Saint-Clare écrivit l'acte rapidement; il connaissait les affaires....

rien ne fut plus aisé.... il signa son nom en majuscules largement

étalées, et termina le tout par un parafe flamboyant....

«Voilà, miss Vermont! tout y est.... Et il lui tendit le papier.

--Brave garçon! dit-elle en souriant; mais ne faut-il point un témoin?

--En effet!... mais voici.... Marie! dit-il en ouvrant la porte de la

chambre de sa femme, notre cousine voudrait un autographe de vous...

Mettez votre nom au bas de ceci.

--Qu'est-ce? dit Marie en parcourant l'écrit.... Oh! ridicule! Je

croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-là....

Mais.... et elle signa négligemment.... si elle a un caprice pour cet

objet, nous le lui cédons de grand coeur.

--Elle est maintenant à vous corps et âme, dit Saint-Clare en tendant le

papier à sa cousine.

--Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant, dit miss Ophélia: Dieu seul

peut me donner des droits sur elle, mais je puis maintenant la

protéger.

--Elle est à vous d'après la fiction légale,» dit Saint-Clare; et il

retourna dans le salon et prit son journal.

Miss Ophélia, qui ne recherchait pas précisément la société de Marie,

l'y suivit bientôt, après toutefois qu'elle eut serré son papier.

Elle s'assit et se mit à tricoter... puis tout à coup:

«Augustin, avez-vous songé à vos esclaves.... en cas de mort?

--Non!»

Et il continua sa lecture.

«Alors votre indulgence à leur égard pourra bien se trouver un jour une

grande cruauté....»

C'est une réflexion que Saint-Clare s'était bien souvent faite à

lui-même: il répondit négligemment:

«Je compte m'en occuper un de ces jours....

--Quand?

--Plus tard....

--Et si vous mourriez auparavant?...

--Eh bien! cousine, qu'est-ce à dire?...»

Il quitta son journal et la regarda fixement.

«Me trouvez-vous des symptômes de fièvre jaune ou de choléra?...

pourquoi me poussez-vous, avec tant de persévérance, à faire des

arrangements en cas de mort?

--En pleine vie, nous sommes dans la mort!»

Saint-Clare se leva, rejeta le journal et marcha avec assez

d'insouciance jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur la véranda. Il voulait

mettre fin à cette conversation qui lui était désagréable; mais tout

seul et machinalement il répétait ce mot, la mort!... Il s'appuya sur le

balcon et regarda le jet d'eau étincelant, qui s'élançait et retombait

dans le bassin. Puis, comme à travers un brouillard épais et gris, il

aperçut vaguement les fleurs, les arbres, les vases de la cour, et il

répéta encore ce mot mystérieux, ce mot qu'on trouve dans toutes les

bouches, ce mot terrible:

LA MORT!

«Il est vraiment étrange, se disait-il, qu'il y ait un tel mot et une

telle chose, et que nous l'oubliions toujours!... On vit, on est ardent,

on est jeune, on est beau, plein d'espérances, de désirs, de besoins, et

le lendemain on est parti.... parti sans retour, pour toujours

parti!...»

C'était une de ces belles soirées du sud, tiède et pleine de rayons

d'or.... Il alla jusqu'au bout du balcon.... il vit Tom, penché sur sa

Bible, se montrant chaque mot du doigt et se le murmurant à lui-même

avec toutes les marques d'une profonde attention.

«Voulez-vous que je vous lise, Tom? dit Saint-Clare en s'asseyant auprès

de lui.

--Si m'sieu voulait, dit Tom avec reconnaissance.... m'sieu lit si

bien!»

Saint-Clare prit le livre, regarda l'endroit, et se mit à lire un des

passages annotés par les grosses marques de Tom.

Voici le passage:

«Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et les saints anges

avec lui, il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et devant lui seront

rassemblées toutes les nations.... Et il séparera les hommes les uns

d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs.»

Saint-Clare lut d'une voix animée jusqu'à ce qu'il arrivât au dernier

verset....

«Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: «Éloignez-vous de moi,

maudits, et allez au feu éternel.

«Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger.... J'ai eu

soif, et vous ne m'avez pas donné à boire.

«J'étais étranger, et vous ne m'avez pas reçu chez vous....

«J'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu.

«J'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.»

«Et alors ils lui répondront:

«Seigneur, quand donc avons-nous vu que vous aviez faim, que vous aviez

soif, que vous étiez sans asile, que vous étiez nu, que vous étiez

malade, que vous étiez en prison.... et ne vous avons-nous pas assisté?»

«Et il leur répondra:

«Chaque fois que vous avez refusé d'assister le dernier d'entre mes

frères.... c'est moi-même que vous avez refusé.»

Saint-Clare parut frappé de ce dernier passage, car il le lut deux fois,

et la seconde fois lentement, comme s'il en eût médité les paroles.

«Tom, dit-il, ces gens qui sont si rigoureusement traités ont fait tout

juste ce que je fais.... Ils ont vécu dans l'aisance, confortablement,

sans s'inquiéter combien de leurs frères avaient faim, avaient soif,

étaient malades ou en prison!...»

Tom ne répondit pas.

Saint-Clare se leva et marcha tout pensif le long de la véranda,

paraissant oublier tout ce qui n'était pas sa pensée.... et il était si

absorbé, que Tom fut obligé de lui rappeler que l'on avait sonné deux

fois pour le thé.

Pendant le thé, Saint-Clare demeura distrait et tout pensif. Le thé

fini, Marie, miss Ophélia et lui passèrent au salon sans mot dire.

Marie s'étendit sur un sofa, à l'abri d'une moustiquaire de soie; elle

fut bientôt profondément endormie.

Miss Ophélia tricotait.

Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et

mélancolique. On l'eût dit plongé dans une profonde rêverie.... Il se

parlait à lui-même avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un

des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les années avaient jauni les

feuilles.... Il les tournait l'une après l'autre.

«Tenez, dit-il à miss Ophélia, voici un des livres de ma mère, voici de

son écriture, venez voir! elle avait tiré cela du _Requiem_ de Mozart,

et l'avait arrangé pour elle.»

Miss Ophélia se leva et vint voir.

«Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre

encore.»

Il frappa quelques accords majestueux, et il commença de chanter cette

vieille hymne latine:

Dies iræ, etc.

Tom, qui écoutait du dehors, fut attiré par la musique jusqu'à la porte

du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne

comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manière

de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les

grandes strophes pathétiques. Et pourtant, que la sympathie de son coeur

eût été plus ardente, s'il eût compris le sens de ces belles paroles:

Recordare, Jesu pie,

Quod sum causa tuæ viæ:

Ne me perdas illa die!

Quærens me, sedisti lassus;

Redemisti, crucem passus:

Tantus labor non sit cassus!

Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathétique et passionnée.

Le voile des années s'était déchiré, il lui semblait entendre la voix de

sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient

à flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart

trouva pour la première fois le secret, quand il voulut chanter le

_Requiem_ de sa messe de mort.

Saint-Clare s'arrêta, il appuya un instant sa tête dans sa main, puis il

se leva et marcha dans le salon.

«Quelle magnifique conception, dit-il, que celle du jugement dernier! Le

redressement des torts de tous les âges, la solution de tous les

problèmes moraux par une infaillible sagesse! Oui! c'est une magnifique

image!

--Une terrible image! répliqua miss Ophélia.

--Oui, terrible pour moi, dit Saint-Clare en s'arrêtant tout pensif.

Cette après-midi, je lisais à Tom un chapitre de saint Matthieu, qui

décrit ce jugement. Cela m'a frappé.» On s'imaginerait que pour être

exclu du ciel il faut avoir commis de terribles crimes. Eh bien, non!

ils sont condamnés pour n'avoir pas fait le bien, comme si cela seul

renfermait tous les torts!

--Sans doute, dit miss Ophélia, ne pas faire du bien, c'est faire mal!

--Eh bien! dit Saint-Clare se parlant à lui-même et avec une extrême

agitation, que dire de celui que son coeur, son éducation, ses relations

sociales appelaient à quelque noble rôle..., et qui est resté incertain,

rêveur, indifférent, neutre, en face des luttes, des agonies, du

désespoir de l'humanité..., quand il eût pu agir?

--Que celui-là se repente et qu'il commence maintenant, dit miss

Ophélia.

--Toujours pratique! toujours au noeud de la difficulté! reprit

Augustin, dont le visage s'éclaira d'un sourire.... Ainsi, cousine, vous

ne me laissez jamais le temps des réflexions générales. Vous me heurtez

toujours contre les actualités présentes. Vous avez dans l'esprit un

éternel _maintenant_.

--_Maintenant_ est à moi... C'est le seul moment dont je sois sûre, quoi

que je veuille faire, reprit miss Ophélia.

--Chère petite Éva! pauvre enfant, dit Saint-Clare; son âme douce et

simple voulait me voir faire le bien!»

Depuis la mort d'Éva, c'était la première fois que Saint-Clare parlait

autant d'elle.... On voyait tous les sentiments qu'il était obligé de

refouler dans son coeur.

«Mes idées sur le christianisme sont telles, reprit-il bientôt, que je

ne pense pas qu'un homme puisse être chrétien sans se jeter de tout son

poids contre ce monstrueux système d'injustice, qui est pourtant le

fondement de notre société.... Oui, s'il le faut, un chrétien doit

sacrifier sa vie dans le combat de cette cause! Moi, du moins, je ne

pourrais pas être chrétien autrement.... Mais j'ai rencontré des

chrétiens éclairés dont ce n'était pas l'avis. Eh bien! je confesse que

l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur indifférence pour les

maux de leurs frères, m'ont rempli d'horreur, et ont été plus que tout

le reste, la cause de mon scepticisme.

--Puisque vous saviez, pourquoi n'avoir pas fait?

--Ah! pourquoi? parce que je n'avais que cette sorte de bienveillance

qui consiste à s'étendre sur un sofa et à maudire l'Église et le clergé

qui ne se font pas chaque jour martyrs et confesseurs.... Il est si

facile, hélas! de voir que les autres devraient être martyrs....

--Eh bien! allez-vous du moins agir différemment.... maintenant?

--Dieu seul connaît l'avenir. Je suis plus brave qu'autrefois parce que

j'ai tout perdu, et que celui qui n'a rien à perdre court aisément tous

les risques.

--Et qu'allez-vous faire?

--Mon devoir, je l'espère, autant que je le pourrai, envers ces

malheureux.... Je vais commencer par mes pauvres esclaves pour qui je

n'ai encore rien fait.... et peut-être quelque jour me sera-t-il

possible de faire quelque chose pour cette classe tout entière! quelque

chose pour sauver mon pays de cette honte qui le couvre devant toutes

les nations civilisées!...

--Croyez-vous qu'une nation consente jamais à émanciper ses esclaves?

--Je ne sais.... Voici le temps des grandes actions.... Çà et là

l'héroïsme et le dévouement se lèvent sur cette terre.... Les nobles de

la Hongrie affranchissent des milliers de serfs. Comme argent, c'est une

perte immense. Peut-être parmi nous se trouvera-t-il des coeurs

généreux, qui n'évalueront pas l'homme en dollars et en centimes.

--J'ai peine à le croire, fit mis Ophélia.

--Supposez que nous nous levions demain, et que nous affranchissions ces

milliers d'esclaves, qui les instruira? qui leur apprendra à bien user

de leur liberté? Ils ne pourront jamais faire grand'chose parmi nous.

Nous sommes nous-mêmes trop paresseux et trop peu pratiques pour leur

donner cette industrie et cette énergie sans lesquelles on ne pourra pas

en faire des hommes! Ils iront dans le nord, où le travail est à la

mode, où tout le monde travaille. Mais dites-moi, dans le nord, la

philanthropie chrétienne est-elle assez grande pour suffire à la tâche

de cette tutelle et de cette éducation? Vous envoyez des dollars par

milliers aux missions étrangères; mais souffrirez-vous qu'on envoie ces

païens dans vos villes et dans vos villages?... donnerez-vous votre

temps, vos pensées, votre argent pour les enrôler sous la bannière du

Christ? voilà ce que je voudrais savoir! Si nous émancipons,

élèverez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un ménage

nègre pour l'instruire et le convertir? Combien de marchands prendraient

Adolphe, si j'en voulais faire un commis? combien de fabricants, si je

lui apprenais le commerce? Si je voulais mettre Jane et Rosa à l'école,

combien d'écoles voudraient les recevoir dans vos États du nord? Combien

de familles les accueilleraient?... et pourtant elles sont aussi

blanches que bien des femmes du midi ou du nord. Vous voyez, cousine,

que je suis juste. Notre position est mauvaise. Nous sommes les

oppresseurs officiels des nègres; mais les préjugés anti-chrétiens du

nord ne les oppriment pas moins cruellement....

--C'est vrai, cousin, je le sais; c'était vrai même avec moi.... jusqu'à

ce que je sois parvenue à vaincre mes répugnances.... Mais elles sont

vaincues.... et je crois qu'il y a dans le nord une foule de braves gens

qui n'ont besoin que d'apprendre leur devoir.... Il faut sans doute plus

de dévouement pour recevoir ces païens parmi nous que pour leur envoyer

des missionnaires chez eux.... Je crois pourtant que nous le ferons.

--Vous, oui! je sais que vous ferez tout ce que vous regarderez comme

votre devoir.

--Mon Dieu! je ne suis déjà pas si bonne, dit miss Ophélia. Les autres

feront comme moi, s'ils voient comme moi. J'ai l'intention de ramener

Topsy chez nous. On s'étonnera bien un peu tout d'abord, mais ils

arriveront à partager mes vues. Je sais d'ailleurs qu'il y a, dans le

nord, bon nombre de gens qui font ce que vous disiez tout à l'heure.

--Oui... une minorité! et, si nos émancipations sont trop nombreuses,

nous entendrons bientôt de vos nouvelles.»

Miss Ophélia ne répondit rien. Il y eut quelques instants de silence; le

visage de Saint-Clare portait des traces d'accablement, il avait une

expression sombre et rêveuse.

«Je ne sais, dit-il, ce qui me fait ce soir si souvent penser à ma mère.

Je me sens dans l'âme je ne sais quels attendrissements, comme si ma

mère était près de moi. Je pense à tout ce qu'elle avait l'habitude de

me dire.... Quelle étrange chose que parfois le passé revienne à nous si

vivant!»

Saint-Clare marcha encore quelques instants dans le salon.

«Je crois, dit-il, que je vais sortir un peu. Qu'est-ce qu'on dit ce

soir?... Il faut que je voie cela.»

Il prit son chapeau et quitta le salon.

Tom le suivit jusqu'à la porte de la cour et lui demanda s'il devait

l'accompagner.

«Non, mon garçon, je serai ici dans une heure...»

Tom s'assit sous la véranda.

C'était une splendide soirée: Tom regardait le jet d'eau, dont l'écume

s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il

écoutait le murmure des eaux.... il pensait à sa famille et à sa

maison.... Il se disait que bientôt il serait libre..., que bientôt il

pourrait les revoir.... il se disait qu'à force de travail il

rachèterait sa femme et ses enfants.... Il éprouvait une sorte de joie à

sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientôt ses

bras seraient à lui, et qu'ils conquerraient la liberté de sa

famille.... Il pensa à son jeune maître, et adressa pour lui au ciel sa

prière accoutumée.... Puis il pensa encore à cette belle Évangéline,

maintenant parmi les anges.... et bientôt il s'imagina que ce visage

brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'écume étincelante de la

fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rêva qu'il

la voyait venir à lui, légère et bondissante comme autrefois.... une

guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animées et l'oeil

rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'éleva

lentement du sol, ses joues devinrent plus pâles, ses yeux profonds

avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tête.... Et la

vision s'évanouit.

Tom fut réveillé par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de

voix à la porte.

Il courut ouvrir.... Des hommes entrèrent.... Ils portaient sur une

civière un corps enveloppé dans un manteau: la lumière de la lampe

tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perçant.... le cri de

l'effroi et du désespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison....

Les hommes s'avancèrent, avec leur fardeau, jusqu'à la porte du salon,

où miss Ophélia tricotait.

Saint-Clare était entré dans un café, pour lire un journal du soir. Une

querelle s'était élevée entre deux hommes, un peu excités par la

boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les

séparer. Saint-Clare, en s'efforçant de désarmer un des deux hommes,

avait reçu un coup de couteau dans le côté.

La maison se remplit bientôt de gémissements, de pleurs, de cris et de

lamentations; les esclaves désespérés s'arrachaient les cheveux, se

jetaient par terre, ou couraient, éperdus, dans toutes les directions;

Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophélia gardaient seuls

quelque présence d'esprit. Miss Ophélia fit disposer un des sofas du

salon; on étendit dessus le blessé tout sanglant. Saint-Clare s'était

évanoui de douleur et de faiblesse, à bout de sang. Miss Ophélia lui fit

respirer des sels. Il revint à lui, ouvrit les yeux, les promena tout

autour de l'appartement, et les arrêta enfin sur le portrait de sa mère.

Le médecin arriva et fit son examen. On vit bientôt, à son air, qu'il

n'y avait pas d'espoir. Il n'en mit pas moins de soin à panser la

blessure, assisté de miss Ophélia et de Tom. Les esclaves, désolés, se

pressaient autour des portes, pleurant et sanglotant.

«Il faut les écarter, dit le médecin. Tout dépend maintenant du repos où

on le laissera.»

Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement les malheureux êtres que

miss Ophélia et le docteur s'efforçaient de faire sortir du salon.

«Pauvres gens!» dit-il, et l'on vit sur son visage l'ombre d'un remords.

Adolphe refusa de sortir. La terreur l'avait complétement égaré; il se

coucha sur le parquet, et rien ne put le faire se relever. Les autres

cédèrent aux instantes recommandations de miss Ophélia et se retirèrent,

pensant que le salut de leur maître dépendait de leur obéissance et de

leur calme.

Saint-Clare pouvait à peine parler.... il avait les yeux fermés; mais on

ne devinait que trop l'amertume de ses pensées. Au bout d'un instant, il

posa sa main sur la main de Tom, agenouillé auprès de lui.

«Tom! pauvre Tom!

--Eh bien, maître?

--Je meurs, dit Saint-Clare en lui prenant la main..., priez!

--Voulez-vous un prêtre?» dit le médecin.

Saint-Clare fit signe que non, et dit à Tom avec plus d'énergie encore:

«Priez!»

Et Tom pria de tout son coeur et de toutes ses forces pour cette âme qui

passait.... pour cette âme qui semblait se révéler tout entière, si

triste et si désolée, dans le regard de ces grands yeux bleus

mélancoliques.... Ah! c'était bien la prière offerte avec des cris et

des larmes!

Quand Tom eut fini, Saint-Clare lui prit la main et le regarda sans rien

dire. Puis il referma les yeux, tout en retenant la main.... Aux portes

de l'éternité, la main blanche et la main noire se serrent d'une égale

étreinte.... Cependant, doucement et d'une voix entrecoupée, Saint-Clare

murmurait:

Recordare, Jesu pie,

. . . . . . . . . . . . .

Ne me perdas.... illa die!

. . . . . . . . . . . . .

Quærens me.... sedisti lassus,...

Les paroles qu'il avait chantées dans la soirée lui revenaient à

l'esprit....; paroles de supplication, adressées à la miséricorde

infinie. Il entr'ouvrait encore les lèvres, et les fragments de l'hymne

en tombaient....

«L'esprit s'égare, dit le médecin.

--Au contraire, il se retrouve enfin, dit Saint-Clare avec énergie;

enfin, enfin!...»

Cet effort l'épuisa.

La pâleur de la mort s'étendit sur ses traits, et avec elle, comme si

elle fût tombée des ailes d'un ange compatissant, une expression de paix

et de calme. On eût dit un enfant qui s'endort.

Il resta quelques instants immobile.

Tous voyaient que la main du Tout-Puissant était sur lui. Avant que

l'âme prît son essor, il ouvrit encore les yeux. Il y eut comme une

lueur de joie, de cette joie qu'on éprouve à reconnaître ceux qu'on

aime.... Il murmura: «Ma mère!» Tout était fini.

CHAPITRE XXIX.

Les abandonnés.

On parle souvent du malheur des nègres qui perdent un bon maître. On a

raison. Je ne connais pas, sur la terre de Dieu, de créatures plus

infortunées et plus vraiment à plaindre....

L'enfant qui a perdu son père a du moins pour lui la protection de ses

amis et de la loi. Il est quelque chose.... il peut quelque chose.... il

a une position, il a des droits reconnus. L'esclave.... rien! la loi ne

lui reconnaît pas de droits: c'est un paquet.... une marchandise.... Si

jamais on a reconnu en lui quelques-uns des désirs et des besoins d'une

créature humaine.... et immortelle.... il le doit à la volonté

souveraine et irresponsable de son maître. Ce maître une fois

disparu.... il n'y a plus rien!

Il est petit, le nombre de ceux qui savent user humainement et

généreusement d'un pouvoir irresponsable et souverain! Chacun sait cela:

l'esclave le sait mieux que personne.... Il y a dix chances de

rencontrer le maître tyrannique et cruel.... une chance de trouver le

maître clément et bon. La perte d'un bon maître doit être suivie de

longs gémissements.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir, la terreur et la

consternation s'emparèrent de toute la maison.... Il avait été abattu en

un moment, dans la force et dans la fleur de ses années. Toute

l'habitation retentissait de sanglots et de cris désespérés. Marie, dont

les nerfs étaient affaiblis par la constante mollesse de sa vie, était

bien incapable de supporter un pareil choc.... Pendant l'agonie de son

mari, elle sortait d'un évanouissement pour retomber dans un autre....

Et celui auquel elle avait été unie par le lien mystérieux du mariage la

quitta pour toujours, sans qu'ils eussent même échangé une parole

d'adieu!

Miss Ophélia, avec la force et l'empire sur elle-même qui la

caractérisaient, n'avait point quitté son cousin un seul instant. Elle

était tout oeil, tout oreille, tout attention.... faisait tout ce qu'il

fallait faire, et, du fond de son coeur, s'unissait à ces prières

tendres et passionnées, que le pauvre esclave répandait devant Dieu pour

l'âme de son maître mourant.

En l'arrangeant pour le dernier sommeil, ils trouvèrent sur sa poitrine

un petit médaillon très-simple, et s'ouvrant par un ressort. Il

renfermait le portrait d'une belle et noble femme, et de l'autre côté,

encadré sous le verre, une boucle de cheveux noirs.... Ils remirent ce

médaillon sur cette poitrine sans battement.... Poussière contre

poussière!.... Pauvres et tristes reliques des rêves printaniers.... qui

jadis firent battre avec tant d'ardeur ce coeur maintenant éteint!

L'âme de Tom était remplie des pensées de l'éternité, et, pendant qu'il

rendait les derniers devoirs à cette poussière inanimée, il était loin

de croire que ce coup l'avait plongé dans un esclavage désormais sans

espérance.... Il était rassuré sur le compte de Saint-Clare: au moment

où il avait répandu sa prière dans le sein de son Père.... il avait

senti dans son propre coeur une paix et une espérance qui semblaient

être la réponse du ciel.... Dans les profondeurs de cette nature

affectueuse, il y avait parfois comme une effusion de l'amour divin....

L'antique oracle n'a-t-il pas dit: «Celui qui demeure dans l'amour

demeure en Dieu, et Dieu en lui!»

Tom croyait, il espérait, il avait la paix.

Les funérailles furent célébrées avec tout leur attirail de crêpes et de

tentures noires.... leurs prières.... leurs visages solennels.... Puis

les vagues froides de la vie quotidienne coulèrent de nouveau dans leur

lit fangeux.... puis revint la triste et monotone question: Que faire?

C'est à quoi songeait Marie, vêtue de longs habits de deuil, entourée

d'esclaves inquiets, assise dans son moelleux fauteuil, et regardant des

échantillons de crêpe et d'alépine.

C'est à quoi songeait aussi miss Ophélia, dont les pensées se tournaient

déjà vers sa maison du nord.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 30 / 43 段