beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui
donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on
n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font
deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et
de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable
pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les
contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle
avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides
profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil.
Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses
traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout
remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs
cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir
sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa
lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces
orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux,
l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette
expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le
dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.
D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première
fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux
lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient.
Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut
comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et
à demi nues.
«Ah! la voilà enfin.... bravo!
--Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!
--Nous la verrons à l'oeuvre.
--Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.
--Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le
gagerais!»
La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la
même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom
avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement
que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait
appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce
qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa ni un regard ni une
parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux
champs.
Tom se mit activement à l'oeuvre; mais, comme la femme ne s'était pas
fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit
que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus
aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais
dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail
et sa condition présente.
Tom, ce jour-là, travailla à côté de la mulâtresse achetée avec lui. On
voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait à chaque
instant prête à défaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle
sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignées de
coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme.
«Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera
quelque désagrément.»
Au même moment Sambo arrivait.
Il détestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque:
«Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez!» Et il lui donna un
coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au
pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet.
Tom reprit sa tâche sans rien dire; mais la femme, épuisée, émue,
s'évanouit.
«Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque
chose qui vaut mieux pour cela que le camphre....» Et prenant une
épingle sur la manche de sa veste, il l'enfonça jusqu'à la tête dans la
chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gémissement et se leva à
moitié.... «Debout! sotte bête, et travaillez!... entendez-vous?... ou
je recommence!»
La femme parut un instant aiguillonnée par une énergie nouvelle.... elle
avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du
désespoir....
«Tâchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de
telle sorte que vous aimerez mieux mourir!
--Je le sais bien!» murmura-t-elle.
Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter:
«O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous
secourir?»
Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac
de la femme.
«Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils
vont vous faire.
--Je suis plus capable que vous de le supporter.»
Tom retourna à sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant.
Tout à coup l'étrangère, que son travail avait rapprochée de Tom, et qui
avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et,
pendant une seconde, les tint fixés sur Tom; et elle-même passa à Tom
quelques poignées de son coton.
«Vous ne savez pas où vous êtes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas
cela. Quand vous aurez été un mois ici, vous ne songerez plus à soulager
personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau.
--Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis-à-vis
de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, empruntée aux habitudes
du monde auprès duquel il avait vécu.
--Dieu ne visite jamais ces parages,» répondit la femme, d'une voix
remplie d'amertume.
Elle s'éloigna rapidement, et le même sourire dédaigneux revint plisser
ses lèvres.
Le surveillant l'avait aperçue; il courut à elle en brandissant son
fouet:
«Eh bien, eh bien! dit-il à la femme d'un air de triomphe, vous aussi,
vous fraudez!... Allons!... vous voilà en mon pouvoir maintenant....
Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!»
Un regard, un éclair, jaillit des yeux noirs de l'étrangère; la lèvre
frémissante, les narines dilatées, elle se retourna, s'approcha de
Sambo, darda sur lui des regards tout brûlants de colère et de mépris.
«Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de
pouvoir pour te faire déchirer par les dogues, couper en morceaux et
brûler vif; je n'ai qu'un mot à dire!
--Eh bien! alors, pourquoi diable êtes-vous ici? reprit Sambo atterré,
en faisant timidement quelques pas en arrière; je ne veux pas vous faire
de mal, miss Cassy!
--Décampez, alors...»
La femme se remit à l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidité
prodigieuse. Tom était ébloui; l'ouvrage se faisait comme par
enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier
jusqu'au bord. C'était tassé et empilé. Plusieurs fois cependant elle
était venue au secours de Tom. Longtemps après le coucher du soleil, les
esclaves, fatigués, le panier sur la tête, et marchant à la file, se
rendirent aux bâtiments où le coton était pesé et emmagasiné.
Legree se livrait à une conversation fort animée avec ses deux
surveillants.
«Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le
panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux nègres qu'ils sont
maltraités, si le maître ne le surveille pas.»
Ainsi parlait Sambo.
«Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leçon, n'est-ce pas
garçons?»
Les deux nègres firent une épouvantable grimace.
«Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable
lui-même ne pourrait lui en remontrer.
--Eh bien, garçon, le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées,
c'est de le forcer à donner le fouet lui-même. Amenez-le-moi.
--Ah! maître aura bien du mal à lui faire faire cela.
--On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique
d'une joue à l'autre.
--Ah! voici maintenant Lucy, la plus scélérate, la plus misérable
coquine, poursuivit Sambo.
--Prenez garde, Sambo, je commence à savoir le motif de votre rancune
contre Lucy.
--Eh bien! alors, maître sait qu'elle n'a pas voulu lui obéir, et me
prendre quand il le lui a dit.
--Le fouet la fera obéir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si
pressé que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est
maigre; mais ces femmes maigres, ça se fait à moitié tuer pour agir à sa
guise....
--Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse
qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaillé pour elle.
--En vérité!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la
fouetter. Ce sera une bonne leçon pour lui, et puis il la ménagera plus
que vous ne feriez, vous autres, maudits démons!»
Les misérables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait
bien choisi sa qualification.
«Le poids peut bien y être, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son
panier.
--C'est moi qui pèse!» dit Legree avec emphase.
Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique.
«Ainsi, reprit le maître, miss Cassy a fait sa journée?
--Elle épluche comme le diable et toutes ses légions.
--Elle les a tous dans le corps!» fit Legree; et, après un juron
grossier, il passa dans la salle du pesage.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lentement, un à un, accablés de fatigue, les travailleurs arrivaient,
et, avec une hésitation craintive, présentaient leurs paniers.
Legree tenait une ardoise sur laquelle était collée une liste de noms;
après chaque nom il ajoutait le poids.
Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la
pauvre femme qu'il avait assistée.
Faible et chancelante, Lucy s'approcha et présenta son panier. Le poids
y était; Legree le vit bien, mais feignant la colère:
«Eh bien! dit-il, paresseuse bête! pas encore le poids!... Mettez-vous
là, on s'occupera de vous tout à l'heure.»
La femme poussa un long gémissement et se laissa tomber sur un banc.
Cassy s'avança et présenta son panier d'un air hautain et dédaigneux.
Legree lui regarda dans les yeux; ce regard était moqueur et pourtant
inquiet.
Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lèvres se remuèrent
lentement, et elle lui adressa quelques mots en français....
Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le
visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme
pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent dédain, se
détourna et s'éloigna lentement.
«Maintenant, Tom, venez ici,» fit Legree.
Tom s'approcha.
«Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas acheté pour faire un travail
grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous
conduirez les travaux; ce soir vous commencerez à vous faire la main.
Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous
en avez assez vu!
--Pardon, maître. J'espère que mon maître ne va pas me mettre à cette
besogne-là. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le
ferai pas.... C'est impossible... tout à fait!
--Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en
avoir fini avec moi,» dit Legree, en prenant un nerf de boeuf dont il
frappa violemment Tom en plein visage.
Ce fut une grêle de coups.
«Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que
vous ne pouvez pas?
--Oui, maître, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait
sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en
moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et
jamais je ne le ferai, non... jamais!»
Tom avait une voix d'une extrême douceur; ses manières étaient
respectueuses. Legree s'était imaginé qu'on en viendrait facilement à
bout. Quand l'esclave prononça ces dernières paroles, un frémissement
courut dans la foule étonnée; la pauvre femme joignit les mains en
disant: «Seigneur!...» et involontairement tous ces malheureux se
regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme à
l'approche d'une tempête.
Legree parut tout d'abord stupéfait, confondu; enfin il éclata.
«Comment! misérable bête noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce
que je dis! Est-ce qu'un misérable troupeau d'animaux comme vous sait ce
qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme à tout cela!... Que
croyez-vous donc être?... Vous vous prenez, sans doute, pour un
gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites à votre maître ce qui est
juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prétendez donc qu'on ne doit pas
fouetter cette femme!
--Oui, maître. La pauvre créature est faible et malade.... il serait
cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous
voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant à ce qui est de lever la main sur
personne ici... non!... on me tuera plutôt!»
Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il était facile de
voir à quel point sa résolution était inébranlable. Legree tremblait de
colère; ses yeux verts étincelaient; les poils de ses favoris se
tordaient... Mais, comme certains animaux féroces qui jouent avec leur
victime avant de la dévorer, il contint d'abord sa violence et railla
Tom avec amertume.
«Enfin, disait-il, voilà un chien dévot qui tombe parmi nous autres
pécheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir...
Ah! ce doit être un homme fièrement puissant.... Ici, misérable! Ah!
vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez
donc pas la Bible, qui dit: «Serviteurs, obéissez à vos maîtres!» Ne
suis-je pas votre maître? N'ai-je pas payé douze cents dollars pour tout
ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien à
présent, corps et âme?...»
Et de sa botte pesante, il donna à Tom un grand coup de pied.
«Réponds-moi!»
Tom était brisé par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le
courbait jusqu'à terre, et pourtant cette question fit passer dans son
âme comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa hauteur, il
regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son
visage coulaient et le sang et les larmes:
«Non! non! mon âme n'est pas à vous, maître.... vous ne l'avez pas
achetée.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a été achetée et
payée par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe?
qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal.
--Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons
voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez à ce chien une telle volée de
coups qu'il ne s'en relève d'ici un mois.»
Les deux gigantesques noirs s'emparèrent de Tom. On voyait sur leur
visage le triomphe de la férocité. C'était la personnification de la
puissance des ténèbres. La pauvre mulâtresse jeta un cri de douleur;
tous les esclaves se levèrent d'un même élan; Quimbo et Sambo emmenèrent
Tom qui ne résistait pas.
CHAPITRE XXXIV.
Histoire de la quarteronne.
La nuit était fort avancée déjà. Tom, sanglant et gémissant, est étendu
dans une pièce abandonnée, qui avait fait partie du magasin, au milieu
des instruments brisés, du coton gâté, enfin de tout le rebut de la
maison.
L'obscurité est profonde; dans l'atmosphère épaisse bourdonnent par
essaims des myriades de moustiques; une soif brûlante, le plus cruel des
supplices, comble la dernière mesure des angoisses de Tom.
«O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi,
donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!»
Il entendit un bruit de pas derrière lui.... une lumière brilla devant
ses yeux....
«Qui est là?.... Oh! pour l'amour de Dieu, à boire! un peu d'eau....
s'il vous plaît!»
Cassy, c'était elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une
bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Dans sa fièvre
embrasée il épuisa plus d'une coupe.
Quand il eut fini de boire: «Merci! madame, dit-il.
--Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misérable
esclave... plus misérable encore que vous ne pourrez l'être jamais....
Et sa voix devint amère.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la
porte et tirant à elle une petite paillasse sur laquelle elle avait
étendu des draps imbibés d'eau fraîche, voyons, mon pauvre homme, tâchez
de vous mettre là-dessus....»
Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine à
exécuter le mouvement. La fraîcheur de l'eau calma ses blessures.
La femme avait souvent donné des soins aux pauvres victimes de
l'esclavage. Elle était habile dans l'art de guérir. Elle pansa les
blessures de Tom, qui bientôt se trouva soulagé.
Elle posa la tête du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller.
«Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.»
Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux,
qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son
chapeau se détacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselèrent
en vagues épaisses autour de son visage mélancolique.
«C'est bien inutile, mon pauvre garçon, c'est bien inutile, ce que vous
avez voulu faire! Vous êtes un brave homme! vous aviez le droit de votre
côté, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut
céder! vous êtes entre les mains du diable: il est le plus fort!»
Céder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas déjà
murmuré cette parole à ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont
on devinait les secrètes amertumes, cette femme à la voix mélancolique,
à l'oeil sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne, la
tentation contre laquelle il avait lutté!
«O Seigneur! Seigneur! céder! comment pourrais-je céder?
--Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la
femme d'une voix énergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il
y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le
ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point
aller?»
Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de
l'athéisme.
«Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien à cela. Moi,
si! voilà cinq ans que je suis ici, corps et âme sous le talon de cet
homme, et je le hais comme le diable. Vous êtes sur une plantation
solitaire... à dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un
blanc qui puisse témoigner que vous avez été brûlé vif, déchiré par
morceaux, écorché, jeté aux chiens et fouetté jusqu'à la mort... Ici pas
de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, à
vous ni à personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux,
si je disais ce que j'ai vu et su.... Mais il est inutile de lutter....
Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'étais-je pas une femme
délicatement élevée? Et lui! Dieu du ciel!... quel était-il, et quel
est-il?... Et cependant j'ai vécu avec lui cinq ans, maudissant chaque
instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en a une
autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a été
pieusement élevée, dit-elle. Sa bonne maîtresse lui avait appris à lire
la Bible, et elle a apporté sa Bible ici.... Au diable, elle et sa
Bible!»
Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit
avec je ne sais quel éclat étrange et surnaturel à travers les ruines.
Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurité.
«O Jésus, Seigneur Jésus! disait-il, avez-vous tout à fait abandonné vos
pauvres créatures? Seigneur! secourez-moi, je péris!»
La terrible femme continua:
«Et que sont donc ces misérables chiens, vos compagnons, pour que vous
vouliez souffrir à cause d'eux? Pas un qui, à la première occasion, ne
se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible
les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur
faire du mal.... c'est bien inutile, allez!
--Pauvres créatures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?...
Si je cède, moi aussi, petit à petit, comme eux-mêmes, je vais devenir
cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison,
un bon maître qui m'eût affranchi s'il eût vécu huit jours de plus. J'ai
perdu, perdu sans espérance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne
faut pas que je perde encore le ciel.... Non, après tout, je ne veux pas
devenir méchant!
--Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce péché-là sur
notre compte.... nous sommes forcés de le commettre! il sera sur le
compte de ceux qui nous y obligent!
--Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empêchera pas de
devenir méchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe
comment je serai devenu tel?.... c'est d'être tel que j'ai peur.»
La femme jeta sur Tom un regard effaré.... on eût dit qu'elle venait
d'être frappée d'une idée toute nouvelle.... elle poussa un long
gémissement, et elle s'écria:
«Miséricorde! vous venez de dire la vérité.... hélas! hélas!»
Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brisée par la souffrance
et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y eut un
instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom,
d'une voix éteinte:
«Madame, s'il vous plaît!»
La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche
mélancolie.
«Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un
coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la
donner!»
Cassy lui donna la Bible.
Tom l'ouvrit du premier coup à un passage couvert de marques et tout
usé. C'était le récit des derniers moments de celui dont les souffrances
nous ont sauvés.
«Si madame était assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un
verre d'eau.»
Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur
le passage indiqué; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec
une beauté d'intonation vraiment étrange, toute cette histoire pleine
d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altérait par intervalles. Souvent
elle lui manquait tout à fait; et alors elle s'arrêtait, conservant un
maintien glacial, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue maîtresse
d'elle-même. Quand elle en vint à ces touchantes paroles: «Mon père,
pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font,» elle rejeta le livre,
et, ensevelissant son visage sous le voile épais de ses cheveux, elle
éclata en sanglots violents et convulsifs.
Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait échapper quelque
tendre exclamation.
«Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui était tout naturel,
à lui, et ce nous est bien difficile, à nous. O Seigneur! aidez-nous. O
doux Jésus! secourez-nous.
--Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'êtes
supérieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait
apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous,
parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui
arriva à son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours
pauvre? Et nous-mêmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire
qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas
oubliés, j'en suis sûr. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec
lui, l'Écriture le dit. Mais si nous le renions, lui-même nous reniera.
N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils
furent chassés à coups de pierres, livrés à la faim, errants à demi nus
par le monde, abandonnés, affligés, torturés. Non, la souffrance ne doit
pas nous faire croire que Dieu est contre nous. C'est le contraire....
pourvu que nous-mêmes nous nous attachions à Dieu et que nous ne nous
livrions pas au péché!
--Mais pourquoi nous réduit-il en de telles extrémités qu'il nous soit
impossible de ne pas pécher?
--Ce n'est jamais impossible!
--Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?...
Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus à
l'oeuvre.... Je ne puis supporter la pensée de ce qu'ils vous feront
souffrir.... ils vous feront céder à la fin!
--Seigneur Jésus! vous prendrez soin de mon âme.... Oh! ne me laissez
pas succomber!
--Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes
ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline!
comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se
soumettre..... ou mourir en détail....
--Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon
supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!....
Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt....
Dieu m'assistera.... je le sais.»
La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs
fixés sur le plancher....