«Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. Écoutez bien ce que je

dis.... c'est de vos âmes que je parle.... Hélas! beaucoup d'entre vous

n'y pensent pas.... vous ne pensez qu'à ce monde.... Il faut vous

rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, où est Jésus! Je

vais là, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-là est fait pour vous

aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas

vivre d'une vie indifférente, paresseuse et sans pensée. Il faut être

chrétiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange....

être un ange à jamais! Si vous êtes chrétiens, Jésus vous assistera....

Il faut le prier, il faut lire....»

Ici l'enfant s'arrêta, jeta sur les esclaves un regard de pitié, et

d'une voix plus triste:

«Hélas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres âmes!»

Elle cacha sa tête dans les coussins et sanglota.

Les gémissements de ceux qui l'écoutaient la rappelèrent à elle: tous

les esclaves s'étaient mis à genoux....

«N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un

brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai prié pour vous, et je

sens que Jésus vous assistera, quand même vous ne sauriez pas lire....

Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de vous

assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous pourrez, et

j'espère que je vous verrai tous au ciel....

--Amen!» murmurèrent discrètement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus

vieux esclaves, qui appartenaient à l'Église méthodiste.

Les autres pleuraient, la tête appuyée sur leurs genoux.

«Je sais, dit Éva, je sais que vous m'aimez tous!

--Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bénisse!» Telles étaient les

réponses qui s'échappaient de toutes les lèvres.

«Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait

toujours été bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand

vous le regarderez, vous fera penser à moi.... je vais vous donner à

tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez

que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que

j'espère vous y revoir!...»

Il est impossible de décrire une pareille scène, pleine de larmes et de

gémissements. Ils se pressaient autour de la chère créature, ils

recevaient de ses mains cette dernière marque d'amour.... Ils

s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de

ses vêtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage

de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bénédictions et

des prières....

Miss Ophélia, qui connaissait l'effet de cette scène sur la petite

malade, les faisait successivement sortir dès qu'ils avaient reçu leur

présent.

Il ne resta bientôt plus que Tom et Mammy.

«Tenez, père Tom, dit Éva, en voici une belle pour vous! Oh! je suis

bien heureuse, père Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel....

Et vous, Mammy, chère, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant

affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais

bien que vous aussi vous irez au ciel!

--Oh! miss Éva, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidèle

créature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici!» Et Mammy s'abandonna

à toute l'effusion de sa douleur.

Miss Ophélia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils

étaient tous partis.... Elle se retourna et aperçut Topsy.

«D'où sortez-vous? lui dit-elle brusquement.

--J'étais là, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss Éva, j'ai été une

bien méchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner, à moi?

--Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi.

Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aimée

et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille....

--Oh! miss Éva, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'être bon.... On

voit bien que je n'y étais pas accoutumée!

--Jésus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra à votre

aide.»

Topsy couvrit sa tête de son tablier. Miss Ophélia la fit

silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la précieuse

boucle dans sa poitrine.

Tout le monde était parti. Miss Ophélia ferma la porte. Pendant toute

cette scène, la respectable demoiselle avait essuyé plus d'une larme.

Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur Éva.

Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement;

il restait encore immobile.

«Papa!» dit Éva en posant doucement sa main sur une des mains de son

père.

Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole.

«Cher papa! reprit Éva.

--Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je

ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement

traité!»

Il prononça ces mots d'une voix où l'on devinait tant d'amertume!

«Augustin, dit Ophélia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens

comme il lui plaît?

--Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une

sécheresse sans larmes.

--Papa, vous me brisez le coeur, dit Éva en se levant et en se jetant

dans ses bras.» Et elle sanglota et pleura avec tant de violence,

qu'elle les effraya tous.

Les pensées du père prirent une autre direction.

«Eh bien! eh bien! Éva, chère Éva.... paix, paix! j'avais tort....

j'étais méchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne

pleure pas: vois, je suis résigné! j'avais tort de parler ainsi.»

Éva, comme une colombe fatiguée, s'abandonna aux bras de son père; et

lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles.

Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans

de violentes convulsions.

«Vous ne m'avez pas donné une boucle, à moi, dit Saint-Clare avec un

sourire navrant.

--Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, père; mais vous en

donnerez à cette bonne cousine Ophélia autant qu'elle en voudra....

Seulement, j'ai voulu en donner moi-même à ces pauvres gens, de peur

qu'ils ne fussent oubliés après, et puis j'espérais que cela pourrait

les faire se ressouvenir.... Vous êtes chrétien, père, n'est-ce pas? dit

Éva d'une voix où perçait le doute.

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Je ne sais.... mais vous êtes si bon que je ne sais comment vous

pouvez vous empêcher d'être chrétien!

--Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien, Éva?

--C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose....

--C'est ce que vous faites, Éva?

--Oh, oui!

--Vous ne l'avez jamais vu.

--C'est égal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....»

Et un éclair de joie illumina son visage.

Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrétien chez sa

mère; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son âme.

Éva descendait la pente rapide. Le doute n'était plus permis, et les

plus tendres espérances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle

chambre n'était plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophélia

remplissait assidûment son office de garde attentive. Jamais les

Saint-Clare n'avaient été plus à portée d'apprécier tout son mérite.

C'était une main si habile, un oeil si perspicace, une telle adresse,

une telle expérience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tête

était si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne négligeait rien,

ne se trompait en rien. On avait bien parfois haussé les épaules à ses

manies et à ses étrangetés, si différentes de cet insouciant abandon des

gens du sud; mais il fallut bien reconnaître que, dans les circonstances

présentes, la personne indispensable, c'était elle.

Tom était souvent dans la chambre d'Éva.... Éva était en proie à une

irritation nerveuse.... elle éprouvait un grand soulagement à être

portée. C'était le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la

promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements....

et quand la brise plus fraîche soufflait du lac, et qu'Évangéline, le

matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les

orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait

quelques-uns de ses vieux cantiques favoris....

Quelquefois c'était Saint-Clare qui la portait; mais il était beaucoup

moins fort: il se fatiguait, et alors Évangéline lui disait:

«Père, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela lui fait

plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous

savez qu'il veut faire quelque chose.

--Et moi, Éva? répondait-il.

--Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous êtes tout pour moi....

Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que

ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne

le fatigue pas....»

Mais le désir de faire quelque chose ne se bornait pas à Tom. Tous les

esclaves étaient dans les mêmes sentiments, et tous, chacun à sa

manière, faisaient ce qu'ils pouvaient.

Le coeur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chère petite

maîtresse.... mais c'était l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme

Saint-Clare avait déclaré que, dans l'état où elle était, il lui était

impossible de dormir.... Il eût été contraire à ses principes de laisser

dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour

lui frotter les pieds ou lui baigner la tête, pour lui trouver son

mouchoir de poche, pour voir quel était ce bruit que l'on faisait dans

la chambre d'Éva, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de

lumière, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le

jour, au contraire, si la bonne négresse voulait aller soigner sa

favorite, Marie était mille fois ingénieuse à l'occuper ici et là, et

même autour de sa personne.... Des minutes volées, un coup d'oeil

furtif,... voilà tout ce qu'elle pouvait obtenir....

«Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que

je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause

cette chère enfant....

--Ah! ma chère, répondait Saint-Clare, je croyais que de ce côté la

cousine Ophélia vous avait beaucoup soulagée.

--Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mère peut-elle être

soulagée de ses inquiétudes, quand un enfant, son enfant, est dans un

pareil état? C'est égal! personne ne sait ce que j'éprouve. Je n'ai pas

votre heureuse indifférence, moi!»

Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empêcher.... Pardonnez-lui de

pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chère âme était si

paisible!... Une brise si douce et si parfumée emportait la petite

barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce fût la

mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'éprouvait qu'une

sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour,

mais insensiblement. Et elle était si aimante, si résignée, si belle,

que l'on ne pouvait résister à la douce influence de cette atmosphère de

paix et d'innocence que l'on respirait autour d'elle. Saint-Clare

sentait venir en lui je ne sais quel calme étrange.... Ce n'était pas

l'espérance.... elle était impossible.... ce n'était pas la

résignation.... c'était une sorte de paisible repos dans un présent qui

lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer à l'avenir; c'était

quelque chose de semblable à la mélancolie que nous ressentons au milieu

de ce doux éclat des forêts aux jours d'automne, quand la rougeur

maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernières fleurs se

penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de

ce charme et de cette beauté, parce que nous sentons que bientôt tout va

s'évanouir et disparaître!

Tom était l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rêves et les

pressentiments d'Éva. Elle lui disait ce qu'elle n'eût pas dit à son

père, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces

mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où se détendent

pour toujours les cordes de la vie.

Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la

galerie de la porte d'Éva, pour être debout au moindre appel.

«Père Tom, lui dit un jour miss Ophélia, quelle singulière habitude de

vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous étiez rangé et

que vouliez dormir dans un lit comme un chrétien?

--Oui, miss Ophélia, dit Tom d'un air mystérieux; oui, sans doute, mais

à présent....

--Eh bien! quoi, à présent?

--Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous

savez, miss Ophélia, il faut que quelqu'un veille pour le fiancé.

--Que voulez-vous dire, Tom?

--Vous savez ce que dit l'Écriture: «A minuit, un grand cri fut

poussé.... Voyez! le fiancé arrive!» C'est ce que j'attends chaque

nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'étais à portée de la voix....

--Mais qui vous fait songer à cela, père Tom?

--Les paroles de miss Éva. Le Seigneur envoie des messagers à son

âme.... Il faut que je sois ici, miss Phélia; car, lorsque cette enfant

bénie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du

ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phélia!

--Miss Éva dit-elle qu'elle se soit trouvée plus mal la nuit dernière?

--Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont eux

qui disent cela à l'enfant, miss Phélia; ce sont les anges! C'est le son

de la trompette avant le point du jour,» dit Tom en citant un de ses

cantiques favoris.

Tom et miss Ophélia échangeaient ces paroles entre dix et onze heures du

soir, au moment où, tous les préparatifs de la nuit étant faits, elle

allait pousser le loquet de la porte extérieure; c'est là qu'elle avait

aperçu Tom, étendu sous la galerie.

Miss Ophélia n'était ni impressionnable ni nerveuse; mais les manières

solennelles et émues du nègre la touchèrent vivement. Éva, toute

l'après-midi, avait été d'une animation et d'une gaieté peu ordinaires;

elle était longtemps restée assise dans son lit, regardant ses petits

bijoux et toutes ses choses précieuses, désignant celles de ses amies à

qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait

parlé d'une voix plus naturelle.... Le père avait dit, dans la soirée,

qu'elle ne s'était pas encore trouvée si bien depuis sa maladie, et

quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit à miss Ophélia:

«Cousine! nous la sauverons peut-être.... elle est mieux!»

Et il sortit ce soir-là le coeur plus léger.

Mais à minuit, l'heure étrange, l'heure mystique, moment où s'éclaircit

le voile qui sépare le présent fugitif de l'avenir éternel, le messager

arriva.

Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme;

c'était le pas de miss Ophélia: elle avait résolu de veiller toute la

nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes expérimentées appellent

un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui était

toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout.

«Le médecin, Tom! ne perdez pas une minute!»

Puis elle traversa l'appartement et frappa à la porte de Saint-Clare:

«Cousin! venez, je vous prie!»

Ces paroles tombèrent sur le coeur de Saint-Clare comme tombent les

pelletées de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'oeil fut-il

debout dans la chambre d'Éva, penché sur elle?

Que vit-il donc qui calma tout à coup son coeur? Pourquoi pas un mot

d'échangé entre eux?

Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face

chérie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'espérance, qui ne permet

pas le doute, et qui vous dit que déjà votre bien-aimé n'est plus à

vous!

Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'Éva; c'était, au

contraire, une expression sereine et presque sublime: c'était comme le

reflet d'une transformation idéale; c'était comme l'aube du jour

immortel!

Ils se tenaient devant elle, l'épiant, et dans un silence si profond,

que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun!

Tom revint bientôt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit,

et, comme tout le monde, garda le silence.

«Quand ce changement? dit le docteur à l'oreille de miss Ophélia.

--Vers minuit.»

Marie, réveillée par l'arrivée du médecin, apparut tout effarée dans la

chambre voisine.

«Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi?

--Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voilà qui meurt.»

Mammy entendit ces paroles; elle courut éveiller les esclaves. Toute la

maison fut bientôt sur pied; on aperçut des lumières, on entendit le

bruit des pas; des figures inquiètes passaient et repassaient sous les

longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient à travers les

portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus

que le visage de son enfant.

«Oh! disait-il, si seulement elle s'éveillait et parlait encore une

fois!... Et, se penchant vers elle: Éva!... chère!...»

Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lèvres,

elle essaya de soulever sa tête et de parler.

«Me reconnais-tu, Éva?

--Cher père....»

Et par un suprême effort elle lui jeta ses bras autour du cou.

Puis ses bras se dénouèrent et retombèrent. Saint-Clare releva la tête,

il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et

tendit ses petites mains en avant.

«Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortuné; et il se retourna

tout égaré... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me

tue!»

Tom garda la main de son maître entre les siennes... les larmes

coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait

toujours...

«Priez pour la fin de cette épreuve.... dit Saint-Clare.... elle me

déchire le coeur....

--Ah! l'épreuve est terminée... tout est fini... regardez, cher maître,

regardez-la!»

L'enfant était retombée sur l'oreiller, haletante... épuisée; ses yeux

se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils,

ces yeux qui si souvent parlèrent au coeur?... C'en était fait de la

terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un

éclat si victorieux, si mystérieux et si solennel, qu'il apaisait les

sanglots du désespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une

sorte de recueillement calme...

«Éva!» dit Saint-Clare d'une voix douce.

Elle n'entendit pas.

«O Éva! dites-nous ce que vous voyez!... dites, Éva, que voyez-vous?»

Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée elle

murmura:

«Oh! amour... joie... paix!» Puis elle poussa un soupir... et elle passa

de la mort à la vraie vie.

Et maintenant, adieu, ô bien-aimée! les portes étincelantes, les portes

éternelles se sont refermées sur toi... ton doux visage, nous ne le

verrons plus... oh! malheur à ceux qui t'ont vue monter dans les

cieux.... malheur à eux, quand ils se réveilleront, et qu'ils ne

retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne...

toi absente pour toujours!

CHAPITRE XXVII.

La fin de tout ce qui est terrestre.

Les statuettes et les peintures de la chambre d'Éva furent recouvertes

de voiles blancs; on n'entendait que des murmures, des soupirs et des

pas furtifs... la lumière glissait à travers les stores abaissés, comme

pour éclairer ces ténèbres solennelles.

Le petit lit était drapé de blanc, et, sous la protection de l'ange

incliné, la jeune fille reposait dans ce sommeil dont on ne s'éveille

plus.

Elle reposait, vêtue de cette simple robe blanche que, pendant sa vie,

elle avait si souvent portée.... Cette lumière rose, tamisée par le

rideau de la chambre, versait comme un chaud rayon sur cette froide

glace de la mort... Les longs cils retombaient sur la joue si pure, la

tête était inclinée comme dans le vrai sommeil; mais sur tous les traits

du visage on voyait répandue cette expression céleste, mélange de repos

et d'extase, qui montre que ce n'est pas là le sommeil d'une heure, mais

ce long et sacré sommeil que Dieu donne à ceux qu'il aime... «Pour tes

pareilles, ô chère Éva! il n'y a pas de mort, il n'y a pas d'ombres...

il n'y a pas de ténèbres de la mort.... Vous autres, vous vous éteignez

dans la lumière... pareilles à l'étoile du matin qui s'évanouit dans les

rayons roses de l'aurore.... A toi, Éva, la victoire sans la bataille,

la couronne sans la lutte!»

Telles étaient les pensées de Saint-Clare, pendant que, debout et les

bras croisés, il regardait Éva. Oh! ces pensées, qui pourra les redire?

Depuis l'heure où, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: Elle

est partie! il y avait eu devant ses yeux comme une obscurité terrible;

il était enveloppé «des nuages épais de la douleur....» Il entendait des

voix autour de lui.... On lui faisait des questions... il y

répondait.... on lui demandait à quand les funérailles... on lui

demandait où il voulait la mettre... il répondait impatiemment que cela

lui était indifférent...

Adolphe et Rosa avaient arrangé la chambre; étourdis, légers, véritables

enfants, ils n'en avaient pas moins un bon coeur et une extrême

sensibilité... Miss Ophélia présidait aux mesures d'ordre général....

mais c'étaient eux qui donnaient à tous les arrangements ce caractère

poétique et charmant, qui enlevait à la chambre funèbre l'aspect sombre

et terrible qui caractérise trop souvent les funérailles dans la

Nouvelle-Angleterre.

Il y avait encore des fleurs sur les étagères, blanches, délicates,

odorantes, aux feuilles retombant avec grâce; sur la petite table d'Éva,

recouverte aussi de blanches draperies, on avait posé son vase favori,

dans lequel on avait mis un simple bouton de rose mousseuse blanche; les

plis des tentures et l'arrangement des rideaux, confiés aux soins

d'Adolphe et de Rosa, offraient cette netteté et cette symétrie qui

caractérisent leur race. Pendant que Saint-Clare était livré à ses

pensées, la jeune Rosa entra doucement dans la chambre avec un panier de

roses blanches. Elle fit un pas en arrière et s'arrêta respectueusement

en apercevant Saint-Clare; mais, voyant qu'il ne prenait pas garde à

elle, elle s'approcha du lit, pour déposer ses fleurs autour de la

morte. Saint-Clare la vit, comme on voit dans un rêve, au moment où elle

plaçait entre ses petites mains un bouquet de jasmin du Cap, disposant

avec un goût parfait les autres fleurs autour de la couche.

La porte s'ouvrit, et Topsy, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré,

parut sur le seuil: elle tenait quelque chose sous son tablier. Rosa fit

un geste de menace... Topsy entra pourtant.

«Sortez! dit Rosa à voix basse, mais d'un ton impérieux, sortez! vous

n'avez rien à faire ici!

--Oh! laissez-moi! j'ai apporté une fleur si belle!... Et elle montra un

bouton de rose thé à peine entr'ouverte.... Laissez-moi mettre une seule

fleur.

--Sortez! dit Rosa avec plus d'énergie encore.

--Non! qu'elle reste, dit Saint-Clare en frappant du pied; qu'elle

entre!»

Rosa battit en retraite. Topsy s'avança et déposa son offrande aux pieds

du corps.... puis tout à coup, poussant un cri sauvage, elle se jeta sur

le parquet le long du lit, et elle pleura et sanglota bruyamment.

Miss Ophélia accourut. Elle essaya de la relever et de lui imposer

silence: ce fut en vain.

«Oh! miss Éva, miss Éva! je voudrais être morte aussi.... oui, je le

voudrais!»

Il y avait dans ce cri quelque chose de si poignant et de si ému, que le

sang remonta au visage pâle et marbré de Saint-Clare, et pour la

première fois, depuis la mort d'Éva, il sentit des larmes dans ses yeux.

«Relevez-vous, mon enfant, disait miss Ophélia d'une voix douce, miss

Éva est au ciel; c'est un ange!

--Mais je ne puis la voir, dit Topsy... je ne la reverrai jamais!» Et

elle sanglotait de nouveau.

Il y eut un moment de silence.

«Elle disait qu'elle m'aimait, reprit Topsy. Oui, elle m'aimait! Hélas!

hélas! je n'ai plus personne maintenant.... personne!

--C'est assez vrai, dit Saint-Clare. Mais voyons, ajouta-t-il en se

tournant vers miss Ophélia, tâchez de consoler cette pauvre créature!

--Je voudrais n'être jamais née, disait Topsy.... Je ne voulais pas

naître, moi! Pourquoi suis-je née?»

Miss Ophélia la releva avec bonté, mais avec fermeté, et la fit sortir

de la chambre.... et, tout en la reconduisant, elle-même pleurait.

Elle la mena dans son appartement.

«Topsy, pauvre enfant.... lui disait-elle, ne vous affligez pas.... je

puis aussi vous aimer, moi, quoique je ne sois pas bonne comme cette

chère petite enfant.... J'espère pourtant que j'ai appris par elle

quelque chose de l'amour du Christ.... Je puis vous aimer.... je vous

aime.... et je vous aiderai à devenir une bonne fille et une

chrétienne.»

Le ton de miss Ophélia disait plus que ses paroles; ce qui disait plus

encore, c'étaient ses honnêtes et vertueuses larmes, ruisselant sur son

visage. Depuis ce moment, elle acquit sur l'âme de cette enfant

abandonnée une influence qu'elle ne perdit jamais.

«Oh! ma petite Éva, disait Saint-Clare, tes heures rapides ont fait tant

de bien sur la terre!... Et moi, quel compte aurai-je à rendre pour mes

longues années?»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 28 / 43 段