Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la

mulâtresse avec laquelle elle était enchaînée. Elles échangeaient les

particularités de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur

position?

«A qui apparteniez-vous? disait Emmeline.

--Mon maître s'appelait M. Ellis. Il demeurait _Levee-Street_; vous

devez avoir vu la maison.

--Était-il bon pour vous?

--Assez, jusqu'au moment où il tomba malade; mais il a été malade plus

de six mois, et il était devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on

dormît... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus

difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je

tombais d'épuisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans

une si grande colère, qu'il résolut de me vendre au plus dur maître

qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu'à sa mort

j'aurais ma liberté.

--Aviez-vous des amis?

--J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon maître le louait dehors...

J'ai été emmenée si vite que je n'ai pas eu même le temps de le voir.

J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...»

Ici la femme couvrit son visage de ses mains.

Quand on entend ces tristes récits, on tâche toujours de trouver quelque

parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que

dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de

leur frayeur, ne voulaient même pas faire allusion à leur nouveau

maître.

Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le

sais. La mulâtresse appartenait à l'Église méthodiste. Sa piété n'était

pas éclairée sans doute, mais elle était sincère. Emmeline avait reçu

une éducation plus soignée, elle avait appris à lire et à écrire. Elle

connaissait la Bible; elle avait reçu les soins d'une pieuse et bonne

maîtresse. Et cependant, même pour la plus robuste foi chrétienne,

n'est-ce point une bien rude épreuve que de se voir, du moins en

apparence, abandonnée de Dieu et entre les mains d'une violence que rien

n'émeut? et combien cette foi doit être encore plus ébranlée dans de

jeunes âmes faibles et ignorantes!

Le bateau s'avançait, portant son fret de douleurs! il remontait le

courant fangeux et agité, à travers les sinuosités abruptes et

capricieuses de la rivière Rouge. Les yeux attristés rencontraient

partout devant eux ses bords escarpés, rouges comme ses ondes, qui les

éblouissaient de leur éternelle et terrible uniformité.

Enfin le steamer s'arrêta devant une petite ville, et Legree descendit

avec sa troupe.

CHAPITRE XXXII.

Lieux sombres.

«La terre est couverte de ténèbres et pleine de cruauté.»

Tom et ses compagnons se rangèrent derrière une lourde voiture, et

s'avancèrent péniblement par une route malaisée.

Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore

enchaînées, avaient été jetées au fond avec les bagages. On se dirigeait

vers la plantation de Legree, située à quelque distance.

C'était une route déserte et sauvage, qui se glissait, avec mille

détours, à travers un bois de sapins: le vent gémissait dans leurs

rameaux; de chaque côté d'une chaussée garnie de troncs d'arbres, les

cyprès, s'élançant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber

leurs funèbres guirlandes de mousses noirâtres. Çà et là quelques

serpents aux formes hideuses se glissaient à travers les souches

renversées et les branches éparses, qui pourrissaient dans l'eau.

C'était une affreuse route vraiment; triste même pour l'homme qui, monté

sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller à ses

affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortunés que

chacun de leurs pas pénibles éloigne, éloigne pour toujours de tout ce

que l'homme regrette, de tout ce que l'homme désire!

Telle eût été la pensée de tous ceux qui eussent pu voir l'expression

d'abattement désolé, la profonde et morne tristesse des malheureux

esclaves, en apercevant cette route fatale qui se déroulait devant eux.

Seul, Legree semblait enchanté; de temps en temps il tirait de sa poche

un flacon d'eau-de-vie.

«Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes

visages qu'il pouvait voir derrière lui. Allons! garçons, une chanson

maintenant!»

Les esclaves s'entre-regardèrent...

«Allons donc!» répéta Simon en faisant claquer son fouet.

Tom commença un hymne méthodiste:

Jérusalem, ô fortuné séjour!

Jérusalem, ô fortuné séjour!

Dis, mes tourments finiront-ils un jour?

Dois-je bientôt....

«Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille

entendre vos damnées chansons méthodistes?... Allons! quelque chose de

gai... vite!»

Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez

répandues parmi les nègres:

Hier, moussu, sur un chemin,

A la brune,

M'a vu prendre un lapin,

Au clair de la lune.

Il a ri,

Oh! oh! hi! hi!

Il a ri,

Oh! oh! hi! hi!

Le chanteur avait arrangé la chanson à sa guise, il consulta la rime

bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en choeur le

refrain:

Il a ri,

Oh! oh! hi! hi!

Oh! oh! hi! hi!

Il a ri.

Tout ceci était chanté à pleins poumons. Ils voulaient être gais! mais

ni les soupirs du désespoir, ni les paroles les plus passionnées de la

prière n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes

sauvages reprises à l'unisson. Pauvre coeur torturé, menacé, enchaîné,

et qui s'élance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire

monter son invocation à Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une

invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une

chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait,

disait-il, ses nègres en belle humeur.

«Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui

posant la main sur l'épaule, nous voici bientôt chez nous!»

Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline....

Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser:

«J'aimerais mieux qu'il me battît,» pensa-t-elle.

Elle frissonna, et son coeur cessa de battre en apercevant l'expression

de ses regards; elle se pressa contre la mulâtresse, comme elle eût fait

contre sa mère.

«Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de

ses gros doigts une charmante petite oreille.

--Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante....

--Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivés....

si vous êtes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux

pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi;

vous vivrez comme une dame.... mais il faut être bonne fille.»

Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'être aimable.

On arrivait en vue de la plantation.

Elle avait appartenu d'abord à un gentleman riche et plein de goût, qui

l'avait singulièrement embellie.... Il était mort insolvable. Legree

s'était rendu acquéreur, et il se servait de cette propriété, comme il

se servait de tout, pour gagner de l'argent. La plantation avait donc

cet air dévasté et désolé que prend si vite la terre qui passe des mains

soigneuses aux mains négligentes.

Devant la maison, ce qui jadis avait été une pelouse au gazon ras, toute

pleine d'arbres d'agrément, n'était plus maintenant qu'une pièce d'herbe

touffue, _émaillée_ de paille, de tessons de bouteilles et de toutes

sortes d'immondices. Çà et là l'herbe était enlevée et la terre écorchée

au vif. Les jasmins éplorés, les beaux chèvrefeuilles retombaient des

colonnes à demi renversées sous l'effort des chevaux qu'on y attachait

maintenant sans plus de cérémonie. Le vaste jardin était envahi par les

mauvaises herbes, au milieu desquelles, çà et là, quelque plante

exotique élevait sa tête solitaire et négligée.... Les serres n'avaient

plus de vitres à leurs châssis; sur leurs tablettes moisies on voyait

encore quelques pots à fleurs desséchées, oubliées.... des tiges

flétries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait été une

plante!

La voiture roula sur une allée, sablée autrefois, envahie maintenant par

toutes sortes d'herbes, entre deux superbes rangées d'arbres de la

Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert

semblaient être la seule chose que l'insouciance du maître n'avait pu

abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondément enracinés

dans le bien, qu'ils s'épanouissent et se développent plus puissants et

plus beaux au milieu des épreuves et du malheur.

La maison avait été grande et belle. Elle était bâtie dans un style que

l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amérique. Elle

était, de toutes parts, entourée d'une véranda de deux étages, sur

laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie

inférieure s'appuyait sur des assises de briques.

Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde désolation. Les

fenêtres étaient bouchées avec des planches; quelques-unes n'avaient

plus qu'un volet, d'autres remplaçaient les vitres par des chiffons

d'étoffes.... Tout cela était plein d'affreuses révélations.

Le sol était jonché de pailles, de morceaux de bois, de débris de

caisses et de barils. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés

par le bruit des roues, accouraient tout prêts à déchirer.... il fallut

tout l'effort des esclaves du logis pour les empêcher de mettre en

pièces Tom et ses compagnons.

--Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec

une satisfaction qui faisait mal à voir, et se retournant vers les

esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous

enfuir.... Ces chiens ont été dressés à la chasse des nègres; ils vous

avaleraient aussi aisément que leur souper.... Prenez donc garde à

vous! Eh bien! Sambo, dit-il à un individu en haillons, dont le chapeau

n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les

choses ont-elles été?

--Très-bien, maître.

--Quimbo! fit-il à un autre nègre, qui s'efforçait d'attirer son

attention, vous vous êtes rappelé ce que je vous avais dit.

--Je crois bien!»

Ces deux noirs étaient les principaux personnages de l'habitation; ils

avaient été _entraînés_ systématiquement par Legree... Il avait voulu

les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force

de soins et d'exercices, il y était parvenu. C'était la férocité même.

On a remarqué que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que

les blancs. On tire de ce fait une conclusion fâcheuse contre la race

nègre. Cela ne prouve qu'une chose, à savoir que la race nègre est plus

avilie et plus dégradée que la race blanche, et voici ce qui n'est pas

plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, dès

qu'il peut!

Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait

ses États par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se

détestaient cordialement, et, dans la plantation, on les détestait

également tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-là, et tous les

autres par eux deux, et ces deux-là par tous les autres! c'était une

surveillance générale et complète, établie au profit de Legree. Rien ne

lui échappait.

Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait à ses

deux satellites une certaine familiarité avec lui, familiarité qui

pouvait être dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au

moindre signe du maître, l'un des deux était toujours prêt à égorger

l'autre. A les voir tous deux auprès de Legree, ils ne prouvaient que

trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bête. Leurs traits

noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie,

leurs voix rauques et bestiales, leurs vêtements en lambeaux et flottant

au vent.... tout cela était en harmonie parfaite avec l'aspect général

de la scène sur laquelle ils se trouvaient.

«Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garçons au quartier.

Voilà une femme que j'ai achetée pour vous, ajouta-t-il, en séparant la

mulâtresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis

de vous en rapporter une, vous savez.»

La femme bondit et se rejeta vivement en arrière.

«Oh! maître, j'ai laissé mon pauvre mari à la Nouvelle-Orléans.

--Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant?

Taisez-vous, et filez!»

Legree prit son fouet.

«Vous, ma belle, vous allez entrer là avec moi,» fit-il à Emmeline.

A ce moment, une face noire et sauvage apparut à une des fenêtres. Comme

Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, impérieuse et

violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un véritable

intérêt, entendit cette voix.... Legree, irrité, répondit: «Taisez-vous!

avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.»

Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux

quartiers.

Les quartiers formaient une sorte de rue bordée de huttes grossières, à

une certaine distance de l'habitation. C'était d'un aspect sombre,

triste et dégoûtant. Tom se sentait défaillir. Il se réjouissait déjà à

la pensée d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait

pu rendre tranquille et calme, où il aurait eu une planchette enfin pour

mettre sa Bible, une petite retraite où venir penser, après les rudes

heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'était que des

abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures,

jetée sur l'aire; l'aire, c'était la terre nue, battue par mille pieds!

«Laquelle de ces cases sera à moi? dit-il à Sambo d'un ton soumis.

--Je ne sais pas.... peut-être celle-ci.... je crois qu'il y a encore de

la place pour un. Il y a des tas de nègres dans toutes, je ne sais

comment faire pour y en fourrer d'autres.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il était déjà tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses

misérables huttes, hommes et femmes, vêtus de haillons souillés et

misérables! fort peu disposés sans doute à voir d'un bon oeil les

nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de

bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des

moulins à main, où il fallait moudre le mauvais grain destiné au gâteau

du soir, triste et maigre souper! Ils étaient dans les champs, depuis

l'aube matinale, courbés vers la rude tâche sous le fouet vigilant du

gardien. C'était le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage

pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait

donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est déjà pas si pénible

d'éplucher du coton! En vérité! mais il n'est pas non plus si pénible de

recevoir une goutte d'eau sur la tête.... Eh bien! l'inquisition

elle-même, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau,

tombant goutte à goutte, incessamment, avec une succession monotone, à

la même place!... Un travail assez doux par lui-même devient

insupportable par la continuité des heures, par la monotonie de

l'occupation.... et par cette affreuse pensée que ce travail, on est

obligé de le faire.

Pendant que la troupe défilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait

pas quelque visage sociable. Les hommes étaient sombres, misérables,

abrutis; les femmes faibles, tristes, découragées.... Il y en avait qui

n'étaient même pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles.

C'était l'égoïsme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre

de bon. Traités comme des bêtes, ces malheureux étaient descendus aussi

bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se

prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme

les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien

tard.

«Or çà! dit Sambo allant vers la mulâtresse et jetant devant elle un sac

de maïs, quel diable de nom avez-vous?

--Lucy.

--Eh bien! Lucy, vous voilà maintenant ma femme; faut moudre ce grain-là

et me faire mon souper: vous entendez?

--Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'être, dit Lucy avec le

soudain et brûlant courage du désespoir. Allez-vous-en!

--Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace.

--Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tôt sera le mieux.... Je voudrais

être morte.

--Eh bien! Sambo, voilà comme vous tourmentez les gens!... je le dirai à

votre maître, fit Quimbo, occupé autour d'un moulin, d'où il avait

chassé deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour.

--Et moi, vieux nègre, répliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne

voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder

votre rang.»

Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'épuisement.

«Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de maïs; prenez

ça, nègre, et tâchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas

d'autre cette semaine.»

Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touché de la

faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner

la roue, il se mit à moudre pour elles.... il raviva le feu, où tant de

gâteaux avaient déjà cuit, et il prépara son maigre souper. Tom avait

fait bien peu pour ces femmes; mais une oeuvre de charité.... si peu

que ce fût.... était chose nouvelle pour elles.... et cette charité fit

résonner dans leur coeur une corde sensible; une expression de tendresse

rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mêmes, elles

voulurent préparer son gâteau et le faire cuire. Tom s'assit alors

auprès du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations.

«Qu'est-ce que cela?

--Une Bible!

--Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky.

--Avez-vous été élevée dans le Kentucky? fit Tom avec intérêt.

--Oui! et bien élevée encore.... Je ne me serais jamais attendue à en

venir là, répondit-elle en soupirant.

--Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme.

--La Bible, donc!

--La Bible! qu'est-ce que ça, la Bible?

--Oh ciel! reprit la première interlocutrice, vous n'en avez jamais

entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de

l'entendre lire à Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et

des coups de fouet.

--Lisez-m'en un peu pour voir,» dit la femme en remarquant l'attention

de Tom.

Tom lut:

«Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous

soulagerai.»

«Voilà de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites?

--Le Seigneur, répondit Tom.

--Je voudrais bien savoir où le trouver, dit la femme, j'irais à lui.

Hélas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais été soulagée, moi! et ma chair est

bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours après moi, parce

que je n'épluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse

souper, et je n'ai pas fermé les yeux que déjà j'entends les sons du

cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais où est le

Seigneur, comme j'irais lui dire cela!

--Il est ici, il est partout, reprit Tom.

--Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il

n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire ça à moi. Adieu! je vais me

coucher.... si je puis dormir un peu!»

Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au

foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son

visage.

La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres du

ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaissé sur la

misère et l'esclavage, elle contemplait le pauvre nègre, abandonné,

seul, et qui, les bras croisés, ne voyait plus au monde que sa Bible.

Dieu est-il ici?

Ah! je le demande, pour des coeurs ignorants, est-il possible de garder

une foi inébranlable, en face d'une injustice évidente, palpable et

impunie?

Un rude combat se livrait dans le coeur de Tom. Le sentiment terrible de

ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misère.... le

naufrage de toutes ses espérances passées.... tout cela se levait et

passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague

engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis.

Ah! dites-le-moi, pour Tom était-il facile de s'attacher, avec une

inébranlable étreinte, à cette grande croyance du monde chrétien?

Dieu est ici, et il récompensera ceux qui l'auront toujours aimé!

Tom se leva, en proie au désespoir, et il entra dans la case qui lui

avait été désignée.

Le sol était couvert de dormeurs épuisés. L'air corrompu le repoussa.

Mais la rosée de la nuit tombait, pénétrante et glacée; ses membres

étaient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'était

tout son coucher. Il s'étendit sur la paille et dormit.

Il eut des songes. Une douce voix revint à ses oreilles. Il était assis

sur un siége de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain.

Éva, baissant ses grands yeux sérieux, lui lisait la Bible. Il entendait

ce qu'elle disait:

«Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne

t'engloutiront pas; si tu passes à travers le feu, les flammes ne

s'attacheront point à toi, et tu ne seras pas brûlé: car je suis le

Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Israël, ton Sauveur!»

Et peu à peu les mots semblaient se fondre en une musique divine.

L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de

ces doux yeux vers son coeur il s'échappait comme de chauds et

bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emportée par la musique,

elle s'éleva sur des ailes brillantes d'où tombaient des étincelles

d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut.

Tom s'éveilla. Était-ce un rêve? Dites que c'est un rêve! mais osez donc

prétendre que cette douce et jeune âme, dont toute la vie se passa à

soulager et à consoler, Dieu ne permettra pas qu'après la mort elle

remplisse toujours cette sainte mission!

Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaissés....

Voyons, du moins, en nos rêves étranges

Sur l'aile des archanges

Errer autour de nous l'âme des trépassés.

CHAPITRE XXXIII.

Cassy.

J'ai vu les larmes des opprimés, et ils n'avaient point de soutien,

et du côté des oppresseurs était la puissance.

Il ne fallut pas beaucoup de temps à Tom pour savoir ce qu'il avait à

craindre ou à espérer de son genre de vie; dans tout ce qu'il

entreprenait, c'était un homme habile et capable. Par principe et par

habitude, il était laborieux et fidèle. Tranquille et rangé, il

comptait, à force de diligence, éloigner de lui, du moins en partie, les

maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et

d'injustices pour être triste et malheureux, mais il avait pris la

résolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en

remettant à celui dont les jugements sont conformes à la justice. Il se

disait aussi que peut-être une chance de salut s'offrirait à lui.

Legree prit note des bonnes qualités de Tom; il le rangea tout de suite

parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte

d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des méchants contre les

bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalité ne tombaient

jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarquât.

L'opinion des autres nous pénètre sans paroles, subtile comme

l'atmosphère, et l'opinion d'un esclave peut gêner son maître. Legree,

de son côté, était jaloux de cette tendresse d'âme et de cette

commisération pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci

devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait songé que plus tard il en

pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences,

il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la première,

la seconde et la troisième condition, c'était la dureté. Tom n'était pas

dur: Legree se mit dans la tête de l'endurcir. Au bout de quelques

semaines, il voulut commencer son éducation. Un matin, comme on allait

partir pour les champs, l'attention de Tom fut attirée par une nouvelle

venue, dont la tournure et les façons le frappèrent.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 33 / 43 段