Georges s'assit auprès de l'affligée et, avec une éloquence
pleine de simplicité, il lui dépeignit cette scène de mort, glorieuse
comme un triomphe, et répéta les paroles d'amour et de tendresse de son
dernier message.
Un mois après, tous les esclaves de l'habitation Shelby étaient réunis
dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune
maître.
Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paraître avec une liasse
de papiers! c'étaient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous
successivement et les leur présenta à chacun: c'étaient des larmes, des
sanglots et des acclamations!
Beaucoup cependant le supplièrent de ne pas les renvoyer; ils se
pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses
billets.
«Nous n'avons pas besoin d'être plus libres que nous le sommes; nous ne
voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le
reste....--Mes bons amis, dit Georges, dès qu'il put obtenir un
instant de silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut
autant de mains que par le passé; mais, hommes et femmes, vous êtes tous
libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous
conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, après tout,
peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas être saisis et
vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra
peut-être un peu de temps pour cela.... à user de vos droits d'hommes
libres. J'espère que vous serez bons et tout disposés à apprendre. Dieu
me donne la confiance que moi, de mon côté, je serai fidèle à la mission
que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le
ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la liberté!»
Un vieux nègre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle,
se leva, étendit ses mains tremblantes et s'écria: «Remercions le
Seigneur!» Tous s'agenouillèrent. Jamais _Te Deum_ plus touchant, plus
sincèrement parti du coeur ne s'élança vers le ciel: il n'avait pas, il
est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des
cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un coeur honnête!
Un autre se leva à son tour et entonna une hymne méthodiste, dont le
refrain était:
Pécheurs rachetés, enfin voici l'heure,
L'heure de rentrer dans votre demeure!
«Encore un mot, dit Georges en mettant un terme à toutes ces
félicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon père Tom?»
Il leur fit alors un récit rapide de sa mort, et leur redit les adieux
dont il s'était chargé pour tous les habitants de la ferme.
Il ajouta:
«C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai résolu devant Dieu que je ne
posséderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de
l'affranchir.... et que personne, à cause de moi, ne courrait le risque
d'être arraché à son foyer, à sa famille, pour aller mourir, comme il
est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous
vous réjouirez d'être libres, songez que votre liberté, vous la devez à
cette pauvre bonne âme, et payez votre dette en tendresse à sa femme et
à ses enfants.... Pensez à votre liberté chaque fois que vous verrez la
case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a
laissé, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honnêtes, fidèles
et chrétiens.»
CHAPITRE XLV.
Quelques remarques pour conclure.
On a souvent demandé à l'auteur si cette histoire était réelle. A des
questions venues de divers pays, nous devons faire une réponse générale.
Tous les épisodes qui composent ce récit sont de la plus sévère
authenticité. L'auteur en a été le témoin ou il les tient de ses amis
personnels. Les caractères sont des portraits d'après nature. La plupart
des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont été prononcées
par elles; c'est une fidélité textuelle.
Élisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique;
l'incorruptible fidélité, la piété de Tom ont plus d'un modèle.
Quelques-unes des scènes les plus romanesques et les plus tragiques de
ce livre ont un pendant dans les réalités les plus positives.
Rien de plus connu que le fait de cette mère traversant l'Ohio sur la
glace. Un frère de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la
Nouvelle-Orléans, lui a conté l'histoire de la mère Prue, et lui a fait
connaître le type de Legree: ce frère, après une visite à la plantation,
écrivait:
«Il m'a fait tâter son poing, qui était comme un marteau de forgeron, en
me disant qu'il s'était endurci à force d'assommer les nègres. Quand je
quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de
l'antre d'un ogre!»
Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux
exemples; des témoins vivants sont là pour attester le récit! Si l'on
veut bien se rappeler que dans les États du sud c'est un principe de
jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut déposer en justice
contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans
bien des cas, un maître en qui les passions dominent l'intérêt même, et
un esclave qui possède assez de vertus et de courage pour lui résister.
Eh bien! aujourd'hui la modération du maître est la seule sauvegarde de
l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour
sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent à sa
connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-même!
«Ces choses-là, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est
pas l'usage!»
Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient à un maître de
torturer quelquefois.... et jusqu'à ce que mort s'ensuive, les ouvriers
qu'il a chez lui, aurait-on le même calme et dirait-on encore:
«Ces choses-là peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas
l'usage!»
C'est là une injustice inhérente au système de l'esclavage; sans
l'esclavage elle n'existerait pas!
Les incidents qui ont suivi la capture du navire _la Perle_ ont donné
assez de notoriété à la vente publique et scandaleuse de quelques belles
jeunes filles, quarteronnes ou mulâtresses. Laissons parler l'honorable
M. Horace Mann, un des avocats des défendeurs:
«Au nombre des soixante-six personnes qui tentèrent en 1848 de
s'échapper du district de Colomba sur le schooner _la Perle_, il y avait
plusieurs belles jeunes filles, douées de ces charmes particuliers de
forme et de visage, que prisent tant les amateurs.
«Une d'elles était Élisabeth Russell.
«Elle tomba bientôt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut
destinée au marché de la Nouvelle-Orléans. Ceux qui la virent sentirent
leur coeur touché de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour la
racheter; pour quelques-uns, c'était offrir tout ce qu'ils avaient....
mais le damné marchand fut inexorable, on l'envoya à la
Nouvelle-Orléans. Dieu eut pitié d'elle, elle mourut en chemin.
«Il y avait encore deux jeunes filles nommées Edmundson. Comme on allait
les envoyer au marché, leur soeur aînée vint à l'étal, pour supplier ce
misérable, au nom de Dieu, d'épargner ses victimes.... il se moqua de
ses prières, et répondit qu'elles auraient de belles robes et de belles
parures.
«Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans
l'autre!»
«Elles furent envoyées à la Nouvelle-Orléans.... Il est vrai que quelque
temps après elles furent rachetées à grand prix.»
Peut-on maintenant se récrier à propos de l'histoire d'Emmeline et de
Cassy?
La justice nous ordonne aussi de reconnaître que l'on rencontre parfois
de nobles et généreuses âmes, comme celle de Saint-Clare.
L'anecdote suivante le prouvera.
Il y a quelques années, un jeune homme du sud était à Cincinnati, avec
un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait été à son service
personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa liberté, et
s'enfuit chez un quaker dont la réputation était faite depuis longtemps.
Le maître entra dans une violente colère.... il avait toujours traité
son esclave avec tant de bonté, il avait une telle confiance en lui,
qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager à
fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais
comme, après tout, c'était un homme d'une rare candeur, il se calma
bientôt et céda aux représentations de son hôte. Il y avait un côté de
la question qu'il n'avait encore jamais envisagé. Il dit au quaker que,
si son esclave lui disait à sa face qu'il voulait être libre, il
s'engageait à l'affranchir.
On arrangea une entrevue entre le maître et l'esclave; le jeune homme
demanda à Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre.
«Non, maître; vous avez toujours été bon pour moi.
--Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter?
--Mon maître peut mourir.... et alors, qui m'achèterait? J'aime mieux
être libre!»
Le jeune homme réfléchit un instant, puis, tout à coup:
«Nathan, dit-il, je crois qu'à votre place je penserais comme vous. Vous
êtes libre.»
Il régularisa au même instant l'affranchissement, et déposa une somme
entre les mains du quaker pour aider le jeune homme à ses débuts dans la
vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection
et de bonté. Cette lettre, nous l'avons lue.
L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à
l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur
exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le
demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères
sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher?
Pendant de longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans
ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible
pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs
que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne
justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris,
avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien
imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave
fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on
veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la
question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent
pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient
jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut
plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une
réalité vivante. Il a essayé de montrer tout: le pire et le meilleur.
Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects favorables....
Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères cachés sous l'ombre
fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du sud! hommes et
femmes au coeur noble et généreux, dont la vertu et la magnanimité ont
grandi en même temps que grandissaient vos épreuves, c'est à vous que
nous ferons appel!...
Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous
pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des
douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse?
Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui
l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de
l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne
fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on
pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette
théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a
parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment
public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils
coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des
esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et
qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la
tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la
majorité?
La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la
traite des esclaves.
Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi
régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra
dire tous les coeurs qu'elle a brisés?
Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des
angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous
écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles,
par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense.
Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs
enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un
refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des
tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à
chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre
de la croix du Christ?
Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une
chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou
seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du
New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la
flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au coeur
vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves et
généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio ou
des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez
protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du
berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par
l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous
donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la
tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes
années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que
vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en
conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et
qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant
de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le
regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces
derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni
sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et
douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées
à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines,
dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre,
encourager, ou seulement passer sous silence?
Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne
peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais
cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et
devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils
n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude.
Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments
qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les
plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue
proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de
l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne
trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des
hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions
commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une
multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans
ce cas-là, que le sud soit seul coupable?
Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous avez autre
chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se
fait parmi vous!
Quelle est l'autorité d'un individu? C'est à quoi tout individu peut
répondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel
il reconnaîtra s'il pense bien.... Chaque être humain est en quelque
sorte environné d'une atmosphère de sympathique influence. L'homme qui a
des sentiments justes et droits sur les grands intérêts de l'humanité
est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc
quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie
avec les sympathies du Christ? Ont-elles été au contraire corrompues et
perverties par les sophismes du monde?
Chrétiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez
prier! Croyez-vous à la prière? N'est-elle pour vous qu'une tradition
vague des temps apostoliques? Vous priez pour les païens du dehors,
priez pour les païens du dedans. Priez pour ces malheureux chrétiens
dont toute la chance d'amélioration religieuse se borne à un accident de
commerce! pour qui toute adhésion aux principes du Christ est souvent
une impossibilité, s'ils n'ont reçu d'en haut le courage et la grâce du
martyre....
Vous pouvez plus encore!
Sur les rivages de nos libres États on voit aborder, pauvres, errants,
sans toit et misérables, des débris de familles, hommes et femmes,
échappés par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils
savent peu de chose! leur moralité doute et chancelle.... C'est le
résultat d'un système qui confond tous les principes du christianisme et
de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils
viennent chercher l'éducation, le christianisme!