«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui

ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance....

non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour

les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous

n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus

d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez,

dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me

voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs

me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons

splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les

visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les

fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les

orangers, avec mes frères et mes soeurs.... Je fus mise au couvent....

J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas?

J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux

funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à

liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes....

Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai

comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu

m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... J'avais toujours

ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense

jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut

emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la

Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses

enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me

traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y

avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque

jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour

il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus

beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui

dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de

bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que

je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être

mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il

avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne,

vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant....

Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je

l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si

élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des

chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que

l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je

n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et,

quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses

désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il

m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si

j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il

s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que

c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à

l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était

vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?...

Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses

mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre

jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je

le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je

lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était

un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il

avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles

autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son

père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il

répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane....

il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent il me disait de les

parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour entendre

ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que l'on avait

dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! c'étaient là

d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on puisse l'être.

Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son ami intime,

vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand cas.... mais

moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le redoutai.... je

sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... Souvent il emmenait

Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou trois heures dans la

nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si ombrageux!... mais

j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons de jeu, et il était

ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait plus sortir.... Son ami

le présenta à une autre femme.... je vis bientôt que son coeur n'était

plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le vis bien.... Oh! jour

après jour je le voyais s'éloigner.... Mon coeur se brisait.... Le

misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants, pour payer les

dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il l'entendait; et il

nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la campagne, et qu'il y

resterait deux ou trois semaines; il me parla avec plus de tendresse que

d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne me trompa point.... Je

sentais que le temps était venu.... il me semblait que j'étais changée

en statue. Je ne pouvais ni dire une parole, ni verser une larme. Il

m'embrassa; il embrassa les enfants à plusieurs reprises, et il sortit.

Je le vis monter à cheval.... Tant que je pus, je le suivis des yeux.

Quand je ne le vis plus, je tombai et je m'évanouis.

«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il

me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les

papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais

plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous

n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les

reverrez jamais....»

«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il

avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à

me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je

devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes

larmes.

«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils

pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les

vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh!

quelle vie c'était là! vivre le coeur brisé chaque jour.... continuer

d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et âme

à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à chanter

pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce que je

faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui refuser. Il

était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une petite créature

timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son père: il n'avait

jamais plié sous personne.

«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec

lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je

m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les

éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux

enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je

revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il

me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout

m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu

et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit

que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les

revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en

souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend

ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il

les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou

deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y

avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup

Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il

s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils

s'élancèrent après lui, et l'un d'eux--oh! jamais je n'oublierai son

visage--dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la

calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours....

Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des

cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils

déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours:

«Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver

quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour

intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils

prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et

désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis

en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon

enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon,

hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout....

je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que

l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et

que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc

en faire.

«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma

tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un

grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je

m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps

je ne sus rien....

«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui

n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi....

Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que

Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris

alors pourquoi j'étais si bien soignée....

«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais,

quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus

bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants

venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient,

ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais

tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les

gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas

être gaie et me montrer aimable....

«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque

sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le

coeur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui

contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me

rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit

Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de

la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille;

elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes

considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était

pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il

me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon

pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le

courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!...

comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais

mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais

d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir

quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis

prendre du laudanum, et je le serrai sur mon coeur pendant qu'il

s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut

à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je

m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi

de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que

la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah!

tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi.... je

fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore

vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse

flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena

ici.... et m'y voilà!»

La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une

éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt

paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait

dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en

l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses

coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à

grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue

chevelure noire qui l'inondait.

«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un

Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien!

Au couvent où j'étais, les soeurs me parlaient d'un jour de jugement où

tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles

pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent

nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je

parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de

haine au coeur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les

maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent

sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant

Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes

enfants.... perdue corps et âme!...

«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le

priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les

démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans

relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un

moment viendra où je.... oui!...»

Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur

fatale passa dans ses yeux.

«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller....

bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler

vive....»

Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte

et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le

plancher, en proie à un accès de frénésie violente.

Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se

recueillir.

«Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? dit-elle en

s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?»

Et il y avait dans ses manières, comme dans sa voix, une douceur pleine

de grâce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus étonnant

contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles....

Tom but encore, et la regarda avec intérêt et attendrissement.

«O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller à celui qui donne

les sources d'eaux vives!

--Aller à lui! où est-il? quel est-il? demanda Cassy.

--C'est celui dont tout à l'heure vous me lisiez l'histoire.... le

Seigneur!

--Quand j'étais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.»

Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression

de rêverie attristée....

«Mais il n'est pas ici, s'écria-t-elle; il n'y a ici que le péché et le

long désespoir! Oh!»

Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle eût voulu

soulever un poids qui l'accablait....

Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste impérieux.

«Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tâchez de dormir, si vous

pouvez....»

Elle mit de l'eau tout près de lui, fit tous les petits arrangements

nécessaires à la nuit d'un malade.... et elle sortit.

CHAPITRE XXXV.

Les gages de tendresse.

Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le

coeur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son,

une fleur.... le vent, l'Océan.... qui rouvrent la blessure, en

donnant un choc à cette chaîne électrique qui nous enserre dans ses

noirs anneaux.

BYRON, _Childe-Harold_, chant IV.

Le salon de Simon Legree était une longue et large pièce, garnie d'une

ample et vaste cheminée; il avait été jadis tendu d'un riche et

splendide papier. Ce papier, moisi, déchiré, décoloré, pendait des murs

par lambeaux. On y respirait cette odeur nauséabonde et malsaine qui

vient de l'abandon, de l'humidité, de la ruine, et que l'on trouve

souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermées. Ce papier

était souillé de taches de bière et de vin. En plusieurs endroits il

portait des inscriptions à la craie. Il y avait dans la cheminée un

brasier de charbon. Le temps n'était pas précisément froid; mais, dans

cette vaste salle, les soirées étaient toujours d'une humidité

pénétrante, et puis il fallait bien à Legree du feu pour allumer son

cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougeâtre du

charbon embrasé permettait à l'oeil de découvrir le spectacle très-peu

gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des

par-dessus et de tout l'attirail de la toilette répandu et semé dans un

désordre confus. Les énormes chiens dont nous avons déjà parlé avaient

choisi là un gîte à leur convenance.

Legree se préparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une

bouilloire ébréchée et fêlée, en murmurant:

«Ce gueux de Sambo!... faire naître cette dispute entre moi et mes

nouveaux esclaves!... Voilà maintenant Tom incapable de travailler

pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse!

--Cela vous est bien dû!» dit une voix derrière sa chaise.

C'était la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue.

«Ah! vous voilà, diablesse? Vous revenez, hein!

--Oui, répondit-elle froidement; mais je veux agir à ma guise.

--Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous

comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste.

--J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misérable

hutte, que de rester sous votre pouvoir.

--Mais vous êtes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace;

c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma

belle, et causons raison!»

Et il la prit par le poignet.

«Simon Legree, prenez garde à vous!» s'écria-t-elle.

Et il y eut dans son oeil un regard aigu, un éclair sauvage, quelque

chose d'effrayant vraiment.

«Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton résolu, et vous

n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.»

Ces deux mots, prononcés à l'oreille de Simon, s'échappèrent avec un

sifflement.

«Oui, oui, je le crois; éloignez-vous! fit Legree en la repoussant et

en la regardant d'un air inquiet... Après tout, Cassy, pourquoi ne

voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude?

--Comme d'habitude!» murmura-t-elle d'une voix amère.... Mais elle

s'arrêta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son coeur,

ne lui permettait pas de trouver des paroles.

Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme

énergique et passionnée aura toujours.... même sur le plus vil des

hommes; mais dans ces derniers temps elle était devenue de plus en plus

irritable et frémissante, sous le joug d'une servitude détestée. Son

irritabilité s'emportait parfois jusqu'à la folie, et cette folie même

faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur

superstitieuse que les hommes grossiers et sans éducation ressentent

toujours pour les insensés. Quand Legree ramena Emmeline à l'habitation,

tous les sentiments de dignité féminine, endormis dans le coeur fatigué

de Cassy, se réveillèrent et se ranimèrent tout à coup; elle prit parti

pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle entre elle et

Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme, elle irait

travailler aux champs. Cassy, dédaigneuse et superbe, déclara qu'elle

voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en effet, pour

montrer à quel point elle dédaignait la menace.

Tout ce jour-là, Legree se sentit mal à l'aise. Cassy avait sur lui un

empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle présenta son panier

aux balances, il espérait quelques mots de soumission: il lui parla d'un

ton à demi moqueur, à demi conciliant. Elle répondit avec une amertume

méprisante.

«Je désire, Cassy, que vous vous conduisiez décemment.

--C'est vous qui parlez de se conduire décemment! et que venez-vous donc

de faire? Vous n'êtes pas capable de vous contenir.... vous venez de

ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus

pressé.... Toujours votre damnée colère!

--J'ai été absurde, j'en conviens, de laisser naître cette querelle;

mais, puisque l'esclave a ainsi manifesté sa volonté, il devait être

réduit!

--Je déclare que vous ne le réduirez pas!

--Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colère. Je

voudrais bien voir cela! Ce serait le premier nègre qui m'aurait

résisté.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cédera!»

En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avança en faisant des

saluts et en présentant quelque chose enveloppé dans un papier.

«Qu'est-ce encore, chien?

--Un sortilége, maître.

--Un quoi?

--Quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ça les

empêche de sentir les coups quand ils sont fouettés.... Tom avait cela

attaché autour du cou, avec un ruban noir.»

Legree était superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et

impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine.

Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de

cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulèrent

d'eux-mêmes aux doigts de Legree.

«Damnation! s'écria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et

arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brûlé....

d'où cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il

jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apporté cela?»

Sambo restait là, bouche béante, immobile d'étonnement.... Cassy, qui

était sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree,

ne sachant trop que penser.

«Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable!» s'écria-t-il, en

montrant le poing à Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite

le dollar par la fenêtre.

Sambo fut enchanté de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut

quelque peu honteux de cet accès de peur; il s'assit avec une grâce de

boule-dogue en colère, et commença de humer son punch sans mot dire.

Cassy sortit sans qu'il y prît garde, et, comme nous l'avons déjà

raconté, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom.

Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de

cheveux blonds, pour faire ainsi pâlir un homme familiarisé avec toutes

les formes de la cruauté?

Pour répondre à cette question, il nous faut ramener le lecteur en

arrière.

Si dur, si réprouvé, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu

un temps où il était bercé sur le sein d'une mère.... On murmurait à son

chevet des prières et des cantiques; son front brûlant fut humecté des

saintes eaux du baptême.... Pendant sa première enfance, au son de la

cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le

temple pour adorer et pour prier. Là-bas, bien loin, dans la

Nouvelle-Angleterre, cette mère avait élevé son fils unique avec un

amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait

interrompus; mais, fils d'un père au coeur dur, sur lequel cette tendre

femme avait en vain répandu tous les trésors de son amour, il avait

suivi ses traces maudites.... Tapageur, déréglé, tyrannique, il méprisa

les conseils de sa mère, et ne supporta point ses reproches. Bien jeune

encore, il s'éloigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il n'était

revenu qu'une fois au logis; sa mère, avec les aspirations d'un coeur

qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien à aimer, s'attacha à lui,

et s'efforça, par ses exhortations et ses supplications, de l'arracher à

cette vie de péché, mort de son âme!

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 35 / 43 段