ne veux pas que vous y alliez!»
Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'étage en étage. Simon
l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au même instant la rafale
s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle éteignit le
flambeau que Simon tenait à la main.... Simon crut avoir tous ces bruits
dans l'oreille!
Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientôt l'y rejoindre. Elle était
calme, pâle et froide; on eût dit le génie de sa vengeance. Ses yeux
avaient toujours le même éclair terrible!
«Eh bien! j'espère que vous êtes content!
--Que le diable vous emporte!
--Eh bien! quoi? je suis montée, et j'ai fermé les portes: voilà tout!
Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon?
--Cela ne vous regarde pas!
--En vérité? eh bien, je suis enchantée de ne plus coucher dessous....»
Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fenêtre du grenier. Au moment où
elle ouvrit la porte, le vent éteignit la chandelle de Legree: rien de
plus simple!
Ceci peut donner une idée des tours de toute façon que Cassy jouait à
Legree. Il eût mieux aimé mettre sa main dans la gueule d'un lion que de
faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le
monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle
y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout
était prêt: elle n'attendait plus qu'une occasion.
Au moyen de quelques cajoleries faites à Legree, et profitant d'un accès
de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emmenât un jour à la ville
voisine, située précisément sur le bord de la rivière Rouge. Douée d'une
de ces mémoires prodigieuses qui daguerréotypent les lieux, elle nota
toutes les particularités de la route et calcula le temps que l'on
mettrait à la parcourir.
Le temps de l'exécution est arrivé: nos lecteurs seront peut-être
curieux de jeter un coup d'oeil dans les coulisses, et de voir les
préparatifs du coup d'État.
Le soir approche, Legree est absent: il est allé voir une de ses fermes.
Depuis plusieurs jours Cassy s'est montrée envers lui d'une prévenance
et d'une égalité d'humeur auxquelles il n'est pas accoutumé. Ils sont
dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la
chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles préparent deux petits
paquets.
--Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps.
--On peut encore nous voir!
--Eh! sans doute, répondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que,
de quelque façon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous
y prenons de la bonne façon. Nous sortirons par la porte de derrière et
nous gagnerons le bas des quartiers.... Sambo ou Quimbo nous verront,
c'est sûr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons alors dans
la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir donné l'alarme
et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de gagné....
«Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours,
vous et moi nous atteignons l'extrémité de la crique qui longe la
maison; nous marchons dans l'eau jusqu'à la porte. Ceci mettra les
chiens en défaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous
la maison pour se mettre à nos trousses. Nous autres, alors, nous
rentrons par la porte de derrière et nous grimpons au grenier, où j'ai
préparé un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester
quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il
remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants
des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre
dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui échapper. Ainsi,
vous voyez, il faudra le laisser chasser à coeur joie.
--Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!»
Il n'y avait dans l'oeil de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y
avait la fermeté du désespoir.
«Venez,» dit-elle en prenant Emmeline par la main.
Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grâce aux
ombres du soir déjà plus épaisses, elles purent pénétrer dans les
quartiers.
Le croissant de la lune, posé comme un signet d'argent, à l'occident du
ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment où elles
touchaient à la lisière de la savane qui entourait la plantation comme
un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prédit, une voix
qui les appelait: ce n'était pas la voix de Sambo, cependant; c'était
celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus
violente colère.
A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le
bras de Cassy:
«O Cassy! je vais m'évanouir....
--Si vous vous évanouissez, je vous tue!»
Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit étinceler la pointe
brillante devant les yeux de la jeune fille.
Ce procédé eut un plein succès. Emmeline ne s'évanouit pas, elle réussit
à se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si
profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul.
«Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourrées dans le
piége.... les coquines! elles sont sûres de leur affaire; elles vont
suer!»
«Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se présentant au
quartier où tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a
deux marrons dans la savane. Cinq dollars à tout nègre qui les prendra.
Lâchez le chien, lâchez Tigre et Furie, lâchez-les tous!»
La nouvelle de l'évasion produisit en un instant la sensation la plus
vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs
services: ceux-ci dans l'espoir de la récompense, ceux-là par un effet
de cette obséquiosité rampante qui est une déplorable conséquence de
l'esclavage. On courait, on allumait les torches de résine; on
découplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements
ajoutaient encore au désordre de toute la scène.
«Maître, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?»
Ainsi parlait Sambo, à qui son maître venait de remettre une carabine.
«Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au
diable à qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons,
garçons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars,
et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.»
On vit alors, à la lueur résineuse des torches, au milieu des jurements,
des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes
et bêtes, se précipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait
à quelque distance.... La maison était déserte quand Emmeline et Cassy
rentrèrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les
airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fenêtres du salon, suivaient de
l'oeil le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisières
lointaines.
«Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux
courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous étions
là-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par pitié,
cachons-nous vite!
--Il n'y a pas besoin de se presser, répondit froidement Cassy.... Les
voilà tous en chasse; c'est l'amusement de la soirée.... Montons
l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant
résolûment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jeté là
dans sa précipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour
payer notre passage.»
Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta
rapidement.
«Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela!
--Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de
faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux
États libres? L'argent fait tout, jeune fille!»
Et Cassy mit les billets dans son sein.
«Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline.
--Voler! dit Cassy avec un rire de mépris.... Que peuvent-ils donc nous
reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos âmes? Chacun de ces
billets aussi est volé à de pauvres créatures, mourant de faim et de
misère, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intérêt de
Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui!
Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour
passer le temps. Vous pouvez être certaine qu'ils ne viendront pas nous
chercher là. S'ils y viennent, je remplis le rôle de fantôme pour les
divertir.»
Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperçut une immense caisse, qui
avait jadis servi à l'emballage des gros meubles: cette caisse était
placée sur le côté, de telle sorte que l'ouverture faisait face à la
charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se
glissant, et presque rampant, parvinrent à s'établir dans la boîte. La
boîte était garnie d'une paire de petits matelas et de quelques
coussins; il y avait dans une autre boîte des vêtements et des
provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait réduit tout cela à
un volume incroyablement petit.
Cassy suspendit la lampe à un crochet qu'elle avait fixé à une des
parois de la caisse.
«Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous?
--Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier?
--Je voudrais bien que Simon Legree essayât! il décamperait bien vite!
Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimât mieux être fusillé
que de mettre le nez ici.»
Emmeline, un peu rassurée, s'accouda sur son coussin.
«Dites-moi, Cassy, quelle était votre intention, tantôt, quand vous
m'avez menacée de me tuer?»
Emmeline faisait cette question avec la plus extrême candeur.
«Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'ai réussi, vous voyez
bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer à ne pas vous
évanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert à rien. Si je ne vous avais
pas empêchée tantôt, ce misérable vous aurait maintenant en son
pouvoir....»
Emmeline frissonna.
Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre français. Emmeline,
accablée de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut réveillée par de
bruyantes clameurs, des piétinements de chevaux et des aboiements de
chiens furieux.
Elle poussa un petit cri.
«C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien!
Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous là-bas?... Il
faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de
boue à force d'avoir galopé dans la savane! Les chevaux aussi ont
l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la
chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas là qu'est le gibier!
--Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient!
--S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y
a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous
voudrons.... ça n'en sera que mieux.»
Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant
sa mauvaise chance et méditant pour le lendemain de terribles
vengeances, alla prosaïquement se mettre au lit.
CHAPITRE XL.
Le martyr.
Non le ciel n'oublie pas le juste: la vie peut lui refuser ses
vulgaires faveurs; méprisé des hommes, brisé, le coeur saignant,
il peut mourir; mais Dieu a marqué tous ses jours de douleur, il a
accepté toutes ses larmes amères, et, dans le ciel, de longues
années de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent
ici-bas.
BRYANT.
Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit à une
aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du
méchant vers l'éternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour éternel.
Nous avons marché bien longtemps avec notre humble ami dans la vallée de
l'esclavage. Nous avons traversé les champs en fleur de l'indulgence et
de la bonté. Nous avons assisté aux séparations qui brisent le coeur,
quand l'homme est arraché à tout ce qui lui est cher. Nous avons abordé
avec lui dans cette île pleine de soleil, où des mains généreuses
cachaient les chaînes sous les guirlandes de fleurs. Enfin, toujours
près de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'espérance terrestre
s'éteindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans l'horreur des
plus profondes ténèbres, le firmament de l'inconnu s'était tout à coup
illuminé des splendeurs prophétiques des nouvelles étoiles.
Et maintenant voici l'étoile du matin qui se lève sur la montagne! nous
sentons des brises et des zéphyrs qui ne viennent pas de ce monde....
Voici que bientôt vont s'ouvrir les portes du jour éternel.
La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractère
déjà si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa
colère retomba sur la tête de Tom, innocent et sans défense. Quand
Legree annonça cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un éclair des
yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit
tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point à la meute des
persécuteurs. Il songea bien à l'y contraindre, mais il connaissait
l'inflexibilité des principes de Tom; il était trop pressé pour entrer
maintenant en lutte avec lui.
Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves, à qui il avait
enseigné à prier; ils firent des voeux pour les fugitifs.
Quand Legree revint, furieux et désappointé, la colère depuis longtemps
amassée contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme
ne l'avait-il pas bravé avec ses résolutions inébranlables? bravé depuis
le premier moment où il l'avait acheté? Et ne sentait-on pas en lui un
esprit, silencieux peut-être, mais qui n'en dévorait pas moins, comme
les flammes de l'enfer?
«Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le
hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je
voudrais bien voir qui m'empêcherait!»
Et Legree serra le poing comme s'il eût eu dans les mains quelque chose
qu'il voulait briser.
Tom, dira-t-on, était pourtant un bon et fidèle esclave! Legree l'en
haïssait davantage. Et pourtant cette considération l'arrêtait.
Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il résolut d'assembler
les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la
savane et de faire une chasse en règle. S'il réussissait, c'était bien;
sinon, il ferait comparaître Tom devant lui, et alors....--à cette
pensée ses dents claquaient, et son sang bouillait!--alors il le
briserait, ou bien.... Il lui vint une pensée infernale.... et il
accueillit cette pensée!
Ah! l'on prétend que l'intérêt du maître est pour l'esclave une
sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux où la volonté
s'égare, l'homme donnerait son âme à l'enfer pour arriver à ses fins....
et l'on veut qu'il épargne le corps d'un autre! folie!
«Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voilà que
la chasse va recommencer aujourd'hui.»
Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de
chiens étrangers voulaient échapper aux esclaves; ils aboyaient et se
mordaient.
Deux de ces hommes étaient les surveillants des plantations voisines;
les autres étaient des connaissances de taverne, rencontrées par Legree
à la ville voisine; ils se joignaient à la chasse en amateurs. On
imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait
l'eau-de-vie à flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus
des autres plantations. On veut faire de cette corvée une partie de
plaisir pour les nègres.
Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui
soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entière.
Une ironie amère se répandit sur son visage sévère et sombre; quand elle
les entendit se partager le terrain, discuter le mérite de leurs chiens,
dire quand il faudrait faire feu et décider quel traitement on ferait à
chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrière, les
mains jointes et les yeux au ciel.
«Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pécheurs; mais
qu'avons-nous fait, nous, pour être traitées ainsi?»
Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une émotion terrible.
«Si ce n'était pas pour vous, mon enfant, dit-elle à Emmeline, j'irais à
eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de
fusil.... Que ferai-je de la liberté, moi! me redonnera-t-elle mes
enfants? me refera-t-elle ce que j'étais?»
La jeune esclave, dans son enfantine simplicité, était tout effrayée de
l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne
répondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux.
«Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces pensées..., Si Dieu vous rend la
liberté, il vous rendra aussi votre fille, peut-être.... Moi, du moins,
je serai toujours pour vous comme une fille. Hélas! je sais bien que je
ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère.... Je vous aimerai, Cassy,
que vous m'aimiez ou non!»
Cette âme douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir
auprès d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux
cheveux bruns; et de son côté Emmeline admirait la beauté de ses yeux,
adoucis par les larmes.
«O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu
soif, et à force de les pleurer mes yeux se sont éteints! Ici, oh! ici,
ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le
désespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors!
--Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre père.
--Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est détourné dans sa colère.
--Non, Cassy, il aura pitié de nous. Espérons en lui! moi, j'ai toujours
espéré!»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La chasse fut longue, vive, animée, mais sans résultat. Cassy jeta un
regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigué
et découragé.
«Maintenant, Quimbo, dit-il en s'étendant tout de son long dans le
salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drôle est au
fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau
noire, ou je saurai pourquoi!»
Sambo et Quimbo, qui se détestaient l'un l'autre, n'étaient d'accord que
dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il
avait acheté Tom pour en faire un surveillant général pendant son
absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore
chez ces natures basses et viles, dès qu'ils surent l'esclave dans la
disgrâce du maître. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre à
exécuter les ordres de Simon.
Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'âme: il
connaissait le plan des fugitives; il savait où elles se trouvaient
maintenant. Il connaissait le terrible caractère de l'homme avec lequel
il avait à lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait
aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutôt que de
trahir la faiblesse et le malheur.
Il déposa son panier à terre, et levant les yeux au ciel: «Seigneur,
dit-il, je remets mon âme entre tes mains! Dieu de vérité, c'est toi qui
m'as racheté!»
Et il se livra sans résistance aux mains brutales de Quimbo.
«Ah! ah! dit le géant en l'entraînant, on va faire le compte,
maintenant! Maître est bien en arrière.... plus reculer maintenant!...
faut régler! pas d'erreur! ah! ah! aider les nègres au maître à s'en
aller! Nous allons voir.... nous allons voir!»
Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une
voix qui parlait plus haut lui disait: «Ne crains pas ceux qui peuvent
tuer le corps et qui après cela ne peuvent plus rien!» Et à ces mots les
os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils
eussent été touchés par le doigt de Dieu! Et dans une seule âme il avait
la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les
huttes de l'esclavage, et toute cette nature, témoin de sa dégradation,
passaient confusément devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant
le char emporté par une course rapide. Son coeur battait.... il
entrevoyait la patrie céleste.... il sentait que son heure était proche!
Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa
veste, les dents serrées, dans le paroxysme de la colère:
«Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai résolu de vous tuer?
--C'est très-possible, maître, répondit Tom avec le plus grand calme.
--Oui.... j'ai.... résolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en
appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez....
Ces femmes?....»
Tom se tut.
«Entendez-vous? fit Legree en trépignant, et avec un rugissement de lion
en fureur; parlez!
--Je n'ai rien à vous dire, maître, reprit Tom d'une voix lente, ferme
et résolue.
--Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrétien noir? Ainsi vous ne
savez pas?
Tom resta silencieux.
«Parlez! s'écria Legree, éclatant comme un tonnerre, et le frappant avec
violence. Savez-vous quelque chose?
--Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!»
Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et
s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible:
«Écoutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois déjà je vous ai laissé
là, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris.
J'ai calculé la dépense! Vous m'avez toujours résisté.... Eh bien! je
vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai les
gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une à
une jusqu'à ce que vous cédiez!»
Tom releva les yeux sur son maître et répondit:
«Maître, si vous étiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse
vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon coeur. Oui! si tout
ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver votre âme
précieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a lui-même
donné pour moi son propre sang!... O maître, ne vous chargez pas de ce
grand péché! vous vous ferez plus de mal qu'à moi! Quoi que vous
puissiez faire, mes souffrances seront bientôt passées; mais, si vous ne
vous repentez pas, les vôtres n'auront jamais de fin!»
Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, étaient comme une
bouffée de musique céleste entre deux rafales de tempête! Cette
expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree
s'arrêta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait
le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et
vigilante mesurait les derniers instants de miséricorde et d'épreuve
accordés à ce coeur endurci!
Ce ne fut qu'un moment.
Il y eut de l'hésitation, de l'irrésolution, de l'incertitude; mais
l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, écumant de rage,
terrassa sa victime.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les scènes de cruauté révoltent notre coeur et blessent notre oreille.
On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela
vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frères en
Jésus-Christ peut souffrir, cela même ne peut pas se dire tout bas; tout
cela vous trouble l'âme! Et cependant, Amérique, ô mon pays! ces choses,
on les fait tous les jours à l'ombre de tes lois! O Christ! ton Église
les voit.... et elle se tait!
Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de
l'instrument des tortures, de la dégradation et de la honte, un symbole
d'honneur, de gloire et d'immortalité. Là où se trouve l'esprit de
celui-là, ni le sang, ni la dégradation, ni l'insulte, ne sauront
empêcher la dernière lutte du chrétien de devenir son triomphe.
Ah! durant cette longue nuit, fût-il seul, celui dont l'âme aimante et
généreuse supporta tant d'horribles traitements?
Non! à côté de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il
voyait en Jésus-Christ!
Le tentateur aussi se tenait à côté de lui, aveuglé par le despotisme
furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave
coeur fidèle se tint ferme sur le roc éternel. Comme le divin Maître, il
savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se sauver
lui-même.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres paroles que
des paroles de prière et de foi!
«Il va passer, maître, dit Sambo, touché malgré lui de la patience de sa
victime.