Il n'y eut plus dans la chambre que des paroles murmurées à voix basse

et des pas qui glissaient silencieusement.... Ils venaient tous, l'un

après l'autre, contempler la morte.... puis la bière arriva. Ce fut le

commencement des funérailles.... Les voitures s'arrêtèrent à la porte.

Les étrangers vinrent et furent introduits. Il y eut des écharpes et des

rubans blancs, et des pleureurs vêtus de crêpes noirs....

On lut la Bible et les prières furent offertes au ciel.... et

Saint-Clare vivait! il marchait! il allait, pareil à un homme qui aurait

versé toutes ses larmes.... Mais bientôt il ne vit plus qu'une chose: la

blonde tête dans le cercueil.... Puis il vit le drap qu'on rejetait sur

elle.... et le couvercle se refermer.... Il marcha au milieu des

autres.... On arriva au bout du jardin, auprès du siége de mousse, où

elle venait souvent avec Tom causer, chanter et lire. C'est là qu'était

creusée la petite fosse. Saint-Clare se tenait tout près, le regard

perdu. Il vit descendre le cercueil. Il entendit les paroles

solennelles: «Je suis la résurrection et la vie! Celui qui a cru en moi,

fût-il mort, vivra!» Et la terre fut rejetée et la tombe remplie.... Et

il ne pouvait croire que ce fût là son Éva, qui était ainsi et pour

toujours ravie à ses yeux.

Tous se retirèrent, et, le coeur désolé, revinrent à cette demeure qui

ne devait plus la revoir.

La chambre de Marie fut hermétiquement close. Elle s'étendit sur un lit,

sanglotant et gémissant avec toutes les marques d'une invincible

douleur, réclamant à chaque minute les soins de tous ses serviteurs....

Elle ne leur laissait pas le temps de pleurer.... Pourquoi eussent-ils

pleuré? cette douleur était sa douleur, et elle était bien fermement

convaincue que personne au monde ne savait, ne voulait et ne pouvait la

ressentir comme elle.

«Saint-Clare n'a pas versé une larme!» disait-elle. Il ne sympathisait

pas avec elle.... C'était vraiment étrange à quel point il avait le

coeur sec et dur.... Il savait pourtant combien elle souffrait!

Nous sommes tellement les esclaves de ce que nous voyons et de ce que

nous entendons, que beaucoup des gens de la maison pensaient que Madame

était vraiment la plus affligée.... surtout quand Marie eut des spasmes,

qu'elle envoya chercher le docteur et qu'elle déclara qu'elle-même elle

allait mourir.... Il y eut force allées et venues. On apporta des

bouteilles chaudes, on fit des frictions de flanelle.... Enfin ce fut

une diversion.

Tom avait au fond du coeur un sentiment ému qui l'attirait toujours vers

son maître. Partout où il allait, silencieux et triste, Tom le suivait.

Quand il le voyait s'asseoir si pâle et si tranquille dans la chambre

d'Éva, tenant ouverte devant ses yeux la petite Bible de l'enfant, sans

voir une parole, une lettre du texte.... il y avait pour Tom, dans ces

yeux calmes, immobiles et sans larmes, plus de douleur que dans les

gémissements et les lamentations de Marie.

La famille Saint-Clare retourna bientôt à la ville. A l'âme inquiète et

tourmentée d'Augustin, il fallait un de ces changements de scène qui

détournent en même temps le cours des pensées.... Ils quittèrent donc

l'habitation.... et le jardin.... et le petit tombeau.... et revinrent à

la Nouvelle-Orléans. Saint-Clare parcourait les rues d'un air

affairé.... il lui fallait le bruit, le tumulte, l'agitation.... il

essayait de combler cet abîme qui s'était fait dans son coeur.... Les

gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au café, ne

s'apercevaient de la perte qu'il avait faite qu'en voyant le crêpe de

son chapeau. Il était là, souriant, causant, lisant les journaux,

discutant la politique ou s'intéressant au commerce.... Qui donc eût pu

deviner que ces dehors souriants cachaient un coeur silencieux et sombre

comme un tombeau?

«M. Saint-Clare est un homme bien singulier, disait d'un ton dolent

Marie à miss Ophélia.... Oui, vraiment, je croyais que, s'il y avait

quelque chose au monde qu'il aimât, c'était notre chère petite Éva....

mais il me paraît l'oublier bien aisément. Je ne puis l'amener à en

parler avec moi.... Ah! je croyais qu'il eût montré plus de sentiment!

--L'eau calme est l'eau profonde, répondit sentencieusement miss

Ophélia.

--C'est un proverbe qui n'a pas d'application dans un pareil cas; quand

on a du coeur, on le montre.... on ne peut pas le cacher.... mais c'est

un bien grand malheur que d'en avoir! J'aimerais mieux être comme

Saint-Clare; ma sensibilité me tue.

--Bien sûr, m'ame, dit Mammy, M. Saint-Clare devient maigre comme une

ombre; on dit qu'il ne mange jamais. Je sais qu'il n'oublie pas miss

Éva.... Ah! personne ne pourrait l'oublier, chère petite créature du bon

Dieu!... Et les larmes de Mammy coulèrent.

--En tout cas, reprit Marie, il n'a pour moi aucune espèce d'égards, il

n'a pas trouvé une parole de sympathie.... il devrait pourtant savoir

qu'un homme ne pourra jamais sentir comme une mère.

--Le coeur seul connaît sa propre amertume, dit gravement miss Ophélia.

--C'est ce que je pense.... Moi seule puis savoir ce que j'éprouve....

personne que moi! Éva le savait bien aussi, mais elle est partie....» Et

Marie se renversa sur son fauteuil et se mit à sangloter....

Marie était une de ces organisations malheureuses pour lesquelles

l'objet possédé est sans valeur.... pour lesquelles l'objet perdu

devient tout à coup inappréciable! Elle trouvait des défauts à tout ce

qu'elle avait... des perfections infinies à tout ce qu'elle n'avait

plus.

Pendant que cette petite scène se passait dans le salon, il s'en passait

une autre dans la bibliothèque.

Tom, qui ne quittait plus son maître, l'avait vu entrer dans cette

pièce; il avait longtemps épié sa sortie.... enfin il se décida à entrer

lui-même.

Il entra doucement: Saint-Clare était couché sur un sopha, à l'autre

bout de l'appartement.... il était tourné le visage contre terre.... la

Bible d'Éva était ouverte devant lui à quelque distance.

Tom fit quelques pas et se tint immobile auprès du sopha. Il

hésitait.... Saint-Clare se leva tout à coup.... L'honnête visage de Tom

était si rempli de douleur, il avait une expression de si affectueuse

sympathie..., un visage qui priait!... Il émut profondément

Saint-Clare.... Celui-ci posa sa main sur la main de Tom et pencha son

front vers lui.

«Oh! Tom, mon ami, le monde est vide comme une coquille d'oeuf!

--Je le sais bien, maître, dit Tom, je le sais bien!... Mais, si mon

maître voulait seulement regarder en haut.... en haut.... où est notre

chère miss Éva.... et le Seigneur Jésus!

--Hélas! Tom, je regarde en haut.... mais, par malheur, quand j'y

regarde, je ne vois rien.... Que ne puis-je voir!»

Tom poussa un gros soupir.

«On dirait vraiment, reprit Saint-Clare, qu'il a été donné aux enfants

et aux pauvres gens comme vous, Tom, de voir ce que nous ne pouvons

voir, nous.... Comment cela se fait-il?

--Tu t'es caché aux habiles et aux sages, et tu t'es révélé aux petits

enfants, murmura Tom; et tu as agi ainsi, ô Jésus! parce que cela a paru

bon à tes yeux.

--Tom, je ne crois pas, je ne puis pas croire! j'ai maintenant

l'habitude du doute. Oh! je voudrais croire à cette Bible. Je ne le

puis!

--Cher maître, priez le bon Dieu; dites: Seigneur, je veux croire,

donnez-moi la foi!

--Qui sait rien de rien? dit Saint-Clare, les yeux errants, rêveur et se

parlant à lui-même. Tout ce bel amour, toute cette foi, ce n'est

peut-être qu'une de ces phases fugitives du sentiment humain. Rien de

réel sur quoi l'on puisse se reposer. Quelque chose qui s'évanouit comme

un souffle. Plus d'Éva, plus de ciel, plus de Christ, rien! rien!

--Si, si! ô maître! tout cela est, je le sais, j'en suis sûr, s'écria

Tom en tombant à genoux; croyez, cher maître, croyez, croyez!

--Comment savez-vous qu'il y a un Christ? dit Saint-Clare, vous ne

l'avez jamais vu.

--Je l'ai senti dans mon âme, ô maître!... et maintenant encore je le

sens!... Tenez, maître.... quand je fus vendu, arraché à ma vieille

femme et à mes petits enfants,... cela me brisa.... il me sembla que

tout était fini pour moi.... qu'il n'y avait plus rien. Mais le Seigneur

se tint à côté de moi, et il me dit: Tom! ne crains rien. Et il apporta

la lumière et la joie dans l'âme d'un pauvre esclave.... il y fit la

paix.... et je suis heureux, et j'aime tout le monde, et je sens que je

veux être au Seigneur et faire sa volonté.... et devenir ce qu'il veut

que je sois.... Et je sais bien que tout cela ne pouvait pas venir de

moi, qui ne suis qu'une pauvre créature. Cela venait du Seigneur.... et

il fera tout aussi pour mon maître!»

Tom parlait d'une voix tremblante et pleine de larmes. Saint-Clare

appuya sa tête sur son épaule et serra sa main rude et noire, sa main

fidèle!

«Tom, vous m'aimez!

--Oh! oui, et je bénirais le jour où je pourrais donner ma vie pour vous

voir chrétien.

--Pauvre fou! dit Saint-Clare, se relevant à demi, je ne suis pas digne

de l'amour d'un bon et honnête coeur comme le vôtre!

--O maître! il y en a un plus grand que moi qui vous aime.... le

Seigneur Jésus!

--Comment le savez-vous, Tom?

--Je le sens, maître; «l'amour du Christ qui passe tout savoir!...»

--C'est étrange! murmura Saint-Clare en faisant quelques pas. L'histoire

d'un homme qui a vécu et qui est mort, il y a dix-huit cents ans....

peut encore aujourd'hui ébranler les hommes.... Mais il n'était pas un

homme! Jamais homme n'eut un pouvoir aussi durable, aussi vivant! Oh! si

je pouvais croire ce que ma mère m'enseignait!... Si je pouvais prier

comme je priais quand j'étais enfant!...

--Si mon maître voulait.... miss Éva lisait cela si bien!... Je voudrais

que mon maître fût assez bon pour le lire.... Je ne lis plus guère

depuis que miss Éva est partie....»

C'était le chapitre onzième de saint Jean, la touchante histoire de la

résurrection de Lazare. Saint-Clare la lut tout haut, s'arrêtant souvent

pour maîtriser l'émotion que faisait naître en lui ce récit pathétique.

Tom était à genoux, les mains jointes; on voyait sur son visage paisible

l'extase de la joie, de l'amour et de l'adoration....

«Tom, tout cela est réel pour vous.

--Je le vois, maître!

--Que n'ai-je vos yeux, Tom!...

--Je prie Dieu de vous les donner, maître.

--Vous savez, Tom, que je suis plus instruit que vous.... Eh bien, si je

vous disais que moi, je ne crois pas à la Bible!

--Ah! maître! dit Tom en élevant ses mains avec un geste suppliant.

--Cela n'ébranlerait-il pas votre foi, Tom?

--Pas du tout!

--Vous savez pourtant que je suis plus éclairé que vous.

--O maître! n'avez-vous pas lu «qu'il se cache aux savants et aux sages,

et qu'il se révèle aux petits enfants?» Mais mon maître n'était pas

sérieux.... bien sûr!

--Non, Tom! je ne suis pas complétement incrédule.... je pense qu'il y a

des raisons de croire.... et pourtant je ne crois pas.... Oh! c'est une

bien terrible et bien fatale habitude que j'ai là, Tom!

--Si mon maître voulait seulement prier!...

--Qui vous a dit, Tom, que je ne priais pas?

--Ah! est-ce que....?

--Oui, Tom, je prierais, s'il y avait quelqu'un là que je pusse

prier.... mais ne parler à rien!... Voyons, Tom, priez, vous, et

apprenez-moi!»

Le coeur de Tom était plein; il se répandit dans la prière, comme des

eaux trop longtemps contenues. On voyait que Tom était convaincu que

quelqu'un l'écoutait, absent ou présent! Saint-Clare se sentit soulevé

par cet océan de foi sincère et de charité, et porté jusqu'au seuil de

ce ciel que Tom se représentait avec une si vive ardeur; il lui semblait

être maintenant près d'Éva!

«Merci, mon ami! dit Saint-Clare, quand Tom se releva; j'aime à vous

entendre, Tom; mais allez! il faut maintenant que je sois seul; quelque

autre jour, je vous parlerai davantage.»

Tom se retira silencieusement.

CHAPITRE XXVIII.

Réunion.

L'une après l'autre, les semaines s'écoulaient dans la maison de

Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant

sur le frêle esquif disparu.... Oh! les réalités de chaque jour, dures,

froides, impitoyables, impérieuses.... comme elles foulent aux pieds les

sentiments de nos coeurs! Il faut manger, il faut boire, il faut

dormir.... il faut même s'éveiller! Il faut acheter, il faut vendre, il

faut interroger, il faut répondre!... En un mot, il faut poursuivre des

ombres, quand on a perdu les réalités.... L'habitude machinale et glacée

de la vie survit à la vie même!

Les espérances de Saint-Clare, ses intérêts, sans qu'il en eût

conscience, s'étaient enlacés autour de cette enfant.... C'était pour

Éva qu'il soignait, qu'il embellissait sa propriété. Son temps, c'était

à elle qu'il le donnait.... Tout chez lui était à Éva, pour Éva! Il ne

faisait rien qui ne fût pour elle.... Elle absente.... il perdait à la

fois et l'action et la pensée!

Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une

portée et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur

donne tout à coup une valeur mystérieuse et inconnue. Saint-Clare le

savait. Bien souvent, dans ses heures désolées, il entendait une faible

voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui

lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre léthargie de la

douleur s'était abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever....

c'était une nature capable d'arriver à la conception nette des idées

religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien

plutôt qu'un chrétien pratique. Le don d'apprécier et le mérite de

sentir les beautés et les rapports de l'ordre moral ont été souvent

l'attribut et le privilége de gens dont toute la vie active s'est passée

à les méconnaître. Moore, Byron, Goethe, ont trouvé, pour peindre le

sentiment religieux, des paroles bien plus éloquentes que ceux-là mêmes

dont la vie était une religion.... Ah! pour de telles âmes, ce mépris de

la religion est une bien plus terrible trahison.... un péché plus mortel

cent fois!

Saint-Clare n'avait jamais prétendu se gouverner d'après des principes

religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des

exigences et de l'étendue du christianisme, et il reculait à l'avance

devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il

avait jamais été chrétien. Telle est, en effet, l'inconséquence de la

nature humaine, dans ces questions surtout où l'idéal est en jeu,

qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi.

Et pourtant Saint-Clare était devenu un autre homme.... il lisait

sérieusement, honnêtement, la Bible de sa petite Éva. Il avait des idées

plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les

esclaves.... Il en était arrivé à être mécontent du passé et du

présent.... Aussitôt après son retour à Orléans, il commença, pour

arriver à l'émancipation de Tom, les démarches légales qu'il devait

compléter dès que les indispensables formalités seraient accomplies. De

jour en jour il s'attachait davantage à l'esclave.... C'est que, dans ce

monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chère

image d'Éva; il voulait l'avoir constamment auprès de lui... Dédaigneux

et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On

ne s'en fût pas étonné, si l'on eût vu avec quelle affection et quel

dévouement Tom suivait constamment son jeune maître.

«Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme

libre.... Faites votre paquet, et préparez-vous à retourner dans le

Kentucky.»

Un éclair de joie brilla sur le visage de Tom.... il éleva sa main vers

le ciel et s'écria: «Dieu soit béni!» avec une sorte d'enthousiasme.

Saint-Clare fut déconcerté.... il ne lui plaisait pas que Tom fût si

disposé à le quitter!

«Vous n'étiez pas trop malheureux ici.... je ne vois pas pourquoi vous

êtes si heureux de partir, dit-il d'un ton sec.

--Oh non! maître.... ce n'est pas cela! c'est d'être un homme libre, qui

fait ma joie!

--Voyons, Tom, ne pensez-vous pas que vous êtes plus heureux comme cela

que si vous étiez libre?...

--Non certainement! m'sieu Saint-Clare, dit Tom avec une soudaine

énergie, non certainement!

--Avec votre travail vous ne seriez jamais parvenu à être vêtu et nourri

comme vous l'êtes chez moi....

--Je le sais bien, monsieur. Monsieur a été bien trop bon.... Mais,

monsieur, j'aimerais mieux une pauvre maison, de pauvres vêtements....

tout pauvre! voyez-vous.... et à moi, que d'avoir bien meilleur.... et

à un autre. Oui, monsieur! Est-ce que ce n'est pas naturel, m'sieu?

--Je le pense, Tom.... Aussi vous vous en irez, vous me quitterez, dans

un mois, à peu près, ajouta-t-il d'un ton assez mécontent.... quoique

peut-être vous ne le dussiez pas, fit-il d'un ton plus gai. On ne sait

pas!»

Et il se leva et parcourut le salon.

«Je ne partirai pas, dit Tom, tant que mon maître sera dans la peine. Je

resterai avec lui tant qu'il aura besoin de moi, tant que je pourrai lui

être utile!

--Tant que je serai dans la peine, Tom! dit Saint-Clare en regardant

lentement par la fenêtre. Et quand ma peine sera-t-elle finie, comme

cela?

--Quand M. Saint-Clare sera chrétien!

--Et vous avez vraiment l'intention de rester avec moi jusqu'à ce

moment-là? dit Saint-Clare avec un demi-sourire. Et, quittant la

fenêtre, il posa sa main sur l'épaule de Tom.... Ah! Tom! brave et digne

garçon, je ne veux pas vous garder si longtemps; allez retrouver votre

femme et vos enfants.... et dites-leur que je les aime bien.....

--Eh bien! moi, je crois que ce jour-là viendra bientôt.... dit Tom avec

émotion et les yeux pleins de larmes: le Seigneur a besoin de mon

maître!

--Besoin de moi! O Tom!... je voudrais bien savoir pourquoi faire....

voyons! contez-moi ça!...

--Hélas! un pauvre esclave comme moi peut bien travailler pour le

Seigneur!.... et M. Saint-Clare, qui a la fortune, la science, des

amis.... combien ne peut-il pas faire davantage!

--Tom, vous croyez que Dieu a bien besoin qu'on travaille pour lui? dit

Saint-Clare en souriant.

--Quand nous travaillons pour ses créatures, nous travaillons pour Dieu,

dit Tom.

--Bonne théologie, Tom! bien meilleure, je le jure, que celle du docteur

B***.»

Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de quelques visites.

Marie Saint-Clare ressentait la perte d'Éva autant qu'il lui était

possible de ressentir quelque chose, et, comme elle était femme à rendre

malheureux de son malheur tous ceux qui l'approchaient, les esclaves

attachés à son service n'avaient que trop de raisons de regretter la

jeune maîtresse dont les douces façons et l'aimable intercession les

avaient si souvent protégés contre la tyrannie et les égoïstes

exigences de sa mère. Mammy surtout, la pauvre Mammy, dont l'âme, sevrée

de toutes les tendresses de la famille, s'était consolée par l'affection

de cet être charmant, Mammy n'était plus qu'un coeur brisé.... Nuit et

jour elle pleurait.... et l'excès même de son chagrin la rendait moins

habile et moins prompte.... ce qui attirait une tempête d'invectives sur

sa tête, désormais sans défense....

Miss Ophélia ressentait aussi cette perte; mais dans ce coeur honnête et

bon la douleur portait les fruits de l'autre vie, la vie qui ne finira

pas. Elle était plus facile et plus douce.... aussi zélée pour chaque

devoir, elle avait quelque chose de plus calme et de plus modeste.... on

voyait qu'elle rentrait plus souvent en son coeur, et ce n'était pas en

vain: elle s'occupait plus activement de l'éducation de Topsy. Elle lui

apprenait des passages de la Bible. Elle ne frissonnait plus à son

approche, elle n'avait plus à cacher une répugnance qu'elle n'éprouvait

pas! Elle la voyait à travers ce milieu si doucement évoqué devant ses

yeux par Éva; et ce qu'elle voyait en elle, c'était une créature

immortelle, que Dieu lui avait envoyée pour qu'elle la conduisît à la

gloire et à la vertu.... Topsy n'était pas devenue une sainte tout d'un

coup; mais cependant la vie et la mort d'Éva avaient produit en elle un

notable changement.

La dure indifférence était partie.... il y avait maintenant en elle de

la sensibilité, et l'espérance, le désir, l'effort du bien, effort

irrégulier, suspendu, interrompu.... mais renouvelé.

Un jour miss Ophélia fit appeler Topsy... Elle sortit en toute hâte,

cachant quelque chose dans sa poitrine.

«Que faites-vous là, petite coquine? Vous venez de voler quelque chose,

je gage?» dit l'impérieuse petite Rosa, qu'on avait envoyée chercher

l'enfant; et, au même instant, elle la saisit brusquement par le bras.

«Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se débarrassant d'elle, cela ne

vous regarde pas!...

--Encore un de vos tours.... Je vous connais! je vous ai vue cacher

quelque chose....»

Rosa la prit par le bras et voulut la fouiller.

Topsy, furieuse, frappait des mains et des pieds et combattait

violemment pour ce qu'elle regardait comme son droit.

Les clameurs et le bruit de la bataille attirèrent miss Ophélia et

Saint-Clare.

«Elle a volé! disait Rosa.

--Non! non! vociférait Topsy avec des sanglots pleins de colère.

--N'importe! donnez-moi cela, dit miss Ophélia d'une voix ferme.»

Topsy eut un moment d'hésitation; mais, sur une nouvelle injonction,

elle tira de son sein un petit paquet enveloppé dans un de ses bas.

Miss Ophélia développa.

C'était un petit livre donné à Topsy par Éva: il contenait un verset de

l'Écriture pour chaque jour de l'année; il y avait aussi dans une

feuille de papier la boucle blonde d'Éva, donnée le jour de ses

mémorables adieux.

Cette vue causa une profonde émotion à Saint-Clare. Le livre était

entouré d'un crêpe noir.

«Pourquoi avez-vous mis cela autour du livre? dit-il en retirant le

crêpe.

--Parce que.... parce que.... parce que c'était à miss Éva!... Oh! ne le

retirez pas, s'il vous plaît!» Et s'asseyant sur le plancher et mettant

son tablier sur sa tête, elle commença à sangloter violemment.

C'était quelque chose de comique et de pathétique tout à la fois. Ce

vieux bas, ce livre, ce crêpe noir, cette soyeuse boucle blonde, et le

fougueux désespoir de Topsy.

Saint-Clare sourit, mais dans ce sourire il y avait des larmes.

«Voyons, voyons! ne pleurez pas! On va tout vous rendre.... Et remettant

tout ensemble, il jeta le petit paquet sur ses genoux, puis il emmena

mis Ophélia dans le salon.

--Je crois que vous finirez par en faire quelque chose, dit-il en

faisant un geste avec son pouce par dessus l'épaule. Toute âme

susceptible de chagrin est capable de bien; il ne faut pas

l'abandonner....

--Elle a fait de grands progrès, dit miss Ophélia, et j'ai beaucoup

d'espoir.... Mais, Augustin, et elle posa sa main sur le bras de

Saint-Clare, il faut que je vous demande une chose.... A qui est-elle? A

vous ou à moi?

--Eh mais, je vous l'ai donnée!

--Pas légalement.... Je veux qu'elle soit à moi légalement....

--Oh, oh! cousine.... et que pensera la société abolitioniste?... Vous!

avoir une esclave! On ordonnera un jour de jeûne pour cette rechute....

--Quelle folie! Je veux qu'elle soit à moi.... pour avoir le droit de

l'emmener dans les États libres, afin de l'affranchir, pour que tout ce

que j'ai tenté de faire ne soit pas inutile....

--Ah! cousine! vous avez là des projets bien subversifs.... Je ne puis

les encourager....

--Ne plaisantons pas.... causons raison! Tous mes efforts pour la rendre

chrétienne sont bien inutiles, si je ne la sauve des chances fatales de

l'esclavage.... Si vous voulez qu'elle soit à moi, faites un bout de

donation.... un écrit en forme....

--Bien! bien! dit Saint-Clare, je le ferai.... Et il s'assit et déplia

un journal.

--Il faut le faire maintenant, dit Ophélia....

--Quelle hâte!

--Maintenant est le seul moment dont on soit maître de faire ce que l'on

veut. Tenez!... voici tout ce qu'il faut.... encre, plume, papier....

Écrivez!...»

Saint-Clare, comme la plupart des hommes de cette nature d'esprit, ne

voulait pas être poussé à bout.... Il était excédé de cette rigoureuse

et ponctuelle exigence de miss Ophélia....

«Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc? lui dit-il; ne vous suffit-il pas de ma

parole?... Vous vous acharnez après les gens.... on dirait que vous avez

pris des leçons chez les juifs!

--Eh! je veux être sûre, dit miss Ophélia.... Vous pouvez mourir....

être ruiné.... et, malgré tout ce que je pourrais faire, Topsy serait

vendue aux enchères....

--Allons! vous pensez à tout.... puisque je suis dans la main d'une

Yankee, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'exécuter.»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 29 / 43 段