C'est à quoi songeaient également, pleins de terreur, ces esclaves qui

connaissaient le caractère tyrannique et impitoyable de la maîtresse aux

mains de laquelle ils étaient tombés.... ils savaient tous que

l'indulgence ne venait pas de la maîtresse, mais du maître, et que, lui

absent, il n'y avait plus d'obstacles protecteurs entre eux et les

exigences d'une femme aigrie par la douleur.

Environ quinze jours après les funérailles, miss Ophélia travaillait

dans son appartement.... elle entendit un petit coup frappé doucement à

sa porte: c'était Rosa, la jolie petite quarteronne, dont nous avons si

souvent parlé; ses cheveux étaient en désordre et ses yeux tout gros de

larmes.

«O miss Phélia! dit-elle en tombant sur ses genoux et saisissant le bas

de sa robe, ô miss Phélia.... allez! allez! priez pour moi, priez

madame! intercédez.... Hélas! hélas! elle veut m'envoyer dehors pour

être fouettée.... Tenez!» Et elle tendit un papier à miss Ophélia.

C'était un ordre écrit de la main blanche et délicate de Marie, et

adressé au maître d'une maison de correction, de faire donner quinze

coups de fouet au porteur.

«Qu'avez-vous fait? demanda miss Ophélia.

--Vous savez, miss Phélia.... j'ai un si mauvais caractère.... c'est

bien mal à moi.... J'essayais une robe à miss Marie.... elle m'a donné

un soufflet.... J'ai parlé avant de réfléchir.... je n'ai pas été

polie.... elle a dit qu'elle saurait bien me réduire et m'apprendre une

fois pour toutes à ne pas tant lever la tête.... et elle a écrit cela et

m'a dit d'aller le porter.... J'aimerais autant qu'on me tuât tout de

suite!»

Miss Ophélia, le billet à la main, réfléchit un instant.

«Voyez-vous, miss Phélia, ce n'est pas encore tant le fouet.... si

c'était vous ou miss Marie qui dussiez me le donner.... mais un homme,

et un tel homme.... O miss Phélia! la honte!»

Miss Ophélia savait parfaitement qu'il était d'usage d'envoyer ainsi les

femmes et les jeunes filles dans des maisons de correction pour être

fouettées par les hommes les plus vils.... assez vils pour exercer leur

métier!.... Elle connaissait la honte et les dangers de tels

châtiments.... Oui, elle savait tout cela.... mais elle ne l'avait pas

vu! Aussi, quand Rosa parut devant ses yeux.... corps frêle et élégant,

à demi brisé par les convulsions du désespoir, le sang de la femme

bondit dans ses veines.... Ce sang généreux et libre de la

Nouvelle-Angleterre monta à ses joues.... et redescendit à son coeur

pour en précipiter les palpitations indignées.... Mais, toujours

prudente et maîtresse d'elle-même, elle se contint.... elle froissa le

papier dans ses mains, et d'une voix calme:

«Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle, je vais aller voir votre

maîtresse.... C'est une honte, une monstruosité.... un outrage à la

nature!» se dit-elle en traversant le salon.

Elle trouva Marie dans son grand fauteuil. Mammy la peignait et Jane lui

frictionnait les pieds.

«Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?» dit miss Ophélia.

Un profond soupir, des yeux qui se fermèrent, telle fut la première

réponse de Marie. Elle ajouta bientôt:

«Oh! je ne sais pas, cousine.... aussi bien, je pense, qu'il me soit

jamais possible d'aller.... Et elle essuya ses yeux avec un mouchoir de

batiste, encadré dans une bordure noire d'un pouce de large.

--Je venais, dit miss Ophélia avec cette petite toux qui sert de préface

aux entretiens difficiles, je venais vous parler de cette pauvre Rosa.»

Les yeux de Marie s'ouvrirent tout grands, le sang monta à ses joues

pâles, et d'une voix aiguë:

«Eh bien! qu'est-ce?

--Elle se repent de sa faute!

--Ah! vraiment! Elle s'en repentira bien davantage encore. J'ai souffert

assez longtemps l'impudence de cette créature.... Je veux l'abattre, je

veux la mettre dans la poussière.

--Mais ne pouvez-vous la punir d'une autre manière, d'une manière moins

honteuse?

--Au contraire! de la honte pour elle.... c'est ce que je veux!... Elle

a trop fait cas toute sa vie de sa délicatesse, de sa bonne mine et de

ses airs de dame.... Elle en est venue à oublier qui elle est.... Je

vais lui donner une leçon qui domptera son orgueil, j'en réponds!

--Mais, cousine, remarquez que, si vous détruisez cette délicatesse et

cette honte pudique dans une jeune fille, vous la dépravez....

--Délicatesse! fit Marie avec un rire méprisant; un beau mot pour une

telle espèce! Je veux lui apprendre, avec tous ses airs, qu'elle n'est

pas plus que la dernière créature en haillons qui traîne par les

rues.... Elle ne prendra plus ces airs-là avec moi.

--Vous répondrez à Dieu de cette cruauté, dit miss Ophélia.

--Je voudrais bien savoir quelle cruauté il y a à cela.... Je n'ai

donné l'ordre que de quinze coups seulement, et j'ai dit de ne pas

frapper très-fort.... Où donc est la cruauté?

--Vous ne voyez pas là de cruauté!.... Eh bien! soyez-en sûre, il n'y a

pas une jeune fille qui ne préférât la mort.

--Peut-être bien, avec vos sentiments.... mais toutes ces créatures sont

accoutumées à cela, il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison....

laissez-leur prendre une fois ces façons.... et vous ne pouvez plus vous

en aider.... C'est ce qui m'est arrivé avec mes esclaves.... Maintenant,

je commence à les réduire, et je vais leur faire savoir qu'ils iront

tous au fouet, s'ils ne se corrigent pas.» Marie promena autour d'elle

un regard décidé.

Jane baissa la tête et trembla, comme si elle eût compris que ceci lui

était particulièrement adressé.... Miss Ophélia s'assit un instant,

comme si elle eût avalé quelque mélange susceptible de faire

explosion.... Elle paraissait prête à éclater.... mais se rappelant

l'inutilité de toute discussion avec une telle nature, elle resta bouche

close, se recueillit et sortit de la chambre.

Il fallut, quoi qu'il lui en coûtât, aller dire à la pauvre Rosa qu'elle

n'avait pu rien faire pour elle. Un instant après, un des esclaves entra

et dit qu'il avait ordre de sa maîtresse de la conduire à la maison de

correction. Elle fut entraînée malgré ses larmes et ses résistances.....

Quelques jours après cette scène, Tom, rêveur, se tenait sur le balcon;

il fut rejoint par Adolphe, abattu et désolé depuis la mort de son

maître.... Adolphe savait bien qu'il avait toujours déplu à Marie;

pendant que son maître vivait, il n'y prenait pas garde; maintenant il

vivait «dans la crainte et le tremblement,» ne sachant pas trop ce qu'il

adviendrait de lui.

Marie avait eu plusieurs conférences avec ses hommes d'affaires. Après

avoir pris l'avis de son beau-frère, elle se résolut à vendre

l'habitation ainsi que tous les esclaves, ne se réservant que ceux qui

lui appartenaient en propre: quant à ceux-ci, elle les ramènerait avec

elle chez son père.

«Savez-vous, Tom, fit Adolphe, que nous allons être tous vendus?

--Qui vous a appris cela?

--Je m'étais caché derrière les rideaux, quand madame a parlé avec

l'homme de loi.... Dans quelques jours nous allons tous passer aux

enchères, Tom!

--Que la volonté de Dieu soit faite! dit Tom en se croisant les bras et

en poussant un profond soupir....

--Nous ne retrouverons jamais un pareil maître, dit Adolphe d'un ton

craintif... Mais j'aime encore mieux être vendu que de rester avec

madame.»

Tom se détourna: son coeur était plein.... L'espérance et la liberté, la

pensée lointaine de sa femme et de ses enfants, s'étaient tout à coup

levées devant son âme patiente, comme devant les yeux du matelot qui

sombre en touchant le port se dressent la flèche de l'église et les

toits aimés du village natal, aperçus derrière la vague sombre comme

pour envoyer et recevoir un dernier adieu. Tom serra plus étroitement

ses bras contre sa poitrine.... Il refoula ses larmes amères et il

essaya de prier.... Le pauvre esclave éprouvait maintenant un désir de

liberté tellement irrésistible que plus il répétait: «Seigneur, que ta

volonté soit faite!» plus il était désespéré.

Il alla trouver miss Ophélia, qui, depuis la mort d'Éva, lui avait

témoigné une bonté pleine d'égards....

«Miss Phélia, lui dit-il, M. Saint-Clare m'avait promis ma liberté....

Il avait même commencé les démarches.... et maintenant, si miss Phélia

voulait être assez bonne pour en parler à madame.... peut-être madame

voudrait achever.... pour se conformer au désir de M. Saint-Clare....

--Je parlerai pour vous, Tom, et de mon mieux.... mais, si cela dépend

de Mme Saint-Clare, je n'espère pas beaucoup; mais, enfin, j'essayerai.»

Ceci se passait quelques jours après l'aventure de Rosa, et pendant que

miss Ophélia faisait ses préparatifs de départ pour retourner dans le

nord.

En y réfléchissant sérieusement, elle se dit qu'elle avait, sans nul

doute, mis trop de chaleur dans sa première discussion avec Marie, et

elle résolut, pour cette fois, de modérer son zèle et d'être aussi

conciliante que possible. Elle se recueillit, prit son tricot, et alla

dans la chambre de Marie, bien résolue à se montrer très-aimable et à

négocier l'affaire de Tom avec toute l'habileté de sa diplomatie.

Elle trouva Marie étendue tout de son long sur un sofa, le coude dans

les oreillers. Jane, qui était allée faire des emplettes, déployait

devant elle des étoffes d'un noir un peu plus clair.

«Voilà qui fera l'affaire.... dit Marie en choisissant; seulement je ne

sais pas si c'est bien deuil.

--Comment donc, madame! dit Jane avec volubilité, Mme la générale

Daubernon portait la même chose, l'été dernier, après la mort du

général.... et cela lui allait à ravir!

--Qu'en pensez-vous, miss Ophélia?

--C'est affaire de mode, j'imagine, et vous êtes meilleur juge que moi.

--Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une robe que je puisse

mettre.... Je pars la semaine prochaine, il faut bien que je me décide.

--Ah! vous partez si tôt?

--Oui, le frère de Saint-Clare a écrit; il pense, comme l'homme

d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves....

quant à la maison, on attendra une occasion favorable.

--Il y a une chose, dit miss Ophélia, dont je voulais vous parler....

Augustin avait promis la liberté à Tom.... il avait même commencé les

premières formalités.... j'espère que vous voudrez bien les faire

terminer....

--C'est certainement ce que je ne ferai pas, dit aigrement Mme

Saint-Clare. Tom est un des meilleurs et des plus chers de nos

esclaves.... Non! non! et puis, qu'a-t-il besoin de sa liberté?... il

est bien plus heureux comme il est!...

--Il la désire vivement, et son maître la lui a promise....

--Eh mon Dieu! oui, il la désire, ils la désirent tous.... une race de

mécontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en

principe, contre l'émancipation, dans tous les cas. Gardez un nègre, il

ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne

travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra très-mauvais sujet: j'ai eu

cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les

affranchir!...

--Mais Tom! il est si rangé, si pieux.... si capable....

--Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il

ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout.

--Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un

mauvais maître?

--Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les

maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis née.... j'ai été

élevée dans le sud.... je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât

très-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce côté-là.

--Soit! reprit avec fermeté miss Ophélia; mais je sais qu'un des

derniers désirs de votre mari, c'était de rendre la liberté à Tom;

c'était une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre

chère petite Éva,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la

violer....»

Marie, à cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et

aspira très-fortement les sels de son flacon.

«Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'égards pour rien....

Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappelé ainsi le souvenir de mes

infortunes.... c'est un manque d'égards.... Des égards! on n'en a pas

pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je n'avais qu'une fille unique....

je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout le monde ne

pouvait me convenir, à moi! Mon mari m'est enlevé aussi, et vous avez

assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs.... quand vous

voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes

intentions.... mais vous êtes bien imprudente.... bien imprudente!»

Et Marie sanglota à perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la

fenêtre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tête, ouvrir sa

robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophélia profita pour

regagner son appartement.

Miss Ophélia vit bien que tout était inutile; Mme Saint-Clare trouvait

des ressources inépuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs:

c'était sa réponse dès qu'on lui rappelait les voeux de sa fille et de

son mari. Miss Ophélia prit le meilleur parti qui lui restât: elle

écrivit à Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et réclamant une

prompte assistance.

Le lendemain, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres, furent

conduits au magasin des esclaves, pour y attendre le bon plaisir du

marchand, qui devait en faire un lot.

CHAPITRE XXX.

Un magasin d'esclaves.

Un magasin d'esclaves! Peut-être ce mot seul évoque-t-il, devant

quelques-uns de mes lecteurs, des visions horribles; ils se figurent

quelque horrible Tartare, bien noir et bien affreux.

. . . . . . Informe, ingens, cui lumen ademptum!

Eh non, innocent lecteur! les hommes d'aujourd'hui ont trouvé le moyen

de pécher habilement, doucement, de façon à ne pas blesser les yeux et

la sensibilité de la bonne compagnie. La marchandise humaine est

avantageuse sur la place; on a donc soin qu'elle soit bien nourrie, bien

vêtue, bien soignée, bien traitée, pour qu'elle arrive au marché forte,

grasse et brillante! Un magasin d'esclaves, à la Nouvelle-Orléans,

ressemble, extérieurement du moins, à toutes les autres maisons; il est

tenu fort proprement; mais chaque jour, sous une espèce d'auvent, dans

la rue, vous voyez étalées des rangées d'hommes et de femmes, comme

échantillon de ce que l'on vend à l'intérieur.

On vous invite courtoisement à entrer et à examiner. On vous annonce que

vous trouverez là une grande quantité de maris, de femmes, de frères, de

soeurs, de pères, de mères, de jeunes enfants, à vendre ensemble ou

séparément, à la volonté de l'acquéreur; et cette âme immortelle,

rachetée par le sang et les angoisses du Fils de Dieu.... au milieu des

tremblements de terre, des rochers déchirés, des tombeaux ouverts....

cette âme est vendue, louée, engagée, échangée pour de l'épicerie ou

toute autre denrée, selon que l'aura voulu le caprice du marchand ou la

nécessité présente du commerce.

Un jour ou deux après la conversation que nous avons rapportée entre

Marie et miss Ophélia, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres

esclaves ayant appartenu à Saint-Clare, étaient confiés aux aimables

soins de M. Skeggs, qui tenait un dépôt, rue de ***, pour passer aux

enchères le lendemain.

Tom avait, comme plusieurs autres, une malle pleine d'effets à lui.

Les esclaves furent mis, pour la nuit, dans une longue pièce où se

trouvaient rassemblés beaucoup d'autres hommes de tout âge, de toute

taille et de toute couleur, et d'où partaient les éclats de rire d'une

gaieté hébétée.

«Ah! ah! très-bien! continuez, garçons, continuez! fit M. Skeggs. Mes

gens sont toujours si gais!... Ah! ciel! Sambo, qui fait tout ce bruit?»

Sambo était un grand nègre, qui se livrait à toutes sortes de plates

bouffonneries qui réjouissaient fort ses compagnons.

Tom, on se l'imagine aisément, n'était pas d'humeur à partager cette

gaieté; il plaça sa malle aussi loin que possible du groupe turbulent,

s'assit dessus et appuya son visage contre le mur.

Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine s'efforcent, avec une

persévérance systématique, d'entretenir parmi les esclaves une gaieté

bruyante; c'est le moyen de noyer chez eux la réflexion et de les rendre

insensibles à leurs maux. Le but du commerçant, depuis le premier moment

où il a pris le nègre dans les marchés du nord pour le vendre dans les

marchés du sud, c'est de le rendre insensible, indifférent, brutal. Le

trafiquant complète sa cargaison dans la Virginie et dans le Kentucky;

il la conduit ensuite dans quelque endroit convenable et sain, souvent

aux eaux, dans le but de l'engraisser. On les fait manger à discrétion,

et, comme quelques-uns peuvent prendre de la mélancolie, le marchand a

soin de se procurer un violon, et on les fait danser.... Et celui qui ne

veut pas s'amuser, celui dont les pensées se reportent trop vivement sur

sa femme, sur ses enfants, sur sa maison.... et qui ne peut pas être

gai.... on le regarde comme un sournois dangereux, et l'on fait retomber

sur lui toutes les vexations que peut inventer le mauvais vouloir d'un

maître cruel et sans contrôle. L'insouciance, la pétulance, la

gaieté.... surtout quand il y a des témoins, voilà ce que l'on veut des

esclaves.... On espère ainsi trouver un bon acheteur, et l'on ne craint

pas d'éprouver des pertes sérieuses.

«Qu'est-ce que ce nègre fait donc là?» dit Sambo, marchant à Tom, quand

M. Skeggs eut quitté la chambre.

Sambo était noir comme l'ébène, grand, gai, parlait avec volubilité, et

faisait force tours et grimaces.

«Que faites-vous là? dit-il en s'adressant à Tom et lui donnant un coup

de poing dans le côté, en manière de plaisanterie.... Vous méditez?...

hein!

--Je serai vendu demain aux enchères! dit Tom tranquillement.

--Vendu aux enchères!... Ah! ah! garçons,... en voilà une

plaisanterie!... Je voudrais bien être de la partie.... Eh bien, vous

autres, n'est-il pas risible, celui-là?... Eh mais, votre compagnon,

celui-ci, doit-il être vendu aussi demain? dit Sambo en posant

familièrement sa main sur l'épaule d'Adolphe.

--Laissez-moi, je vous prie, dit Adolphe fièrement, et en se reculant

avec un extrême dégoût.

--Ah! ah! garçons, voilà un vrai modèle de nègre blanc.... blanc comme

lait et qui sent! fit-il, en s'avançant encore et en flairant. Oh! Dieu,

comme il ferait bien l'affaire chez un débitant de tabac!... Il

parfumerait la marchandise.... oui.... il embaumerait la boutique,

parole!

--Je vous dis de me laisser, entendez-vous! s'écria Adolphe furieux.

--Ah! comme vous êtes délicats, vous autres, nègres blancs! On ne peut

pas vous toucher, voyez-vous ça!»

Et Sambo parodia grotesquement les façons d'Adolphe.

«En voilà, fit-il, des airs et des grâces! On voit bien que nous avons

été dans une bonne maison.

--Oui! oui! j'avais un maître qui vous aurait bien achetés.... tout ce

que vous êtes là!

--Voyez-vous ça! Quel gentleman ça devait être!

--J'appartenais à la famille Saint-Clare, dit Adolphe d'un ton fier.

--En vérité!... eh bien! il doit être fort heureux de se débarrasser de

toi, ton maître.... Il va sans doute te vendre avec un lot de

porcelaines fêlées,» dit Sambo ajoutant à ses paroles une grimace

narquoise....

Adolphe, exaspéré de cette insulte, s'élança sur son adversaire, jurant

et frappant à droite et à gauche.... La troupe riait et applaudissait.

Le bruit fit venir le maître.

«Qu'est-ce donc, garçons? la paix, la paix!» dit-il en brandissant un

long fouet.

Les esclaves s'enfuirent dans toutes les directions, à l'exception de

Sambo qui, comptant sur ses priviléges de bouffon reconnu, resta ferme,

enfonçant sa tête dans ses épaules chaque fois que son maître le

menaçait.

«C'est pas nous, maître, c'est pas nous!... Nous sommes bien

tranquilles! c'est les nouveaux. Ils nous tracassent.... ils sont

toujours après nous.»

Le maître se tourna du côté de Tom et d'Adolphe, distribua, sans plus

ample information, quelques coups de pied et quelques gourmades, et,

après avoir ordonné à tout le monde d'être sage et de s'aller coucher,

lui-même se retira.

Pendant que cette scène se passait dans le dortoir des hommes, voyons ce

que l'on faisait dans l'appartement des femmes.

Les femmes étaient étendues sur le plancher en diverses attitudes. Rien

ne saurait offrir un spectacle plus étrange que toutes ces femmes

endormies.... Il y en avait de toutes les nuances, depuis le marbre

blanc jusqu'à l'ébène sombre et lustré. Il y en avait de tous les âges,

depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Voici une belle et brillante

enfant de dix ans. Sa mère a été vendue hier même, et maintenant elle

pleure, la pauvre petite, parce qu'il n'y a plus personne pour veiller

sur son sommeil. Voici une vieille négresse hors d'âge; ses bras

amaigris, ses doigts calleux, révèlent les durs travaux. On la donnera

demain, par-dessus le marché, pour ce qu'on en pourra tirer. En voilà

partout! quarante, cinquante! la tête enveloppée de linges, de

couvertures, de ce qu'elles trouvent.

Dans un coin, séparées du reste de la foule, et plus dignes d'intérêt,

on peut remarquer deux femmes.

L'une d'elles est une mulâtresse au costume décent, à l'oeil doux, à la

physionomie attrayante; elle peut avoir de quarante à cinquante ans;

elle est coiffée d'un turban de Madras rouge, très-beau d'étoffe; elle

est proprement vêtue. On voit qu'elle sort d'une maison où l'on avait

soin d'elle.... Tout près d'elle, blottie contre elle, comme un oiseau

dans son nid, est une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une

quarteronne, on peut le voir à sa carnation plus blanche.... Elle a du

reste les traits de sa mère: c'est le même oeil, doux et noir, avec de

plus longs cils; ses cheveux bouclés ont les teintes brunes les plus

riches.... Elle aussi est mise avec une grande propreté; ses petites

mains, délicates et blanches, ne semblent pas connaître les oeuvres

serviles. Ces deux femmes seront vendues demain, avec les esclaves de

Saint-Clare. Le gentleman à qui elles appartiennent, et qui recevra le

prix de leur vente, est un membre de l'Église chrétienne de New-York.

Oui, il touchera l'argent.... et il ira s'asseoir au banquet de son

Dieu, qui est leur Dieu!.... et il n'y pensera plus!

Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient été

longtemps attachées à la personne d'une aimable et pieuse dame de la

Nouvelle-Orléans. On leur avait appris à lire et à écrire, on les avait

instruites des vérités de la religion, et, pendant longtemps, elles

avaient eu le sort le plus heureux que puisse espérer une femme de leur

condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la

direction de la fortune maternelle, et, soit incapacité, soit

négligence, il éprouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses

plus forts créanciers était la maison B. et Cie de New-York. B. et

Cie firent écrire à leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans;

celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves

planteurs étaient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli;

l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous

l'avons dit, était chrétien; il habitait un État libre. Cette nouvelle

le mit assez mal à son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'âmes

humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille

dollars d'engagés. C'était bien de l'argent pour un principe! Il

réfléchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis

il écrivit à son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour

le mieux de ses intérêts.

La lettre arriva à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain Emmeline et Suzanne

furent envoyées au dépôt pour attendre les prochaines enchères. Nous

pouvons les apercevoir sous le pâle rayon de la lune qui glisse à

travers la fenêtre. Écoutons leur conversation.... toutes deux pleurent;

mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas

l'entendre.

«Mère, appuyez votre tête sur mes genoux, et tâchez de dormir un peu,

disait la fille, qui s'efforçait de paraître calme.

--Je n'ai pas le coeur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la

dernière nuit que nous passons ensemble....

--Ne parlez pas ainsi, mère.... Peut-être serons-nous vendues

ensemble!... Qui sait?

--C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de

nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose

que le danger....

--Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions

facilement vendues....»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 31 / 43 段