Pour Legree ce furent là les jours de grâce!

Les bons anges l'appelaient à eux.... Il fut presque touché.... la

miséricorde le prit par la main.

Mais son coeur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut

vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente

contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus

brutal que jamais.

Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à

ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le

sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire.

La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans

l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons

abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il

en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi,

autour de ses doigts.

La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui

avait pardonné et l'avait béni.

Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus

charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et

d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour

qui pardonnait, ne furent pour ce coeur de démon.... ce coeur de

péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une

terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu!

Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se

tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux

éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce

souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le

silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec

lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit,

et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la

sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son

lit.... plein d'horreur!

O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu est

amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas

comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la

plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du

désespoir?...

«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si

ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié....

Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que

j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais

bien la faire venir....»

Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il

y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était

maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait

pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les

ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait

à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et

froid comme dans une cave.

Legree s'arrêta au pied de l'escalier.

Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de

l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre

maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme....

«Holà! qu'est-ce?» s'écria-t-il.

La voix émue, pathétique, chantait un hymne assez répandu parmi les

esclaves:

Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,

Quand le Christ viendra nous juger[21]!

[21] Nous n'avons pas cherché des rimes à ces deux vers, auxquels

l'original n'en a pas donné.

«Maudite fille! je vais l'étrangler!» Et d'une voix furieuse il appela:

«Lina! Lina!»

Et seul l'écho moqueur répondit: Lina! Lina!

Et la douce voix chantait toujours:

Parents, enfants se quitteront,

Parents, enfants se quitteront,

Et jamais ne se reverront!

Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles désertes.

Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,

Quand le Christ viendra nous juger!

Legree s'arrêta encore. Il eût eu honte de le dire.... mais de grosses

gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait battre

son coeur à coups pressés.... Il crut voir quelque chose de blanc qui se

levait et glissait devant lui dans la chambre, et il frissonna en se

disant que peut-être l'ombre de sa mère allait paraître devant ses yeux.

«Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, où il

s'assit; maintenant, il faut laisser ce garçon tranquille....

Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis

ensorcelé.... en vérité! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce

moment-là.... Où a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas

être celle.... oh! non.... je l'ai brûlée.... je suis sûr que je l'ai

brûlée.... Ce serait trop drôle si les cheveux pouvaient quitter

d'eux-mêmes la tête des morts.»

Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux

murmurait une syllabe de terreur et de remords à ton oreille....

Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empêcher tes

mains cruelles de tourmenter ces malheureux!

«Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens,

réveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!»

Mais les chiens n'ouvrirent qu'un oeil endormi, et le refermèrent

bientôt....

«Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et

qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va

chasser ces horribles idées.»

Il mit son chapeau, se rendit sous la véranda, et sonna d'une trompe

dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes.

Legree, quand il était en belle humeur, admettait assez volontiers ces

deux drôles dans son salon, et, quand il les avait échauffés par le

wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice

du moment.

Il pouvait être entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait

de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces

trépignements, mêlés à l'aboiement des chiens, en un mot, tous les

indices d'un sabbat d'enfer.

Elle s'approcha et regarda.

Legree et les deux surveillants, dans un état d'ivresse furieuse,

chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns

aux autres les plus affreuses grimaces.

Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fenêtre.... On

pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colère et du mépris, et

elle se dit:

«Serait-ce vraiment un péché que de délivrer le monde de ces

misérables?»

Elle se détourna précipitamment et, passant par une porte de derrière,

elle s'élança dans l'escalier et frappa bientôt à la porte d'Emmeline.

CHAPITRE XXXVI.

Emmeline et Cassy.

Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, pâle de terreur, assise

à l'extrémité la plus éloignée de la porte. Quand elle entra, la jeune

fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy,

elle s'élança vers elle, et lui prenant le bras:

«Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais

si peur que ce ne fût!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont

fait toute la nuit....

--Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez

souvent....

--Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous échapper? N'importe

où.... dans les savanes.... parmi les serpents.... où vous voudrez! Ne

pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici?

--Nulle part que dans le tombeau....

--N'avez-vous jamais essayé?

--J'ai assez vu essayer, et je sais le résultat.

--Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'écorce des arbres avec

mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir

un.... que lui.... auprès de moi!

--Bien des gens ici ont pensé comme vous; mais vous ne pourriez pas

rester dans les savanes; vous y seriez traquée par les chiens, ramenée

ici.... et alors.... alors....

--Que ferait-il?»

Et la jeune fille tout émue retenait son souffle et regardait Cassy.

«Ah! plutôt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son métier parmi

les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous

racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manière de

plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont restés dans la

tête pendant des semaines. Tenez! là-bas, du côté du quartier, il y a un

endroit où vous pourrez voir un arbre noirci et dépouillé; le terrain

tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait là, et vous

verrez si on ose vous répondre!

--Oh! ciel! que voulez-vous dire?

--Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut

savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persévère.

--Horreur! s'écria Emmeline; et elle devint pâle comme la mort.... Oh!

Cassy, que ferai-je? dites-le moi!

--Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez

faire, en maudissant et en haïssant.

--Il voulait me faire boire de cette détestable eau-de-vie.... Je ne

peux la souffrir.

--Vous ferez mieux de boire. Je la détestais bien aussi, et maintenant

je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi....

notre position est moins affreuse quand nous avons bu!

--Ma mère me disait toujours qu'il ne fallait même pas goûter à ces

choses-là.

--Ah! votre mère.... Et Cassy prononça ce mot de mère avec une

expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mères ont à dire?

Vous êtes achetées et payées, vos âmes appartiennent à vos maîtres....

ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez,

les choses n'en iront que mieux!

--Oh! Cassy, ayez pitié de moi!

--Pitié de vous!... Oh! n'ai-je pas pitié de vous? n'ai-je pas eu une

fille? Dieu sait où elle est et à qui elle est à présent! Elle a marché

sans doute sur les traces de sa mère, comme ses enfants marcheront sur

les siennes; il n'y aura pas de fin à cela: la malédiction sur nous est

éternelle!

--Oh! je voudrais n'être jamais née! dit Emmeline en tordant ses mains.

--Ah! voilà un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais....

si j'osais....» Et elle regarda dans les ténèbres. Son oeil avait la

fixité immobile du désespoir; c'était du reste l'expression habituelle

de sa physionomie au repos.

«Il est mal de se tuer, dit Emmeline.

--Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie

que nous menons ici, jour après jour.... Mais au couvent les soeurs me

disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'était

que la fin de nous.... oh! dans ce cas....»

Emmeline se détourna et cacha sa tête dans ses mains.

Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline,

Legree, dompté par l'ivresse, était tombé de sommeil dans le salon.

L'ivresse, chez Legree, n'était pas une habitude: sa constitution

robuste pouvait braver les excès qui auraient ruiné une organisation

plus délicate; mais sa prudence, défiante et rusée, ne lui permettait

pas de s'abandonner souvent à ses instincts au point de perdre la

raison.

Cette nuit-là, dans ses fiévreux efforts pour chasser le remords et le

chagrin qui le dévoraient, il s'était livré complétement; quand il eut

renvoyé ses deux compagnons, il s'étendit sur un siége du salon et

s'endormit....

Oh! comment les méchants osent-ils pénétrer dans ce monde inconnu du

sommeil, terre que ses horizons incertains séparent à peine du royaume

mystérieux de la suprême justice?

Legree rêvait.

Au milieu de ce lourd sommeil tourmenté, une femme voilée se dressa

bientôt à ses côtés, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il

crut la reconnaître, quoiqu'elle fût voilée.... et il frémit.... Il crut

encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis

elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le

serrait, jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de respirer.... Et il

crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le

glaçait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un

abîme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des

mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abîme

et le précipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait

encore.... Et la figure solennelle et voilée se leva, elle tira son

voile: c'était sa mère!... Elle se détourna de lui, et il tomba, tomba,

tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de

cris et de rires de démons....

Legree s'éveilla.

Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissèrent dans le salon.

L'étoile du matin, l'étoile solennelle entr'ouvrit son oeil béni, et, du

haut de son ciel brillant, regarda l'homme du péché. Oh! quelle

solennité, quelle beauté, quelle fraîcheur entoure la naissance de

chaque jour, comme pour dire à l'homme insensé: «Regarde! c'est une

chance de plus qui t'est donnée.... Combats pour la gloire immortelle!»

Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, là où cette voix

n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit

pas.... Il se réveilla avec un juron et une malédiction....

Qu'étaient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles

renaissants, merveille de chaque matin? Qu'était-ce donc pour lui, la

sainte pureté de cette étoile, que le Fils de Dieu a choisie pour

emblème?... Véritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques

pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moitié.

«J'ai eu une affreuse nuit! dit-il à Cassy, qui entrait par la porte en

face de lui.

--Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle sèchement.

--Que voulez-vous dire, coquine?

--Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous

donne un bon avis.

--Au diable!

--Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pièce, est que vous laissiez

Tom tranquille....

--Qu'est-ce que ça vous fait?

--Dame! ça ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents

dollars, et que vous le mettiez hors d'état au milieu de la saison, dans

un moment de dépit, ça ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour

lui!

--Voyons! pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires?

--Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauvé quelques milliers de

dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voilà comme on me remercie!

Si votre récolte est inférieure à celle des autres, vous perdrez votre

pari, voilà tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez

comme une femme.... voilà tout!... Il me semble que je vous y vois!»

Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition....

c'était d'obtenir la plus abondante récolte de la saison.... Il avait en

ce moment plusieurs paris engagés à la ville voisine. Cassy, avec le

tact d'une main féminine, avait touché la seule corde qui pût vibrer.

«Eh bien! soit.... On va en rester là.... mais il va me demander pardon

et promettre de se mieux conduire....

--Il ne le fera pas!

--Ah! il ne le fera pas?

--Non!

--Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire méprisant.

--Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il

a tort.

--Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise

comme il me plaît.... ou....

--Ou vous perdrez votre récolte pour l'avoir éloigné des champs au

moment où le travail est le plus pressé!

--Mais il cédera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est

qu'un nègre?... ce matin il va ramper comme un chien!

--Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espèce-là....

vous pouvez le tuer en détail.... vous ne lui arracherez pas le premier

mot d'un aveu.

--C'est ce que nous verrons.... Où est-il? fit Legree en sortant.

--Dans la grande salle du magasin.»

Legree, bien qu'il parlât résolument à Cassy, n'en éprouvait pas moins

une certaine émotion intérieure; il était fort irrésolu en sortant du

salon. Les rêves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait

Cassy ébranlaient fortement son âme. Il voulut que personne n'assistât à

son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas à le réduire

par des menaces, différer du moins sa vengeance et choisir son temps.

La lueur solennelle de l'aube, les angéliques rayons de l'étoile du

matin avaient pénétré dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses

doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces

paroles: «Je suis le rejeton de David, la brillante étoile du matin.»

Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son

âme; au contraire, elle s'était relevée comme à un appel qui lui venait

d'en haut.... Il se disait que peut-être c'était son dernier jour qui se

levait maintenant dans le ciel; et son coeur battait d'une émotion

suprême.... pleine de désirs.... Il pensait que peut-être ce tout

mystérieux, qu'il avait si souvent rêvé, ce grand trône éclatant de

blancheur, entouré de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vêtue

de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les

couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparaître à

ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il

entendit le pas et la voix de son bourreau.

«Eh bien! garçon, dit Legree, en le touchant dédaigneusement du pied,

comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous

apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La

leçon vous convient-elle? Êtes-vous aussi crâne qu'hier soir? Êtes-vous

disposé à régaler le pauvre pécheur d'un bout de sermon.... hein?»

Tom ne répondit rien.

«Allons! levez-vous, animal,» dit Simon en lui donnant un second coup de

pied.

Se lever, c'était là une opération assez difficile pour un homme moulu

et brisé. Tom s'efforça vainement de se lever.... Legree fit entendre un

rire brutal.

«Tiens! vous n'êtes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier

soir, peut-être?»

Tom cependant s'était levé, et il s'était mis en face de son maître, le

front calme et serein.

«Eh! que diable! vous voilà debout! Allons! je vois bien que vous n'en

avez pas eu assez.... Voyons, Tom, à genoux maintenant, et demandez-moi

pardon pour vos réponses d'hier soir.»

Tom ne fit pas un mouvement.

«Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet.

--Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que

j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi à l'avenir. Je ne ferai jamais

rien de mal.... advienne que pourra!

--Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, maître Tom!... Vous croyez que

c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du

tout.... Aimeriez-vous à être attaché à un arbre et à voir allumer un

petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agréable, Tom.... hein?

--Maître, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....»

Il se redressa et joignit les mains.

«Mais, quand vous aurez tué le corps, vous ne pourrez plus rien; et,

après cela, il y aura l'ÉTERNITÉ!»

ÉTERNITÉ! ce seul mot remplit de force et de lumière l'âme du pauvre

esclave,... et le pécheur se sentit au coeur comme une morsure de

scorpion.... Legree grinça des dents, mais sa rage même le fit taire; et

Tom, comme un homme délivré de toute contrainte, parla d'une voix claire

et joyeuse.

«Monsieur Legree, vous m'avez acheté, je vous serai un bon et fidèle

esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps,

toute ma force.... Mais mon âme! je ne veux pas la donner à un homme

mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements, à lui, je les mets

avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en être sûr,

monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je

l'attends.... dès qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire

mourir de faim.... me brûler.... ce sera m'envoyer plus tôt où je dois

aller!

--Vous céderez auparavant, dit Legree furieux.

--Vous ne réussirez pas, dit Tom, j'aurai du secours.

--Qui diable viendra vous secourir?

--Le Seigneur tout-puissant.

--Damnation!»

Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom.

Une petite main douce, mais glacée, se posa sur son épaule.... il se

retourna.... c'était la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et

froid, lui rappela ses rêves de la nuit, et toutes les sentences

effrayantes murmurées dans les songes traversèrent son cerveau ébranlé,

ramenant avec eux leur lugubre cortége d'horreurs.

«Encore des bêtises! dit Cassy en français, laissez-le! Laissez-moi

faire; je vais le remettre en état de retourner aux champs. Qu'est-ce

que je vous disais?»

On prétend que l'alligator et le rhinocéros, bien qu'enfermés dans une

cuirasse à l'épreuve de la balle, ont cependant un point vulnérable: le

point vulnérable de ces scélérats réprouvés de Dieu et des hommes, c'est

ordinairement la crainte superstitieuse.

Legree se détourna de Tom, bien résolu d'attendre.

«Soit! à votre guise, fit-il à Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez

garde, dit-il à Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la

besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie

jamais.... j'inscris cela à votre compte, et je me payerai sur votre

vieille peau noire! Souvenez-vous-en!»

Et Legree sortit.

«Allez! vous aurez aussi votre compte à régler, vous!» Et Cassy lui jeta

un regard noir.... Puis revenant à Tom:

«Eh bien! comment êtes-vous, mon pauvre garçon?

--Dieu m'a envoyé un de ses anges, et il a fermé la bouche du lion,

répondit Tom.

--Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colère va vous

suivre, jour par jour, s'élançant comme un chien à votre gorge, buvant

votre sang, épuisant votre vie goutte à goutte.... Je connais l'homme.

CHAPITRE XXXVII.

Liberté.

Peu importe avec quelle solennité on l'ait dévoué sur l'autel de

l'esclavage, du moment où il touche le sol sacré de l'Angleterre,

l'autel et le Dieu tombent dans la poussière, et l'esclave est

racheté, régénéré, sauvé par l'invincible génie de la liberté.

CURRAN.

Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses

persécuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous

avons abandonnés au milieu de leur fuite.

Quand nous avons quitté Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la

couche immaculée d'un quaker, entouré des soins maternels de la vieille

Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle

malade.

Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et réservée. Un bonnet de

mousseline cache à moitié ses cheveux blancs et bouclés, partagés sur un

front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de pensées. Un

mouchoir de crêpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur

sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son

frôlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre.

Telle est la mère Dorcas.

«Au diable! s'écria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses

couvertures.

--Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit

Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures.

--Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en

empêcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire

jurer!»

Dorcas enlève un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une

telle façon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant à

ces petits soins:

«Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugréer

comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite....

--Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernière chose dont je m'occupe....

tonnerre!»

Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant

le lit dans un désordre effroyable.

«Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout à coup, après un

moment de silence.

--Oui, répondit Dorcas.

--Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tôt possible.

--C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit à part la tante Dorcas, en

continuant à tricoter paisiblement....

--Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui

surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que ça me fait de le

dire à présent? J'espère bien qu'ils se sauveront.... ne fût-ce que pour

faire pester Marks, le s.... lâche!

--Eh bien, Thomas!

--Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouchées, elles

éclatent.... Mais, à propos de la femme, dites-lui de changer de

toilette.... son signalement est donné dans le Sandusky.

--Nous y veillerons,» reprit Dorcas avec son flegme habituel.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 36 / 43 段