Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses

paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment

il avait examiné les mains d'Emmeline, soulevé les boucles luisantes de

ses cheveux et déclaré que c'était là un article de premier choix....

Suzanne avait été élevée comme une chrétienne, lisant chaque jour sa

Bible, et, comme toute mère chrétienne à sa place, elle ressentait une

profonde horreur à la pensée que sa fille serait livrée à une vie de

honte....

Mais elle n'avait ni espérance ni protection....

«Mère, soyez sûre que nous serons bien placées.... vous, comme

cuisinière, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture....

dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut être

aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que

nous savons faire! vous verrez que cela ira bien!

--Demain, Lina, je défriserai vos cheveux, je les brosserai au

rebours....

--Ah! pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien!

--Peut-être.... mais vous serez mieux vendue!

--Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille.

--Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront

bien plus disposées à vous acheter en vous voyant simple et décente, que

si vous essayiez de paraître belle.

--Eh bien! mère, comme vous voudrez.

--Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un

côté et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez été élevée;

rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre

Bible et votre livre de cantiques; si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu

aussi vous sera fidèle.»

Ainsi parlait cette pauvre femme, amèrement découragée; car elle savait

que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans coeur, deviendrait,

s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa fille, corps

et âme! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible à l'enfant de rester

fidèle à Dieu? Elle pense à tout cela en serrant sa fille dans ses bras,

et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle regrette

qu'elle ait été si purement, si pieusement élevée; elle regrette qu'elle

soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant d'autre ressource

que de prier. Ah! bien des prières semblables ont monté jusqu'à Dieu,

qui partaient de ces prisons d'esclaves si élégantes et si coquettes, et

un jour on verra bien que ces prières-là, Dieu ne les a point oubliées;

car il est écrit: «Quant à celui qui aura offensé un de ces petits, il

vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre de moulin attachée à son cou

il eût été englouti dans les abîmes de la mer!»

Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des

barreaux sur les corps endormis. La mère et la fille chantaient une

sorte de complainte mélancolique, qui sert d'hymne funèbre aux esclaves.

Où donc est Mary qui pleurait?

Où donc est Mary qui pleurait?

Au séjour de la gloire!

Mary est morte; elle est aux cieux!

Mary est morte; elle est aux cieux!...

Au séjour de la gloire!

Ces paroles, chantées par des voix dont le timbre a je ne sais quelle

douceur émue et pénétrante, notées sur un air qu'on eût pris pour le

soupir du désespoir de la terre qui aspire aux célestes espérances, ces

paroles flottaient dans la sombre prison, se balançaient sur un rhythme

pathétique, et la complainte se déroulait, vers après vers!

Où donc est Paul, où donc Silas?

Où donc est Paul, où donc Silas?

Ils sont montés au séjour de la gloire!

Ils sont morts, ils sont dans les cieux!

Ils sont morts, ils sont dans les cieux!

Ils sont montés au séjour de la gloire!

Chantez, chantez, pauvres âmes! la nuit est courte.... et le matin vous

séparera pour toujours!

Mais le voici déjà, le matin! tout le monde est sur pied. Le digne M.

Skeggs est affairé, il est vif.... Il faut qu'il arrange un beau lot

pour les enchères.... Il faut qu'il surveille la toilette, il faut que

chacun prenne son beau visage et fasse bonne contenance.... On les fait

mettre en cercle pour la dernière revue, avant qu'ils aillent au marché.

M. Skeggs, le bambou à la main, le cigare aux lèvres, se promène entre

eux; il donne la dernière touche!

«Eh bien! qu'est-ce? fit-il en s'arrêtant devant Suzanne et Emmeline;

vos papillottes!.... où sont-elles?»

La jeune fille regarda timidement sa mère: celle-ci, avec la ruse

particulière aux femmes de sa classe:

«C'est moi, fit-elle, qui lui ai dit, la nuit dernière, de se lisser

les cheveux, et de ne pas les avoir en boucles, flottant de tous côtés;

c'est plus décent!

--Allons donc! fit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de réplique; et

se tournant vers la jeune fille: Vite! qu'on se dépêche.... frisez-vous!

allez et revenez à l'instant.... vous, allez lui aider! dit-il à la

mère, en faisant siffler sa badine.... Ces boucles-là, ajoutait-il, font

une différence de cent dollars sur le prix de vente!»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sous un dôme splendide, sur un pavé de marbre, se promènent des hommes

de toutes les nations; de tous les côtés de l'enceinte circulaire on a

placé des tribunes pour les crieurs et les commissaires-priseurs. Deux

de ces tribunes, aux extrémités opposées de l'enceinte, sont occupées

par de beaux et brillants parleurs qui, avec une éloquence mélangée de

français et d'anglais, s'efforcent de faire monter les enchères des

connaisseurs; un troisième, encore inoccupé, était au milieu d'un groupe

qui attendait l'ouverture de la vente. Nous reconnaissons là les

esclaves de Saint-Clare, Tom, Adolphe, et les autres; à côté d'eux,

voici Suzanne et Emmeline, le front baissé, tristes, dévorées

d'inquiétudes.... et attendant leur tour.... Différents spectateurs, qui

vont acheter, ou ne pas acheter.... comme il leur plaira.... se pressent

autour du groupe.... ils touchent.... ils regardent.... ils

discutent.... comme des jockeys feraient autour d'un cheval!

«Holà! Alfred, qui vous amène ici? dit un élégant en frappant sur

l'épaule d'un jeune homme mis avec une extrême recherche, et qui

examinait Adolphe à travers un lorgnon.

--Ma foi! j'ai besoin d'un valet.... J'ai appris qu'on allait vendre les

gens de Saint-Clare; j'ai pensé que cela pourrait faire mon affaire....

--Qu'on m'y prenne, à acheter les gens de Saint-Clare.... ils sont gâtés

à fond, impudents comme des démons.

--Oh! soyez tranquille!... si je les achète, ils seront bientôt

corrigés, ils verront bien qu'ils ont affaire à un autre maître que

monsieur[20] Saint-Clare.... Ma parole! je vais acheter celui-ci. Sa

tournure me plaît.

[20] Le mot est en français dans l'original.

--Lui! c'est un fou! il prendra tout ce que vous avez pour

s'habiller.... vous verrez!

--Soit! mais monsieur verra qu'il ne peut pas être extravagant avec moi;

qu'on l'envoie à la maison de correction quelquefois, et il sera

bientôt corrigé.... je vous en donnerai des nouvelles.... Je le

redresserai du haut au bas!... tenez, je l'achète.... c'est dit!»

Cependant Tom était là, tout pensif, regardant tous ces visages qui se

pressaient autour de lui, et se demandant lequel il voudrait appeler son

maître. Ah! lecteurs, si jamais vous vous trouviez dans la nécessité de

choisir, entre deux cents hommes, celui qui devrait être votre souverain

absolu, peut-être penseriez vous, comme Tom, que le choix est toujours

difficile et fort peu rassurant.... Tom vit bien des gens, grands,

petits, gras, maigres, ronds, efflanqués, carrés, de toute sorte et de

toute espèce.... il vit surtout des hommes communs et grossiers, de ces

hommes qui ramassent leurs semblables comme on ramasse des copeaux pour

les mettre dans un panier ou les jeter au feu.... sans y prendre garde!

il ne vit pas un second Saint-Clare.

Quelques instants avant la vente, un homme court, large et trapu, dont

la chemise déchiquetée bâillait sur sa poitrine, portant des pantalons

sales et usés, se fraya un passage à travers la foule, en jouant des

coudes, comme un homme qui va vite en besogne. Il approcha du groupe et

se livra à un minutieux examen.

Tom ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il éprouva pour lui une invincible

horreur. Ce sentiment augmentait à mesure que l'homme s'approchait de

lui.... Quoiqu'il fût petit, on devinait en lui une force d'athlète. Il

avait la tête ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombragés

de sourcils jaunâtres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout

cela, comme on voit, n'était guère attrayant.... Il avait les joues

gonflées d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant

d'énergie que de décision. Ses mains étaient d'une grosseur démesurée,

calleuses, poilues, brûlées du soleil, et garnies d'ongles fort mal

tenus.

Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-façon. Il

prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses

dents, étendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de

lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connaître la force

de ses jambes.

«Où avez-vous été élevé? demanda-t-il d'un ton bref.

--Dans le Kentucky, répondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour

implorer du secours.

--Que faisiez-vous?

--Je soignais la ferme.

--En voilà une histoire!» Et il passa outre.

Il s'arrêta devant Adolphe, lança sur ses bottes bien cirées une gorgée

de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa!

Il s'arrêta encore devant Suzanne et Emmeline, il avança sa lourde et

sale main, et attira la jeune fille à lui.... Il passait cette main sur

le cou, sur la poitrine.... il tâtait les bras.... il regardait les

dents.... Enfin il la repoussa contre sa mère, dont le visage avait

reflété toutes les émotions que lui faisaient éprouver les façons de ce

hideux étranger.

La jeune fille effrayée se mit à pleurer.

«Allons, chipie! dit le commissaire.... on ne pleurniche pas ici! la

vente va commencer!»

La vente commença en effet.

Adolphe fut adjugé, pour une somme assez ronde, au jeune homme qui avait

manifesté tout d'abord l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de

Saint-Clare passèrent à différents acquéreurs.

«A vous, garçon! dit le vendeur à Tom. Allons! entendez-vous?...»

Tom monta sur le tréteau, jetant autour de lui des regards inquiets. On

entendait un bruit confus, sourd, où l'on ne pouvait plus rien

distinguer. Le glapissement du crieur, qui hurlait ses qualités en

anglais et en français, se mêlait au tumulte des enchères des deux

nations. Enfin, le marteau retentit; on entendit sonner nette et claire

la dernière syllabe du mot dollar! C'en était fait, Tom était adjugé, il

avait un maître.

On le vit descendre de dessus le tréteau. Le petit homme à tête ronde le

saisit brutalement par une épaule, le poussa dans un coin, en lui disant

d'une voix rude:

«Restez là, vous!»

Tom n'avait plus conscience de rien.... Les enchères continuaient,

sonores, éclatantes, françaises, anglaises, ou mélangées des deux

langues. Le marteau retombe encore.... Cette fois, c'est Suzanne qui est

vendue.... Elle descend de l'estrade, s'arrête, se retourne, regarde....

Sa fille lui tend les bras... Elle, la mort sur le visage, elle regarde

celui qui vient de l'acheter: c'est un homme entre deux âges.... il est

bien.... il paraît bon.

«Oh! monsieur! si vous vouliez acheter ma fille!

--Je le voudrais, mais j'ai peur de ne pas pouvoir,» répondit-il en

jetant sur Emmeline un regard tout rempli d'un douloureux intérêt....

La jeune fille monta à son tour sur le tréteau, timide et tremblante.

Le sang reflue à ses joues pâles.... le feu de la fièvre est dans ses

yeux. La mère gémit en voyant qu'elle est plus belle que jamais. Le

vendeur voit ses avantages.... il les exploite.... Les enchères montent

rapidement.

«Je ferai tout ce qui me sera possible,» dit l'honnête gentleman en

poussant avec les autres.

Bientôt il ne peut plus suivre.... il se tait. Le commissaire

s'échauffe.... Il y a moins de concurrents. La lutte est entre un vieil

habitant de la Nouvelle-Orléans, très-aristocrate de sa nature, et le

petit homme à la tête de boule. L'aristocrate continue le feu, en jetant

à son adversaire un coup d'oeil de mépris. Mais le petit homme a sur lui

le double avantage de l'obstination et de l'argent. La lutte ne dure

qu'un instant. Le marteau retombe.... A lui la jeune fille, corps et

âme, si Dieu ne vient en aide à l'innocence.

Le nouveau maître s'appelle M. Legree, il possède une plantation sur les

bords de la rivière Rouge. On pousse Emmeline dans le lot de Tom, avec

les deux autres hommes, et elle s'en va, et en s'en allant elle pleure.

Le bon gentleman est désolé..., mais on voit ces choses-là tous les

jours.... Oui! à ces ventes on voit des mères et des filles qui pleurent

en répétant le mot toujours.... On ne peut pas empêcher cela.... et...

et... et... et il s'en va de son côté avec sa nouvelle acquisition.

Deux jours après l'homme de loi de la maison chrétienne B. et Cie de

New-York envoyait l'argent à ses commettants. Ah! sur le revers de la

traite qui paye ce marché, écrivons ces mots du grand PAYEUR GÉNÉRAL, à

qui un jour tous viendront rendre leurs comptes: «Il fera une enquête

sur le sang, et il n'oubliera pas les pleurs des humbles!»

CHAPITRE XXXI.

La traversée.

Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas

regarder l'iniquité: prends donc garde à ceux qui agissent

cruellement, et retiens ta langue pendant que les méchants dévorent

celui qui est plus juste que toi.

Au fond d'un bateau, qui remontait la rivière Rouge, Tom était assis,

les chaînes aux mains, les chaînes aux pieds.... et sur le coeur un

froid plus pesant que ses chaînes! Pour lui, toutes les clartés étaient

éteintes dans les cieux, et la lune et les étoiles; et, devant ses yeux,

pareils aux arbres de la rive, tous ses rêves s'étaient enfuis à

jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses

bons maîtres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son

opulence, et la blonde tête d'Éva, et son regard angélique, et

Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais

toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout

cela était parti, parti pour toujours; et à la place, que restait-il?

C'est là une des plus grandes misères de l'esclavage. Un nègre, au

caractère sympathique et liant, rencontre une famille distinguée, il y

acquiert les sentiments et les goûts qui forment en quelque sorte

l'atmosphère du luxe; puis il tombe entre des mains grossières et

brutales, comme le meuble qui décorait jadis un salon superbe, avili et

souillé, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a

une différence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas

sentir, et l'homme le peut. La fiction légale a beau dire qu'il sera

réputé, pris et adjugé comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser

son âme ni étouffer ce monde de souvenirs, d'espérances, d'amour, de

crainte et de désirs qu'elle porte en elle....

Quand M. Simon Legree, le nouveau maître de Tom, eut acheté çà et là, à

la Nouvelle-Orléans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux

mains, et enchaînés deux à deux, à bord du steamer _le Pirate_, qui

stationnait dans le port, tout prêt à remonter la rivière Rouge.

Legree les embarqua, le navire partit.

Alors, maître Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les

passer en revue. Il s'arrêta en face de Tom. On avait fait prendre à Tom

son meilleur vêtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise

empesée et des bottes cirées. Legree lui adressa la parole en ces

termes:

«Levez-vous!»

Tom se leva.

«Otez cela!»

Et comme le père Tom, embarrassé par les menottes, n'allait pas assez

vite à son gré, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit

dans sa poche.

Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin

de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste

délabrée, que Tom ne mettait que quand il descendait aux écuries.... Le

maître débarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une sorte de

niche entre les colis:

«Allez là, et mettez cela!»

Tom obéit et revint au bout d'un instant.

«Tirez vos bottes!»

Tom les tira.

«Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais

souliers,... mettez cela!»

Tom, malgré la rapidité de ce changement d'habit, avait pourtant fait

passer sa chère Bible d'une poche à l'autre; bien lui en prit, car M.

Legree, après lui avoir remis les menottes, commença l'inspection du

contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour

lui, différentes bagatelles, trésor recueilli par Tom parce qu'il avait

fait la joie d'Éva, devinrent l'objet des dédains du marchand, qui les

jeta à l'eau par-dessus son épaule.

Tom, dans sa précipitation, avait oublié son livre de cantiques

méthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta.

«Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous

êtes de l'Église, hein?

--Oui, maître, répondit Tom avec fermeté.

--Eh bien! vous n'en serez bientôt plus.... Je n'entends pas avoir chez

moi de ces nègres qui chantent, qui prient et qui braillent....

souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa

violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux

gris.... Je suis maintenant votre Église! Vous entendez? faites comme je

dis!»

Le nègre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui répondait:

«Non!» et, comme répétés par un invisible écho, ces mots d'une vieille

prophétie, que si souvent Évangéline lui avait lue, revenaient sans

cesse à ses oreilles: «Ne crains rien, car je t'ai racheté, je t'ai

appelé de mon nom, tu es à moi!»

Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-là. Cette voix-là, il ne

l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attristée de

Tom et s'éloigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision

abondante de vêtements propres, et alla sur l'avant du bateau, où il fut

bientôt entouré des ouvriers et employés du bord. Alors, riant beaucoup

des nègres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y

avait dans la malle, et la malle elle-même; et ils pensaient tous que

c'était là un très-bon tour, et ils se divertissaient à voir de quel

oeil Tom suivait ses effets, que l'on dispersait à droite et à gauche.

La mise aux enchères de la malle fut regardée comme la meilleure farce

du monde, et donna lieu à une foule de mots spirituels.

Quand ce fut une affaire terminée, Simon revint à sa marchandise.

«Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai délivré de tout bagage

inutile. Prenez soin de ces habits-là, vous n'êtes pas près d'en avoir

d'autres. J'aime que les nègres fassent attention à leurs effets. Chez

moi l'habillement dure une année.»

Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchaînée avec une autre femme.

«Eh bien, ma chère, dit-il en lui caressant le menton, de la gaieté

donc! de la gaieté!»

Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur.

Ce regard ne lui échappa point: il fronça durement le sourcil.

«Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle,

entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la

mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, n'ayez donc pas cette

mine-là! il faut être plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous

tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrière, regardez-moi!

regardez-moi dans l'oeil!... bien droit!... là!»

Et il frappait du pied à chaque mot.

Comme s'il les eût fascinés, tous les yeux se fixèrent sur son oeil gris

étincelant.

«Maintenant, dit-il en grossissant son énorme poing pesant, qui

ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!...

pesez-le!...»

Et il l'abattit sur la main de Tom.

«Voyez-moi ces os-là! Je vous préviens que ce poing-là vaut un marteau

de fer pour abattre les nègres. Je n'ai jamais rencontré un nègre que je

n'aie pu abattre d'un seul coup.»

Et il brandit son poing si près du visage de Tom, que celui-ci se rejeta

en arrière en fermant les yeux.

«Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis

mon propre surveillant.... et je vous préviens que je vois tout.... Il

faut emboîter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle.

Avec moi, il n'y a que ce moyen-là! Vous ne trouverez jamais chez moi la

moindre douceur.... je suis sans pitié.»

Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves

s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleversés. Le maître

tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre!

«Voilà comment je m'y prends avec mes nègres, dit-il à un homme d'une

tournure distinguée, qui s'était tenu à côté de lui pendant tout ce

discours. C'est mon système.... mes commencements sont énergiques.... il

faut qu'ils sachent ce qui les attend....

--En vérité! dit l'étranger, qui le regardait avec la curiosité d'un

naturaliste examinant quelque phénomène étrange.

--Oui, en vérité, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos

gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent

duper et voler par les damnés gérants. Voyez mes articulations! hein?

Voyez mon poing! Voyez-vous ça? Là-dessus la chair est devenue dure

comme la pierre, elle a durci sur les nègres.... tâtez!»

L'étranger mit son doigt à la place indiquée et dit simplement:

«C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait

le coeur aussi dur....

--Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux

éclats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne!

personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est

un fait.

--Vous avez là un très-joli assortiment!

--C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, là-bas, il paraît que c'est un

sujet rare, je l'ai payé un peu cher, pour en faire un cocher ou un

directeur de travaux. Son défaut, c'est de ne pas vouloir être traité

comme il faut que les nègres soient traités.... mais ça lui passera....

La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce

qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas à

épargner les nègres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achète d'autres,

c'est moins de soin et moins de dépense.

--En général, combien de temps durent-ils? demanda l'étranger.

--Mon Dieu! je ne sais pas trop.... ça dépend de leur constitution! Les

individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruinés en

deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines

du monde pour les conserver. Quand ils étaient malades, je les soignais,

je leur donnais des vêtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant,

malades ou bien portants, c'est toujours le même régime.... Ça ne

servait à rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent.

Maintenant, quand un nègre meurt, j'en achète un autre.... je trouve que

c'est meilleur marché.... et, en tout cas, bien plus commode!»

L'étranger s'éloigna et alla s'asseoir à côté d'un autre voyageur qui

avait écouté toute cette conversation avec une indignation mal contenue.

«Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spécimen des

planteurs du sud.

--Non, certes! s'écria le jeune homme.

--C'est un vilain et misérable drôle!

--Et, cependant, vos lois lui permettent de posséder un certain nombre

d'êtres humains soumis à sa volonté souveraine, sans même l'ombre d'une

protection! et, si misérable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a

pas de ses pareils par milliers.

--Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et

vraiment humains.

--Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion à moi, ce

sont ceux-là, ce sont ceux-là mêmes, avec leur intelligence et leur

humanité, qui sont responsables des outrages et des violences que

subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre

sanction, tout le système ne tiendrait pas debout une heure de plus...

S'il n'y avait que des planteurs comme celui-là, fit-il en désignant du

doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coulé à fond

comme une meule de moulin... Votre honorabilité et votre humanité

sauvent et protègent sa brutalité!

--Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur

en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-être sur le bateau

des gens qui ne seraient pas aussi tolérants que moi. Attendez que nous

soyons arrivés à ma plantation, et alors vous pourrez à votre aise nous

maltraiter.»

Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencèrent une

partie de trictrac.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 32 / 43 段