d'assurance.
Elle prenait souvent cette voix-là sans même s'en douter.
«Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....»
Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle.
Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son
coeur cette forme frêle et charmante. Il ne voyait plus le regard
profond, mais la voix venait encore à lui, pareille à la voix d'un
esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui
sembla revoir tout le passé de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il
entendait les prières et les cantiques de sa mère; il sentait de nouveau
ses jeunes désirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces
moments bénis et l'heure présente, il y avait les années sceptiques et
mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons
beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les réflexions et les
sentiments se pressaient dans l'âme de Saint-Clare, mais il ne trouvait
pas de paroles.
La nuit était venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand
elle fut prête pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore
une fois dans ses bras, il la berça jusqu'à ce qu'elle se fût doucement
endormie.
CHAPITRE XXV.
La petite Évangéliste.
C'était une après-midi de dimanche. Saint-Clare était étendu sur une
chaise longue. Il fumait sous la véranda. Marie était couchée sur un
sofa, contre la fenêtre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle
était protégée contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait,
d'une main languissante, un livre de prières élégamment relié; elle
tenait ce livre parce que c'était dimanche, et elle s'imaginait qu'elle
l'avait lu, bien qu'en réalité elle se fût contentée de faire quelques
petits sommes, le livre à la main.
Miss Ophélia qui, après bien des recherches, avait découvert, à quelque
distance, une réunion méthodiste, y était allée, conduite par Tom et
accompagnée d'Éva.
«Je vous dis, Augustin, faisait Marie après avoir un instant rêvé, qu'il
faut envoyer à la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sûre que
j'ai une maladie de coeur!
--Eh! mon Dieu, ma chère, qu'avez-vous besoin de ce médecin? Celui d'Éva
me paraît fort capable!
--Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose
le dire.... J'y ai songé ces deux ou trois dernières nuits.... J'ai eu
tant d'épreuves à subir.... et j'ai une sensibilité si douloureuse!...
--Imaginations! Marie! Je ne crois pas à votre maladie de coeur....
--Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre à
cela!... Un rhume d'Éva vous inquiète..., mais moi! je suis bien le
moindre de vos soucis....
--Mon Dieu! ma chère, si vous y tenez, après tout, à avoir une maladie
de coeur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez
une.... seulement, je ne le savais pas!...
--Je désire qu'un jour vous n'ayez pas à vous repentir de vos
railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquiétudes pour
Éva, la peine que je me suis donnée pour cette chère enfant, ont
développé le germe que je porte en moi depuis longtemps.»
Il eût été assez difficile de dire quelles peines Marie s'était données.
C'est la réflexion que Saint-Clare se fit à part lui en s'en allant
fumer plus loin, comme un vrai mari sans coeur, jusqu'à ce que la
voiture revint, ramenant miss Ophélia et sa nièce Éva, qui descendirent
au pied du perron.
Miss Ophélia, suivant son habitude, alla tout droit à sa chambre pour
ôter son châle et son chapeau. Éva alla se poser sur les genoux de son
père, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à l'office.
Ils entendirent bientôt les retentissantes exclamations de miss Ophélia,
dont la chambre s'ouvrait aussi sur la véranda. Miss Ophélia adressait
de violents reproches à quelqu'un.
«Quel nouveau méfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare....
Tout ce bruit est à cause d'elle, je le parierais!»
Un instant après miss Ophélia, toujours indignée, parut, traînant la
coupable après elle.
«Venez ici, disait-elle, je vais le dire à votre maître.
--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin.
--Il y a que je ne veux plus être tourmentée par cette petite peste. Je
ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en
peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enfermée là-haut, et je lui
avais donné une hymne à étudier. Que fait-elle? Elle épie l'endroit où
je mets ma clef, elle va à ma commode, prend une garniture de chapeau et
la taille en pièces pour faire des robes de poupées. Je n'ai de ma vie
rien vu de pareil!
--Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un
jour qu'on ne peut élever ces créatures-là sans sévérité. S'il m'était
permis, ajouta-t-elle en lançant un regard plein de reproches à son
mari, s'il m'était permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais
cette créature à la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu'à ce
qu'elle ne pût tenir sur ses jambes....
--Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me
parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une
douzaine dans ma vie qui ne fussent disposées à vous faire assommer un
cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laissât faire.
--Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une
femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.»
Miss Ophélia était susceptible de l'indignation que peut éprouver, à ses
heures, une sage et calme maîtresse de maison. Cette indignation avait
été assez justement excitée par la conduite de Topsy, et, à sa place,
beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de
Marie, qui allaient bien au delà du but, la refroidirent singulièrement.
«Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant
aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis à bout de
voie. Je lui ai donné leçons sur leçons.... je l'ai sermonnée à m'en
fatiguer.... je l'ai même fouettée.... punie de toutes les manières....
et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle était le premier jour.
--Allons, ici, petite guenon!» fit Saint-Clare, appelant l'enfant à lui.
Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On
y voyait un mélange de crainte et d'espièglerie.
«Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette étrange
physionomie intéressait toujours.
--C'est mon mauvais coeur, à ce que dit miss Phélia, répondit Topsy d'un
ton piteux.
--Ne savez-vous tout ce que miss Ophélia a fait pour vous? Elle assure
qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer....
--Las! m'sieu, ma vieille maîtresse en disait autant aussi.... Elle me
fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me
cognait la tête contre la porte.... mais ça n'me faisait pas de bien! Je
crois que, si on m'avait arraché tous les cheveux brin à brin, ça
n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si méchante! Las! m'sieu, vous
savez, je n'suis qu'une négresse! c'est comme cela que nous sommes, nous
autres!
--Allons, je l'abandonne, fit miss Ophélia, je ne puis pas avoir ce
tracas plus longtemps.
--Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare.
--Laquelle?
--Si votre Évangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces
pauvres petits païens que vous avez là entre les mains, à vous toute
seule, à quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des
milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un
échantillon d'un million d'autres!»
Miss Ophélia ne répondit rien; mais Éva, qui était restée témoin
silencieux de toute la scène, fit signe à Topsy de la suivre. Il y avait
dans un coin de la galerie une petite pièce vitrée dont Saint-Clare se
servait comme de salon de lecture. C'est là qu'Éva et Topsy se
retirèrent.
«Que veut faire Éva? dit Saint-Clare; il faut que je voie.»
Et, s'avançant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte
vitrée et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lèvres, il fit signe à
miss Ophélia de s'approcher tout doucement.
Les deux enfants étaient assises sur le plancher, le visage tourné du
côté de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice
habituelle. Mais, au contraire, Éva, en face d'elle, paraissait
profondément émue; il y avait des larmes dans ses grands yeux.
«Qu'est-ce qui vous rend si méchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous
point essayer d'être bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy?
--Je n'ai personne à aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime
pas autre chose.
--Mais vous aimez votre père et votre mère.
--Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai déjà dit, miss Éva.
--Oh! c'est vrai, répondit Éva tristement. Mais n'avez-vous point un
frère, une soeur, une tante!
--Non, non.... ni rien, ni personne!
--Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'être bonne, vous
pourriez....
--J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une négresse! dit Topsy.
Ah! si je pouvais me faire écorcher et devenir blanche, alors
j'essayerais....
--Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous
étiez bonne, miss Ophélia vous aimerait.»
Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait
habituellement pour exprimer son incrédulité.
«Vous ne croyez pas? reprit Éva.
--Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis
noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!...
Personne ne peut aimer les nègres, et les nègres ne peuvent rien faire
de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit à siffler!...
--O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit Éva, dont le coeur
éclata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur
l'épaule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez
ni père, ni mère, ni amis.... parce que vous êtes une pauvre fille
maltraitée.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez,
Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas
longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir
méchante.... je voudrais vous voir essayer d'être bonne par amour pour
moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps à rester avec vous!»
Et les larmes débordèrent des yeux perçants de la petite négresse et
roulant lentement, une à une, elles tombèrent sur la petite main blanche
d'Éva. Oui, dans cet instant, un éclair de la vraie foi, un rayon de la
clarté céleste traversa les ténèbres de cette âme païenne; elle posa sa
tête entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle
enfant, penchée sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui
s'incline pour relever le pécheur abattu.
«Pauvre Topsy! reprit Éva, ne savez-vous pas que Jésus nous aime tous
également? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme
je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous
aidera à être bonne, et à la fin vous pourrez aller au ciel et devenir
un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez été blanche.
Songez-y bien, Topsy, vous pouvez être un jour un de ces esprits tout
brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom.
--O chère miss Éva! ô chère miss Éva! dit l'enfant, j'essayerai,
j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait été bien égal!»
Saint-Clare laissa retomber le rideau.
«Elle me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; c'est bien ce qu'elle
me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire
comme le Christ faisait, les appeler à nous et mettre nos mains sur eux!
--J'ai toujours eu un préjugé contre les nègres, dit miss Ophélia, je ne
pouvais souffrir que cette petite me touchât; mais je ne pensais point
qu'elle s'en aperçût!
--N'espérez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de
faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre
sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette répugnance de votre
coeur.... c'est étrange, mais cela est.
--Je ne sais comment je pourrai me vaincre là-dessus, dit miss Ophélia,
ils me sont désagréables.... particulièrement cette petite.... Comment
vaincre ces sentiments?
--Voyez Éva!
--Oh! Éva! elle est si aimante!.... Après tout, elle fait comme le
Christ.... Ah! je voudrais être comme elle: elle me fait ma leçon!
--Ce ne serait pas la première fois qu'un petit enfant aurait instruit
un vieil écolier,» répondit Saint-Clare.
CHAPITRE XXVI.
La mort.
«Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie
Par la faux de la mort au matin de la vie.
La chambre à coucher d'Éva était très-grande; comme toutes les autres,
elle ouvrait sur la véranda. Cette chambre communiquait d'un côté avec
l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophélia.
Saint-Clare s'était donné cette joie du coeur et des yeux, de décorer
l'appartement de façon à le mettre en harmonie avec la personne à qui il
était destiné. Les fenêtres étaient tendues de mousseline blanche et
rose. Le tapis, exécuté à Paris sur ses dessins, était encadré de
feuilles et de boutons de roses. Au milieu, c'étaient des touffes de
roses épanouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de bambou
étaient travaillés en mille formes de la plus gracieuse fantaisie.
Au-dessus du lit, sur une console d'albâtre, un ange, admirablement
sculpté, déployait ses ailes et tendait une couronne de feuilles de
myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de légers rideaux de
gaze rose rayée d'argent, protection indispensable du sommeil, sous ce
climat livré aux moustiques. Les beaux sofas de bambou étaient garnis de
coussins de damas rose, tandis que des figures posées sur le dossier
laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du lit. Au milieu
de l'appartement, sur une petite table de bambou, on voyait un vase en
marbre de Paros, taillé en forme de lis entouré de ses blancs boutons:
son calice était toujours rempli de fleurs. C'était sur cette table
qu'Éva plaçait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre d'ivoire
sculpté. Son père le lui avait donné quand il vit qu'elle voulait
sérieusement apprendre à écrire.
On avait mis sur la cheminée une statuette de Jésus appelant à lui les
petits enfants; de chaque côté, des vases de marbre. C'était la joie et
l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi
dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, représentant des enfants
dans diverses attitudes. En un mot, l'oeil ne rencontrait partout que
les images de l'enfance, de la beauté et de la paix; et, quand les yeux
d'Éva s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se
reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes
pensées.
La force trompeuse qui avait soutenu Éva pendant quelque temps s'était
évanouie, ses pas légers sous la véranda ne se faisaient entendre qu'à
des intervalles de plus en plus éloignés.... Mais on la voyait plus
souvent étendue sur sa chaise longue, près de la fenêtre ouverte, ses
grands yeux profonds fixés sur le lac, dont les eaux s'élèvent et
s'abaissent tour à tour.
C'était au milieu de l'après-midi; sa Bible, devant elle, était à moitié
ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les
feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mère montée sur les
notes aiguës.
«Qu'est-ce encore? un de vos méchants tours... Vous avez ravagé mes
fleurs? hein!»
Éva entendit le bruit d'un soufflet bien appliqué.
«Las! m'ame! c'était pour miss Éva, dit une voix qu'Éva reconnut pour
être la voix de Topsy.
--Miss Éva! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs,
méchante propre à rien!»
Éva quitta le sofa et descendit dans la galerie.
«O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais!
--Comment? votre chambre en est remplie.
--Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!»
Topsy, qui s'était tenue, pendant cette scène, toute triste et la tête
basse, s'approcha d'Éva et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit
avec un regard timide et hésitant, qui était bien loin de ressembler à
sa pétulance et à son effronterie ordinaires.
«Charmant bouquet!» dit Éva en le contemplant. C'était plutôt un
singulier bouquet. Il se composait d'un géranium pourpre et d'une rose
blanche du Japon, avec ses feuilles lustrées. Topsy avait compté sur
l'effet du contraste: cela se voyait de reste à l'arrangement du
bouquet.
«Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit Éva, tenez, je n'ai rien
dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre
des fleurs....»
Topsy parut enchantée.
«Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?...
--Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le
fît pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux?
--Comme vous voudrez, chère, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez
votre jeune maîtresse. Faites!»
Topsy fit une courte révérence et baissa les yeux. Comme elle se
retournait, Évangéline vit une larme qui roulait sur ses joues
noires....
«Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose
pour moi.
--Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas
prendre les fleurs.... elle les prend! Voilà tout.... mais, si cela vous
plaît.... soit!
--Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle était.... Elle essaye
d'être bonne fille maintenant....
--Elle essayera longtemps avant de réussir, dit Marie avec un rire
insouciant.
--Ah! mère! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours été
contre elle!
--Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas été prêchée,
sermonnée.... en un mot, tout ce qu'il a été possible de faire!... Et
elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien
faire d'une pareille créature.
--Hélas! il y a tant de différence entre avoir été élevée comme moi,
avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre bonne
et heureuse.... ou bien avoir été élevée comme elle jusqu'au jour où
elle est entrée chez nous!
--Vraisemblablement, dit Marie en bâillant.... Dieu! qu'il fait chaud!
--Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme
nous, si elle était chrétienne?
--Topsy! quelle idée ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces
idées-là... Sans doute, elle le pourrait.... quoique....
--Mais, maman, Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre? Jésus n'est-il
pas son sauveur?
--Cela peut bien être.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... Où
est mon flacon?
--Oh! c'est une pitié, une si grande pitié! dit Éva, se parlant à
demi-voix et promenant ses yeux sur le lac.
--Une pitié!... quoi?
--Eh bien!... qu'une créature qui pourra devenir un ange de lumière et
habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait
personne pour l'aider!... Oh!
--Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, Éva! Je ne sais pas ce
qu'on pourrait faire.... Nous devons être reconnaissants pour nos
avantages à nous.
--C'est à peine si je le puis, dit Éva; je suis si triste quand je pense
à tous ces infortunés!
--C'est étrange ce que vous me dites là.... Moi, je sais que ma religion
me rend très-reconnaissante de mes avantages!
--Maman, dit Éva, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup.
--Pourquoi?
--Maman, c'est pour en donner à mes amis, pendant que je puis les offrir
moi-même: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?»
Marie appela miss Ophélia, qui se trouvait dans l'autre pièce.
Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur ses coussins... et
secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un
ton enjoué:
«Venez, cousine, et tondez la brebis!
--Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant à la main des fruits
qu'il était allé chercher pour elle.
--Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai
trop, cela me fait mal à la tête.... et puis je veux en donner....»
Miss Ophélia entra avec des ciseaux.
«Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gâtez pas.... coupez en dessous,
où cela ne paraîtra pas: les boucles d'Éva sont mon orgueil.
--Oh, papa! dit Éva d'une voix triste.
--Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient
très-belles pour l'époque où je vous conduirai à la plantation de votre
oncle, voir le cousin Henrique....
--Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui père,
c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour....
--Pourquoi, Éva, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle?
--Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez
maintenant, cela vous aidera.... au moment....»
Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles,
qui, séparées de la tête de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle
les prenait, les regardait avec émotion, les enroulait autour de ses
doigts amaigris.... puis regardait son père....
«Voilà bien ce que j'avais prédit, dit Marie.... C'est là ce qui minait
ma santé.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique
personne n'y prît garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous
saurez bientôt si j'avais raison....
--Et cela vous consolera sans doute,» dit Saint-Clare d'un ton plein de
sécheresse et d'amertume....
Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir
de batiste....
L'oeil limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec
tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme
dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait,
sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les
deux.
Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès
d'elle.
«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en
aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le
faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne
peut plus différer.... Voulez-vous maintenant?
--Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main
et de l'autre prenant la main d'Éva.
--Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il
faut que je leur dise!
--Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde.
Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent.
Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de
son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste avec
la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses membres
et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec une
indicible expression sur chacun des assistants.
Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces
longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père
qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le
coeur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils entrèrent
dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et baissèrent
la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de mort....
La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards
attendris.... Tous paraissaient profondément affligés et sous
l'impression d'une attente pénible.... Les femmes se cachaient la tête
dans leur tablier.
«Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit Éva; oui,
je vous aime tous, et j'ai quelque chose à vous dire dont il faudra vous
souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me
verrez plus.»
Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gémissements, des
lamentations, qui éclatèrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible
voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de
tous, elle dit: