Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment où Legree montait

à cheval pour se rendre à la ville voisine.

La nuit, en s'en revenant, il jugea à propos de faire un détour et

d'inspecter le quartier.

La nuit était splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres

des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres

silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillité

transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait

des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'était rare

d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrêta pour écouter. C'était

une voix de ténor; elle chantait:

Quand je vois le titre authentique

De notre gloire écrite aux cieux,

Je chasse la peur chimérique

Et sèche les pleurs de mes yeux.

Oui, que le monde se déchaîne,

Que l'enfer s'ouvre mugissant;

De Satan je brave la haine,

Je ris d'un monde menaçant!

Que le malheur, sombre déluge,

Que des tempêtes de douleur

S'abattent sur moi! Mon refuge,

Ma paix, mon tout, c'est toi, Seigneur!

«Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je

hais ces maudits hymnes méthodistes!... Ici, nègre, ici! fit-il en

s'élançant sur Tom et en levant son fouet.... Comment osez-vous bien

être encore debout quand vous devriez être au lit?... Fermez votre

vieille mâchoire noire et rentrez chez vous.... vite!

--Oui, maître,» dit Tom, empressé et joyeux; et il se prépara à rentrer

chez lui.

Le bonheur évident de Tom excita au plus haut point l'irritation de

Legree. Il s'avança et laboura de coups les épaules et la tête de

l'esclave.

«Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?»

Les coups ne tombaient que sur l'homme extérieur, ils ne tombaient plus

sur le coeur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et cependant

Legree sentit que son pouvoir lui échappait.... sa victime n'était plus

sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une volte à son

cheval; un éclair passa dans cette âme sombre et méfiante, et y fit

briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que c'était

Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphéma Dieu! Cet

homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les menaces, ni

les cruautés ne pouvaient plus émouvoir, réveilla en lui une voix

pareille à celle que le divin Maître faisait parler dans l'âme des

possédés. Cette voix disait: «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de

Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?»

L'âme de Tom débordait de pitié et de sympathie pour tous les pauvres

malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie

étaient désormais passés, et, de ce trésor de paix et de joie dont le

ciel lui avait fait don, il voulait épancher les richesses sur ceux qui

souffraient à ses côtés. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion;

mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures

du travail, il trouvait encore le moyen de réconforter et de soulager

les faibles et les découragés. Ces pauvres créatures, épuisées,

abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et

pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois

la persévérance de cette bonté, ils sentirent se remuer et vibrer les

cordes les plus intimes de leur coeur! Graduellement, insensiblement,

cet homme étrange, silencieux, patient, toujours prêt à porter le

fardeau de chacun sans réclamer pour lui l'assistance de personne; qui

se tenait à part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins

que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits

glacées, abandonnait sa misérable couverture à quelque pauvre femme

tremblante de fièvre; qui dans les champs remplissait le panier des plus

faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids

lui-même; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran,

leur tyran à tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de

blâme, une injure, une malédiction: cet homme acquit sur eux un étrange

pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux

esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblèrent autour

de Tom pour l'entendre parler de Jésus! Ils eussent été bien heureux de

se réunir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter!

Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des

violences, il dispersa leurs petites réunions. La bonne nouvelle de

l'Évangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du coeur à

l'oreille. Plus d'entretien en commun!

Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant

quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hélas! n'était

qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans espérance, entendaient

parler d'un Rédempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie

céleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race

d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'Évangile avec une docilité

plus empressée que la race africaine. Le principe de la foi sans

contrôle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des

éléments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vérité,

portée par le vent du hasard dans les coeurs les plus ignorants, a germé

en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux cultures les

plus habiles.

La pauvre mulâtresse, dont la simple foi avait été brisée et engloutie

sous cette avalanche de cruautés et d'injures, sentait maintenant son

âme se relever sous l'influence de la sainte Écriture et des hymnes que,

sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait à son

oreille. Cassy elle-même, cette âme troublée, cette intelligence égarée,

retrouvait un peu de calme et de douceur auprès de cette candeur

aimante!

Réduite à un désespoir qui touchait à la folie, irritée par toutes les

tortures qui avaient déchiré sa vie, Cassy avait formé dans son âme le

projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruautés dont elle

avait été le témoin ou la victime.

Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout à coup

réveillé. Il aperçut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui

servait de fenêtre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager à

sortir.

Tom sortit.

Il pouvait être une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique

clair de lune. Autour d'eux, tout était silence et calme. Un rayon de

lumière tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme

ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'était plus son morne

désespoir.

«Venez ici, père Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras

et en l'attirant à elle avec une telle force, qu'on eût dit que cette

petite main était d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles à vous donner!

--Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout ému.

--Tom, voudriez-vous être libre?

--Je le serai, madame, quand il plaira à Dieu!

--Vous pouvez l'être cette nuit!... et il y eut encore un éclair sur le

visage de Cassy.... Venez!»

Tom hésita.

«Venez! reprit-elle à voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux,

venez! il dort profondément.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie

pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas

eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrière est ouverte;

il y a une hache auprès, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa

chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait

moi-même, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc!

--Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermeté et en

reculant, malgré tous les efforts de Cassy pour le faire avancer.

--Mais pensez donc à tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre

tous en liberté. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous

trouverons une île, nous y vivrons indépendants. Ces choses-là se font,

dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci.

--Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais

mieux me couper la main!

--Eh bien! je ferai tout moi-même, dit Cassy en s'éloignant.

--O miss Cassy! et Tom se jeta à genoux devant elle; au nom de ce cher

Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre précieuse âme

au démon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous

appelle point à la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de

Dieu!

--Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu déjà que

mon coeur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas fait

souffrir.... à moi.... et à toutes ces misérables créatures?... et

vous-même, n'épuise-t-il pas goutte à goutte le sang de votre vie?...

Oui.... je suis appelée.... oui! on m'appelle à la vengeance!... son

tour est venu! je veux avoir le sang de son coeur!

--Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des

mouvements convulsifs. Non! pauvre âme perdue! il ne faut pas, il ne

faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais versé d'autre sang que le sien, et

il l'a versé pour nous quand nous étions ses ennemis.... Seigneur!

aidez-nous à suivre vos traces et à aimer nos ennemis!

--Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela

n'est pas dans la chair et le sang!

--Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la

grâce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et

prier, partout et malgré tout, la bataille est finie, et la victoire est

venue! gloire à Dieu!...» Et l'oeil humide, la voix tremblante, Tom

regarda les cieux.

Oui, race africaine, appelée la dernière entre les nations, appelée à la

couronne d'épines, à l'humiliation, à la sueur sanglante et aux agonies

de la croix, race africaine, voilà ta victoire! voilà ton règne avec le

Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre!

Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes émues,

qui tombaient comme une rosée sur l'âme inquiète de cette pauvre femme,

calmèrent le feu dévorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et

Tom sentit se détendre les muscles de sa main.

«Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les méchants esprits

me suivaient? O père Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien

pouvoir! Je n'ai pas prié depuis que mes enfants ont été vendus. Ce que

vous dites doit être juste.... oui, cela doit être!... Mais, quand je

veux prier, je ne puis que haïr et maudire! non! je ne puis prier!...

--Pauvre âme! dit Tom tout ému, le démon veut vous avoir, et il vous

passe à son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour

vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jésus, il est venu pour

relever les coeurs brisés et pour consoler ceux qui pleurent.»

Cassy ne répondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux

baissés...

Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hésitait:

«Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose était possible, je

vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est-à-dire si vous le

pouviez sans vous rendre coupable du sang versé.... Oh! pas autrement!

--Tenterez-vous la chance avec nous, père Tom?

--Non. Il y a un temps où je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confié une

tâche à remplir auprès de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec

eux je porterai ma croix jusqu'à la fin! Il n'en est pas de même pour

vous.... vous êtes trop tentée.... vous ne pourriez peut-être pas

résister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez.

--Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bête sur

la terre ou sous les eaux qui n'ait où se reposer; le serpent et

l'alligator trouvent un gîte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il

n'y a rien!... Là-bas, au fond des savanes les plus épaisses, les chiens

nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre

nous.... jusqu'aux bêtes.... Où irai-je?»

Tom n'osait répondre; mais enfin:

«Allez, dit-il, à celui qui a sauvé Daniel de la gueule des lions, à

celui qui a sauvé les trois Hébreux du feu de la fournaise, à celui qui

a marché sur les flots et ordonné aux vents d'être calmes. Il vit

toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous délivrer! Essayez!

et je prierai pour vous de toute ma force!»

Quelle est donc cette étrange loi des âmes qui fait qu'une pensée

longtemps dédaignée, sur laquelle on marche, pierre inutile et méprisée,

tout à coup jaillit en étincelles et rayonne de feux? c'est un diamant à

présent!

Cassy, pendant de longues heures, avait médité toutes les probabilités

d'une évasion possible, elle avait formé mille plans qu'elle avait

bientôt rejetés comme impraticables.... et maintenant il se présentait à

elle une idée si simple, si complétement réalisable, qu'elle se sentait

toute remplie d'espérances....

«Père Tom, j'essayerai!

--Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!»

CHAPITRE XXXIX.

Le stratagème.

La route du méchant est ténébreuse: il ne sait point où est la

pierre d'achoppement.

PROVERBES, IV, 19.

Le grenier de Simon Legree était, comme tous les greniers du monde, un

lieu désolé, immense, plein de poussière, tendu de toiles d'araignée et

jonché de débris de toute espèce. L'opulente famille qui avait occupé

cette maison aux jours de sa splendeur y avait apporté des meubles

magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait été laissé

là, oublié, négligé, moisissant dans la chambre ou entassé dans ce

grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout, appuyées

au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fenêtre; à travers sa

vitre terne et souillée glissait un jour douteux et rare qui tombait sur

des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses qui avaient

eu jadis de plus brillantes destinées. Ce grenier faisait rêver

sorcières et revenants. Il avait aussi ses légendes qui augmentaient

encore la terreur superstitieuse des nègres.

Il y avait de cela quelques années, une négresse qui avait encouru la

disgrâce de Legree y avait été renfermée plusieurs semaines. Que se

passa-t-il là? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira

le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le

bruit courut que l'on entendait des jurements, des malédictions et des

coups retentissants, mêlés à des voix plaintives et aux gémissements du

désespoir! Ces légendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans

une violente colère, et fit serment que le premier qui s'aviserait

jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-même ce

qu'il en fallait croire.... Legree ne menaçait de rien moins que

d'enchaîner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace

n'ébranla pas la croyance des nègres, mais elle suffit pour leur imposer

silence.

Peu à peu l'escalier qui conduisait au grenier, et même le vestibule qui

conduisait à l'escalier, furent bientôt abandonnés de tout le monde. La

peur empêchait de parler; on oublia.

Il vint à l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte

superstitieuse, et de la faire servir à sa délivrance et au salut de sa

compagne.

Cassy couchait sous le grenier même.

Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire

très-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une

chambre très-éloignée. Les esclaves qu'on avait chargés de cette tâche

causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment où

Legree rentra d'une promenade à cheval.

«Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel côté souffle le vent

aujourd'hui?

--Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revêche.... voilà

tout!

--Et pourquoi, je vous prie?--Cela me plaît!

--Eh que diable! pourquoi? vous dis-je.

--Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps....

--Dormir!... et qui vous en empêche?

--Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre.

--Parlez donc, gueuse.

--Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet à vous.... Ce ne

sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher

du grenier, la moitié de la nuit.... de minuit jusqu'au matin.

--Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal à son aise, mais

s'efforçant de rire; et quelles gens donc, Cassy?»

Cassy releva ses yeux noirs et perçants, et regardant Legree avec une

expression qui fit courir le frisson dans ses os:

«En vérité, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui

devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-être!»

Legree se mit à jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond

de côté, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant:

«Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je

vous conseille d'essayer.» Elle ferma la porte et tira le verrou.

Legree tempêta, jura, menaça de jeter la porte à terre.... ce qu'il ne

fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet.

Cassy vit bien que la flèche avait touché le but, et depuis ce moment,

avec la plus habile persévérance, elle ne cessa d'accroître les vaines

terreurs de son maître.

Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le

plus léger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs

et en gémissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort,

c'étaient des sanglots et des cris de désespoir.

Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits étranges, et le

souvenir de la vieille légende leur revenait à l'esprit. Une sorte de

terreur mystérieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en

entretenir devant Legree; mais cette atmosphère d'invincible horreur

l'enveloppait et pesait sur lui.

Il n'y a au monde que l'athée pour être superstitieux.

Le chrétien se repose plein de calme dans sa foi en un père sage et

souverain régulateur, dont la présence remplit d'ordre et de lumière le

vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a détrôné Dieu, le monde des

esprits est, suivant l'expression du poëte hébreu «un monde de ténèbres

et l'ombre de la mort!» Pour lui, la vie et la mort sont peuplées de

spectres et de fantômes terriblement inconnus, mystérieusement vagues!

L'élément moral, endormi dans l'âme de Legree, avait été réveillé à

chacune de ses rencontres avec Tom, mais réveillé pour rencontrer les

terribles résistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui

un frémissement, une émotion qui se faisait sentir jusque dans les

abîmes du monde intérieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de

ces prières et de ces hymnes.... et tout cela se convertissait en

mystérieuses terreurs.

Rien de plus étrange que l'influence de Cassy sur cet homme.

Il était son maître, son tyran, son bourreau.... elle était dans ses

mains, sans appui, sans protection.... tout entière! il le savait! Mais

l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse à côté d'une femme de

quelque supériorité sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta,

c'était, comme elle-même l'avait dit à Tom, une femme délicate.... Lui,

sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le

désespoir, des influences fâcheuses émoussèrent chez elle les grâces

féminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le maîtrisa,

jusqu'à un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait

tout à la fois....

Cette influence était devenue plus réelle et plus importune depuis

qu'une demi-folie avait donné à ses paroles une teinte d'étrangeté

fantastique.

Une nuit ou deux après cette petite scène, Legree était assis dans le

vieux salon, auprès d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour

ses lueurs incertaines. C'était une de ces nuits, pleines de tempête et

de vent, qui soulèvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons

de bruits indescriptibles! Les fenêtres craquaient, les volets

battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se précipitaient en

tourbillonnant dans la cheminée, rejetant dans la chambre des cendres et

de la fumée, comme si une légion de démons fût descendue avec eux.

Legree s'était d'abord occupé de faire des comptes, puis il avait lu les

journaux: Cassy était assise dans un coin, regardant le feu tristement.

Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la

table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soirée. Legree se mit à

le feuilleter. C'était un de ces recueils d'affreuses histoires,

meurtres sanglants, légendes fantastiques, visions surnaturelles;

édition grossière, illustrations enluminées, mais qui vous empoignent et

vous fascinent dès que vous les avez seulement ouverts!

Legree poussa bien quelques exclamations dédaigneuses et pleines de

dégoût, mais il tournait toujours la page. Après avoir lu un instant, il

rejeta le livre avec une imprécation.

«Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les

pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser

effrayer par des bruits.

--Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? répondit Cassy d'un ton

maussade.

--Quand j'étais à la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec

des histoires terribles.... Ça ne me faisait rien du tout.... Je suis

trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?»

L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses

yeux avaient cet éclat étrange qui le troublait toujours....

«Ce bruit, c'étaient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du

diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au

vent, qu'est-ce que ça me fait, le vent?»

Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui répondit pas;

mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses

yeux étranges et presque surnaturels.

«Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela?

--Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule

et ouvrir une porte, quand vous l'avez fermée au verrou, et que vous

avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher,

marcher jusqu'à votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme

ceci?»

Et Cassy posa sa main glacée sur la main de Legree, et le regarda avec

des yeux étincelants.

Legree fit un bond en arrière avec l'effroi d'un homme que tourmente le

cauchemar.

«Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela?

--Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non!

reprit Cassy avec un sourire de froid dédain.

--Comment! on a fait.... Vous avez vu?... réellement! Allons, Cassy,

parlez donc! dites-moi!

--Allez coucher là-haut, si vous voulez le savoir!

--Venait-il du grenier?

--Il!... Quoi, il?

--Mais.... ce que vous dites!

--Moi! je ne vous ai rien dit,» reprit Cassy d'un ton brusque.

Legree, de plus en plus troublé, mesura le salon de long en large.

«Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-même.... Je prendrai mes

pistolets....

--Eh bien, à la bonne heure! voilà ce que je vous conseille. Couchez

dans cette chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.»

Legree frappa du pied et commença à jurer.

«Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous

entendre! Et.... qu'est-ce?...

--Eh bien! qu'est-ce donc?» fit Legree.

Une vieille horloge d'Allemagne, placée dans un coin du salon, se mit à

sonner lentement ses douze coups.

Legree ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il

était comme pétrifié.... Cassy, le regardant avec ses yeux perçants et

moqueurs, comptait les heures qui sonnaient.

«Douze! C'est maintenant que nous allons voir....»

Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans

l'attitude d'une personne qui écoute....

«Silence!... fit-elle en levant son doigt.

--Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle

avec rage?

--Simon! ici! dit Cassy à voix basse.... Et elle le prit par la main et

l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que

cela?»

Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'échos en échos dans

l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choquèrent.... son visage

blêmit de terreur.

«Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaçait le sang

dans les veines de Simon.... Voilà le moment d'examiner, comme vous

disiez.... Allons donc! ils y sont.

--Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprécation.

--Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!...

Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui.

Allons, venez!

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 38 / 43 段