Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade

chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes

ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un

peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il

s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents

avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres

habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine

renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens,

disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas

réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à

soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la

pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!»

Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se

divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou

deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour

dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de

s'embarquer sur le lac.

La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur

liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui

donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc,

hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos coeurs

coule-t-il plus vite?

Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses

encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles

d'entre leurs fils!

Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus

cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose

pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la

liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine,

la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique

dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges

Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation

d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un

homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son coeur sa

femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de

protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa

religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre.

Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la

poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout

en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à

sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui

serait plus facile d'échapper.

«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et

déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage,

ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas,

de les voir tous tomber?»

Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas.

Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une,

tombèrent les longues boucles opulentes.

«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques

coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle,

souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.

--Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges.

--Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en

mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes

plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le

lac.... et alors! et alors!

--Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela

même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir

presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.

--Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon

Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas

voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!

--Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par

une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment cette

grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces longues

années de misère finiront? Serons-nous libres?

--J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis

que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses

longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous

tirer de l'esclavage.

--Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui,

je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance,

à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette

masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre

casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais

paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si

Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.»

La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra

conduisant Henri déguisé en petite fille.

«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous

l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?»

L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau

costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à

travers ses longues boucles.

«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras.

L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait

amené.

«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne

doit point rester à côté de nous?

--Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter

l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah!

dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?

--Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules.

--Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper

du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....

--Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps

en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera

plus facile à jouer....

--Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent.

--Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes fines

suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes

confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez!

--J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont

signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon.

--En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles....

si je les rencontre.»

Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les

fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du

départ.

Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme

Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle

avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en

avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux,

de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre

elle et ce jeune monsieur.

La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la

planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges

surveillait les bagages.

Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le

passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui

se tenaient tout près de lui.

«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je

suis sûr qu'ils n'y sont pas.»

Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il

s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle,

était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.

«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une

blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la

main.»

La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa

monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un

regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il

alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau.

Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames,

où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les

compliments des voyageuses.

La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks

quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de

soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une

distance désormais infranchissable.

C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié

bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une

fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait

fièrement son sillon à travers les flots.

Oh! quel monde mystérieux le coeur de l'homme renferme dans ses

profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement

avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné

les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il

approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une

réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à

chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance.

Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin,

visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante

une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la

conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses

paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger....

On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges

prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et

embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa

silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche

sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il

faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le

débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari

et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent

sur le rivage et élevèrent leur coeur jusqu'à Dieu.

De la mort à la vie ainsi l'homme s'élance;

Ainsi, pour revêtir la tunique des cieux,

Il rejette au tombeau le linceul odieux,

Vêtement de la mort et voile du silence!

Il échappe au péché, d'un bond victorieux,

Et les liens brisés de son âme asservie

Tombent; et le pardon avec la liberté

Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie,

Qui s'appelle immortalité!

Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon

missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur,

pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse

chercher un asile sur ces bords.

Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté?

Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus

élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer,

aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce

repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois

assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était

charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le

souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans

l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et

cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui

leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils

avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et

ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur!

Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous

pour répondre à Dieu?

CHAPITRE XXXVIII.

La victoire.

Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop

souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre?

Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et

d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon

et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur

qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance--le

sentiment de l'éternelle gloire.

Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte

de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les

fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce

long martyre du coeur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte, le

sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche qui

fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.

Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit

ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son coeur battit

brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les

tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la

vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti,

quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint le sentiment de

la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient brisés et moulus,

alors il comprit à quel point il était abandonné, dégradé, avili, et

sans espoir.

Ce fut une pénible et longue journée.

Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il

reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations,

des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer

l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait

vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre

position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et

nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses

compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de

sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était

le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de

loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de

loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords,

travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait?

c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela

lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui

permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom

avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs

vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le

cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il

essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout

épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons.

La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là,

faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir.

Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa

destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu

silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse

était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss

Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment

d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague

espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne

venait, et dans son coeur, sa pensée retombait plus désolée encore et

plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque

Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il

était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et

abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le

temps de s'occuper de personne!

Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son

souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement

complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques

lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages

remarqués qui souvent avaient fait battre son coeur, ces paroles des

patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui

sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui

nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils

perdu leur pouvoir, l'oeil obscurci et presque éteint n'en pouvait-il

retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis

toute-puissante?

Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche.

Un gros éclat de rire retentit tout près de lui.

Tom releva les yeux; il aperçut Legree.

«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à

grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de

laine!»

Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la

nudité!

Il ne répondit rien.

«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de

bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que

Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté

tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les

autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour

vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky....

Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons,

jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église.

--Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur.

--Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait,

il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un

tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous

attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!

--Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il

m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin.

--Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant

dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous

abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!»

Et Legree s'éloigna.

Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas

que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et

nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus

douloureuse précède le reflux de la joie et du courage.

Il en fut ainsi pour Tom.

Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se

cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une

étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du

feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour

de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux.

Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il

contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse

patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui

remuait le coeur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il

étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision

changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même

visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse

et de compassion, vers lui, et une voix dit:

«Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme

moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!»

Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand

il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante

avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et,

dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le

froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son

coeur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les espérances

de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en sacrifice

d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces étoiles,

silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent

jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la

nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il

avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais jamais avec un

tel sentiment:

La terre se fondra comme se fond la neige,

Et le soleil s'éteindra dans les cieux;

Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége,

D'un éternel éclat brille devant mes yeux.

Je meurs! Au séjour des étoiles

Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté,

Et ma main soulève les voiles

Qui cachent les secrets de l'immortalité.

Passez, passez toujours, fugitives années!

Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant;

De rayons éternels nos têtes couronnées

Auront, à tout moment du cycle renaissant;

Autant de jours qu'en commençant!

Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les moeurs religieuses des esclaves

ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que nous venons

de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, recueilli de fort

touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain état dans lequel

les sentiments et les idées acquièrent une telle influence et une telle

intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs et les contraignent à

leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve intérieur. Qui pourra

jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et dominateur peut amener notre

pauvre machine humaine? Qui connaît tous les moyens qu'on emploie pour

consoler les affligés? Si le pauvre esclave abandonné croit que Jésus

lui est apparu et lui a parlé, qui donc osera le contredire? N'a-t-il

pas annoncé que sa mission était de soulager ceux qui souffrent et de

délivrer ceux qu'on opprime?

Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux

champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui

marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel

il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah!

Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin,

l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront

que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où

il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!

Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix

entoura l'humble coeur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent,

faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets

terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces

fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté

humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté

de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel

bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant

désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!

C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté

lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune

injure ne pouvaient plus troubler.

«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques

jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un

pinson!

--Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.

--Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace

sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!

--Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux.

Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant,

passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu!

que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais

que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer....

Elle en porte encore les marques maintenant.

--Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais

attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus....

--Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin....

Ah! ah! ah!»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 37 / 43 段