chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes
ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un
peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il
s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents
avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres
habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine
renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens,
disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas
réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à
soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la
pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!»
Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se
divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou
deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour
dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de
s'embarquer sur le lac.
La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur
liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui
donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc,
hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos coeurs
coule-t-il plus vite?
Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses
encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles
d'entre leurs fils!
Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus
cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose
pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la
liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine,
la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique
dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges
Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation
d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un
homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son coeur sa
femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de
protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa
religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre.
Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la
poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout
en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à
sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui
serait plus facile d'échapper.
«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et
déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage,
ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas,
de les voir tous tomber?»
Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas.
Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une,
tombèrent les longues boucles opulentes.
«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques
coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle,
souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.
--Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges.
--Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en
mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes
plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le
lac.... et alors! et alors!
--Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela
même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir
presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.
--Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon
Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas
voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!
--Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par
une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment cette
grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces longues
années de misère finiront? Serons-nous libres?
--J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis
que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses
longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous
tirer de l'esclavage.
--Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui,
je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance,
à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette
masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre
casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais
paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si
Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.»
La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra
conduisant Henri déguisé en petite fille.
«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous
l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?»
L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau
costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à
travers ses longues boucles.
«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras.
L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait
amené.
«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne
doit point rester à côté de nous?
--Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter
l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah!
dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?
--Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules.
--Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper
du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....
--Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps
en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera
plus facile à jouer....
--Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent.
--Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes fines
suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes
confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez!
--J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont
signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon.
--En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles....
si je les rencontre.»
Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les
fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du
départ.
Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme
Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle
avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en
avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux,
de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre
elle et ce jeune monsieur.
La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la
planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges
surveillait les bagages.
Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le
passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui
se tenaient tout près de lui.
«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je
suis sûr qu'ils n'y sont pas.»
Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il
s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle,
était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.
«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une
blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la
main.»
La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa
monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un
regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il
alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau.
Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames,
où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les
compliments des voyageuses.
La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks
quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de
soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une
distance désormais infranchissable.
C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié
bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une
fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait
fièrement son sillon à travers les flots.
Oh! quel monde mystérieux le coeur de l'homme renferme dans ses
profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement
avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné
les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il
approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une
réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à
chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance.
Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin,
visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante
une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la
conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses
paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger....
On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges
prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et
embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa
silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche
sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il
faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le
débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari
et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent
sur le rivage et élevèrent leur coeur jusqu'à Dieu.
De la mort à la vie ainsi l'homme s'élance;
Ainsi, pour revêtir la tunique des cieux,
Il rejette au tombeau le linceul odieux,
Vêtement de la mort et voile du silence!
Il échappe au péché, d'un bond victorieux,
Et les liens brisés de son âme asservie
Tombent; et le pardon avec la liberté
Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie,
Qui s'appelle immortalité!
Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon
missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur,
pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse
chercher un asile sur ces bords.
Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté?
Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus
élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer,
aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce
repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois
assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était
charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le
souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans
l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et
cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui
leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils
avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et
ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur!
Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous
pour répondre à Dieu?
CHAPITRE XXXVIII.
La victoire.
Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop
souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre?
Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et
d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon
et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur
qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance--le
sentiment de l'éternelle gloire.
Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte
de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les
fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce
long martyre du coeur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte, le
sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche qui
fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.
Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit
ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son coeur battit
brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les
tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la
vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti,
quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint le sentiment de
la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient brisés et moulus,
alors il comprit à quel point il était abandonné, dégradé, avili, et
sans espoir.
Ce fut une pénible et longue journée.
Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il
reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations,
des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer
l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait
vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre
position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et
nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses
compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de
sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était
le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de
loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de
loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords,
travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait?
c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela
lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui
permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom
avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs
vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le
cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il
essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout
épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons.
La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là,
faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir.
Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa
destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu
silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse
était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss
Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment
d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague
espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne
venait, et dans son coeur, sa pensée retombait plus désolée encore et
plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque
Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il
était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et
abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le
temps de s'occuper de personne!
Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son
souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement
complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques
lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages
remarqués qui souvent avaient fait battre son coeur, ces paroles des
patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui
sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui
nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils
perdu leur pouvoir, l'oeil obscurci et presque éteint n'en pouvait-il
retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis
toute-puissante?
Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche.
Un gros éclat de rire retentit tout près de lui.
Tom releva les yeux; il aperçut Legree.
«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à
grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de
laine!»
Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la
nudité!
Il ne répondit rien.
«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de
bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que
Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté
tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les
autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour
vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky....
Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons,
jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église.
--Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur.
--Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait,
il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un
tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous
attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!
--Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il
m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin.
--Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant
dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous
abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!»
Et Legree s'éloigna.
Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas
que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et
nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus
douloureuse précède le reflux de la joie et du courage.
Il en fut ainsi pour Tom.
Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se
cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une
étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du
feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour
de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux.
Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il
contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse
patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui
remuait le coeur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il
étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision
changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même
visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse
et de compassion, vers lui, et une voix dit:
«Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme
moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!»
Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand
il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante
avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et,
dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le
froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son
coeur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les espérances
de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en sacrifice
d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces étoiles,
silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent
jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la
nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il
avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais jamais avec un
tel sentiment:
La terre se fondra comme se fond la neige,
Et le soleil s'éteindra dans les cieux;
Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége,
D'un éternel éclat brille devant mes yeux.
Je meurs! Au séjour des étoiles
Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté,
Et ma main soulève les voiles
Qui cachent les secrets de l'immortalité.
Passez, passez toujours, fugitives années!
Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant;
De rayons éternels nos têtes couronnées
Auront, à tout moment du cycle renaissant;
Autant de jours qu'en commençant!
Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les moeurs religieuses des esclaves
ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que nous venons
de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, recueilli de fort
touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain état dans lequel
les sentiments et les idées acquièrent une telle influence et une telle
intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs et les contraignent à
leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve intérieur. Qui pourra
jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et dominateur peut amener notre
pauvre machine humaine? Qui connaît tous les moyens qu'on emploie pour
consoler les affligés? Si le pauvre esclave abandonné croit que Jésus
lui est apparu et lui a parlé, qui donc osera le contredire? N'a-t-il
pas annoncé que sa mission était de soulager ceux qui souffrent et de
délivrer ceux qu'on opprime?
Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux
champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui
marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel
il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah!
Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin,
l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront
que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où
il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!
Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix
entoura l'humble coeur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent,
faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets
terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces
fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté
humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté
de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel
bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant
désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!
C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté
lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune
injure ne pouvaient plus troubler.
«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques
jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un
pinson!
--Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.
--Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace
sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!
--Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux.
Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant,
passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu!
que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais
que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer....
Elle en porte encore les marques maintenant.
--Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais
attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus....
--Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin....
Ah! ah! ah!»