c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le
sol comme s'il eût tenu quelqu'un sous lui.
--Quand on lâche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: à
Saint-Domingue, par exemple!
--Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer
à toutes ces tentatives d'instruction, d'éducation que l'on fait
maintenant. Il ne faut pas que les nègres soient instruits.
--Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reçoivent une
éducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre système
actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et
avec des hommes nous faisons des bêtes.... Qu'ils aient le dessus, et
nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits!
--Mais ils n'auront jamais le dessus!
--C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la
soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez où nous
aborderons.
--Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir
sur la soupape, tant que la chaudière sera solide et que la machine
fonctionnera bien.
--Les nobles de Louis XVI en pensèrent autant.... et l'Autriche! et Pie
IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand
la chaudière sautera!
--_Dies declarabit!_ fit Alfred en riant.
--Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant
quelque prévision où l'on puisse retrouver des symptômes d'une
irrécusable vérité, c'est la prévision du soulèvement des masses....
c'est le triomphe des classes inférieures, qui deviendront les
supérieures.
--Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidités de républicain
rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espère que je serai mort avant
le millésime qui marquera l'avénement de vos mains sales!
--Sales ou non, ces mains-là vous gouverneront à leur tour.... et vous
aurez des législateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse
française a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu à coeur
joie un gouvernement de sans-culottes et Haïti....
--Ah! de grâce, Augustin! n'avons-nous pas déjà assez de ce misérable
Haïti? Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent été
des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passées ainsi!...
Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela
sera!
--Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infusé dans
les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux à qui
maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour
embraser de ses ardeurs tropicales notre fermeté calme et prévoyante....
Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce
sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la révolte: les fils
des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans
leurs veines brûlantes, ne seront pas toujours vendus, achetés et
livrés.... Ils se lèveront.... et ils soulèveront avec eux la race
maternelle!
--Sottises, folies, que tout cela!
--C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'était ainsi du
temps de Noé... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils
buvaient; ils plantaient, ils bâtissaient.... et ils ne s'apercevaient
pas que le flot montait pour les prendre.
--Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en
riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assurées.
Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le
sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons
assez d'énergie pour ménager notre poudre.
--Oui! des enfants élevés comme votre Henrique seront d'excellents
gardiens pour vos magasins à poudre.... Ils sont si calmes.... ils se
possèdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se
gouverner ne savent pas gouverner les autres....
--Oui, il y a là une difficulté, dit Alfred tout pensif; notre système
embarrasse l'éducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux
passions, qui sont déjà si violentes sous ce climat. Henrique m'inquiète
parfois.... Il est généreux, il a le coeur chaud.... mais quand il est
excité, c'est une véritable fusée! Je crois que je l'enverrai dans le
nord, où l'obéissance est plus en honneur, où il verra plus de ses égaux
et moins de ses inférieurs.
--Si l'éducation des enfants est l'oeuvre la plus importante de
l'humanité, poursuivit Augustin, ce que vous avouez là est bien une
preuve que notre système à nous est mauvais.
--Il a ses avantages et ses désavantages.... Il nous donne des enfants
mâles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous
les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif de la
vérité, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot
ordinaire de l'esclavage.
--Voilà, dit Augustin, une façon chrétienne d'envisager les choses!
--Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrétienne que la plupart des choses de
ce monde.
--C'est possible! dit Saint-Clare.
--Enfin, Augustin, tout ce que nous disons là ne sert à rien, nous avons
parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que
diriez-vous d'une partie de trictrac?
Les deux frères remontèrent sous la véranda, et s'assirent à une petite
table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les
pièces, Alfred dit:
«En vérité, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose....
--Ah! ah! je vous reconnais là, vous voulez toujours faire quelque
chose.... Eh bien! quoi?
--Mais, élevez et instruisez vos esclaves.... comme échantillon.»
Et Alfred sourit assez dédaigneusement.
«Me dire d'élever mes esclaves, quand ils sont écrasés sous la masse des
abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire
de se redresser! Un homme ne peut rien contre la société.... Pour que
l'éducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'éducation de
l'État.... il faut du moins que l'État n'y mette point d'entraves!
--A vous le dé!» dit Alfred.
Et les deux frères jouèrent silencieusement jusqu'à ce qu'ils
entendissent le bruit des chevaux qui rentraient.
«Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frère,
avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?»
C'était vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique,
avec sa tête hardie, ses boucles noires et lustrées, ses yeux brillants,
son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. Éva portait la toque
bleue et un habit de cheval de la même couleur; l'exercice avait donné à
ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment étrange la
transparence de son teint et ses cheveux dorés comme une auréole.
«Par le ciel! quelle éblouissante beauté, dit Alfred.... Elle fera un
jour le désespoir de plus d'un coeur, je vous jure!
--Oui, le désespoir.... Dieu sait que j'en ai peur,» dit Saint-Clare
d'une voix qui devint amère tout à coup.
Et il s'élança pour la recevoir comme elle descendait de cheval.
«Éva, chère âme! vous n'êtes pas trop fatiguée? dit-il en la serrant
dans ses bras.
--Non, papa.»
Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrassée.... et il
tremblait.
«Pourquoi courez-vous si vite, chère? Vous savez que cela n'est pas bon
pour vous!
--Je trouve cela si amusant!... ça me plaît tant!... J'ai oublié....»
Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y déposa.
«Henrique! vous devez avoir soin d'Éva, vous ne devez pas galoper si
vite avec elle.
--J'en aurai soin,» dit Henrique en s'asseyant auprès du sofa et en
prenant la main d'Évangéline.
Éva se trouva mieux; les deux frères reprirent leur jeu, et on laissa
les enfants seuls.
«Savez-vous bien, Éva, que je suis tout triste que papa ne reste que
deux jours ici? Je vais être si longtemps sans vous voir! Si j'étais
avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je
n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis
si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui
donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille
bien.... En somme, Dodo est assez heureux.
--Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne
pour vous aimer?
--Moi? non, sans doute!
--Eh bien! vous avez pris Dodo à ceux qui l'aimaient.... et maintenant
il n'a plus d'affection auprès de lui.... ce bien-là, vous ne pourrez
pas le lui rendre.
--Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi,
ni personne ici!
--Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit Évangéline.
--Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, Éva? Il me plaît assez.... mais
l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves?
--Sans doute.
--Quelle folie!
--La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde?
--Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces
choses-là, vous savez.... personne ne les fait! personne, Éva!»
Éva ne répondit rien.... ses yeux étaient fixes et pleins de larmes et
de rêveries.
«En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par égard pour moi, mon cher
cousin, et soyez bon pour lui!
--Pour vous, chère, j'aimerais tout au monde, car vous êtes bien la plus
aimable créature que j'aie jamais vue.»
Henrique prononça ces mots avec une vivacité qui fit monter le sang à
son beau visage. Éva reçut sa promesse avec une simplicité parfaite et
sans aucune émotion.
«Je suis bien aise, mon cher Henrique, répondit-elle, que vous pensiez
ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espère.»
La cloche du dîner mit fin à l'entretien.
CHAPITRE XXIV.
Sinistres présages.
Deux jours après cette petite scène, Alfred et Augustin se séparaient.
Éva, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excitée, s'était
livrée à des exercices au-dessus de ses forces; elle commença à décliner
rapidement. Saint-Clare songea donc à consulter. Il avait toujours
reculé. Appeler un médecin, n'était-ce pas reconnaître la triste vérité?
Mais Éva ayant été assez mal pour garder deux jours la chambre, le
médecin fut appelé.
Marie Saint-Clare n'avait pas remarqué ce déclin rapide de la force et
de la santé de sa fille. Elle était alors absorbée par l'étude de deux
ou trois maladies nouvelles, dont elle-même se croyait atteinte, mais
elle ne croyait pas que personne pût souffrir autant qu'elle: c'était
son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation
l'idée que quelqu'un pût être malade autour d'elle. Elle était toujours
certaine que, pour les autres, c'était paresse ou manque d'énergie.
«S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils
auraient bientôt vu la différence!»
Miss Ophélia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tenté
d'éveiller ses craintes maternelles au sujet d'Éva.
«Je ne la trouve pas mal du tout, répondait-elle. Elle court.... elle
joue....
--Mais elle a une toux!
--Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai toussé toute ma
vie. A l'âge d'Éva, on me croyait minée par la consomption; Mammy me
veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'Éva n'est rien.
--Mais cette faiblesse.... cette respiration courte....
--Oh! j'ai eu cela pendant des années et des années. C'est nerveux,
purement nerveux!
--Mais, la nuit, elle a des sueurs....
--J'en ai eu moi-même pendant dix ans.... Souvent tous mes linges
étaient trempés; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vêtements de
nuit. Mammy était obligée d'étendre mes draps pour les faire sécher. Les
sueurs d'Éva ne sont rien à côté de cela!»
Miss Ophélia se tut pendant quelques jours.
Quand la maladie d'Éva devint trop visible, quand le médecin eut été
appelé, Marie se jeta dans un autre extrême. Elle savait bien,
disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait
bien qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des mères....
Malade comme elle était, il lui faudrait voir son enfant unique et
bien-aimée emportée avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les
nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet
affreux malheur.
«Ma chère Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut
point se désespérer tout de suite!
--Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le coeur d'une mère! vous ne pouvez
pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez!
--Mais, Marie, le mal n'est pas sans remède.
--Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indifférence; si vous ne
sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel état.... je ne
suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, après ce que j'ai
déjà souffert.
--Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'Éva est bien délicate, je l'ai
toujours remarqué; elle a grandi si vite que la croissance l'a
épuisée.... elle est dans une période critique.... Mais ce qui l'accable
maintenant, ce sont les chaleurs de l'été, et puis elle s'est trop
fatiguée avec son cousin.... Le médecin dit qu'il y a bien de l'espoir
encore.
--Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il
est heureux que tout le monde n'ait pas des délicatesses de
sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je
fais; cela n'aboutit qu'à me rendre complétement malheureuse! J'aimerais
mieux avoir votre calme d'esprit.»
Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme à Marie, car
elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour
tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout
ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui démontrait,
disait-elle, qu'elle était environnée de coeurs durs, d'êtres
insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La pauvre
Éva l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les
tristesses de sa mère, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi.
Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amélioration dans
les symptômes. Il y eut une de ces trêves décevantes que ce mal
inexorable accorde si souvent à ses victimes, pour se jouer de
l'espérance sur le bord même du tombeau. Éva promène encore ses petits
pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue,
elle rit.... et son père, ivre de joie, dit à tout le monde qu'elle a
retrouvé sa belle santé.... Seuls le médecin et miss Ophélia ne
partagent point cette mortelle sécurité. Il y avait aussi un autre coeur
qui ne s'y trompait pas, c'était le pauvre petit coeur d'Éva. Quelle
voix vient donc parfois dire à l'âme, une voix si douce et si claire!
que ses jours terrestres sont comptés?... Ah! c'est le secret instinct
de la nature qui se sent défaillir, ou c'est l'élan enthousiaste de
l'âme qui pressent l'approche de l'immortalité.... Qu'importe? il y
avait dans le coeur d'Éva une certitude calme, douce, prophétique,
qu'elle était maintenant près du ciel. Oui, calme comme un beau coucher
de soleil! Oui, douce comme la sérénité brillante d'une après-midi
d'automne! Et dans cette certitude même le jeune coeur trouvait un repos
qui n'était troublé que par la pensée du chagrin de ceux qui l'aimaient
si chèrement.
Pour elle, bien qu'entourée de si charmantes tendresses, et malgré les
perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient
si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de
mourir.
Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait
vu, l'espoir dans le coeur, l'image de celui qui aima tant les petits
enfants. Elle y avait tant pensé, elle l'avait regardé si souvent, que
pour elle il avait cessé d'être une image et une peinture d'un passé
lointain, mais il était devenu une réalité vivante, qui l'entourait à
chaque instant! L'amour de celui-là remplissait son coeur d'une
tendresse surhumaine. C'était à lui, disait-elle, c'était à lui, c'était
vers sa demeure qu'elle allait!
Et cependant elle éprouvait les angoisses d'une amère tendresse, quand
elle songeait à tous ceux qu'elle allait laisser derrière elle, à son
père surtout! Sans peut-être s'en rendre compte bien distinctement, elle
sentait pourtant qu'elle était plus dans ce coeur-là que dans tout
autre. Elle aimait sa mère.... elle était si aimante! mais l'égoïsme de
Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait à la fois, car elle
croyait bien fort que sa mère devait toujours avoir raison.... Il y
avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; mais elle
se disait: Après tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien!
Elle regrettait aussi ces bons et fidèles esclaves pour lesquels elle
était comme la lumière du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants
ont rarement des idées générales.... mais Éva n'était point un enfant
ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait été le témoin,
étaient tombés un à un dans les profondeurs de cette âme pensive et
réfléchie: elle avait le vague désir de faire quelque chose pour eux, de
soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-là
qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pénible contraste
entre l'ardeur de ses désirs et la fragilité de sa frêle enveloppe.
«Père Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien
pourquoi Jésus a voulu mourir pour nous....
--Pourquoi? miss Éva.
--Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi.
--Comment? expliquez-vous, miss Éva.... je ne comprends pas.
--Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez?
quand je vis ces pauvres créatures.... les unes avaient perdu leurs
maris, les autres leurs mères.... il y avait des mères aussi qui
pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis
l'histoire de Prue (n'était-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres
fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait
mettre fin à toutes ces misères.... Oui, je voudrais mourir pour eux,»
reprit-elle avec une profonde émotion, en posant sa petite main fine sur
la main de Tom.
Tom la regardait avec vénération. Saint-Clare appela sa fille; elle
disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux.
«Il est inutile d'essayer de retenir ici miss Éva, dit-il à Mammy qu'il
rencontra un instant après; le Seigneur lui a mis sa marque sur le
front.
--Oui, oui, fit Mammy en élevant ses mains vers le ciel, c'est ce que
j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressemblé aux enfants qui doivent
vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en
ai bien souvent parlé à madame.... Voilà que cela approche.... nous le
voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!»
Évangéline vint en courant rejoindre son père sous la galerie. Le soleil
descendait à l'horizon, et semait derrière elle comme des rayons de
gloire. Elle était en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses
joues étaient animées, et la fièvre, qui brûlait son sang, donnait à ses
yeux un éclat surnaturel.
Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait
de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une émotion aussi
soudaine que pénible. Il y a un genre de beauté à la fois si parfaite et
si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre père la
serra tout à coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire.
«Éva chérie, vous êtes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que
vous êtes mieux?
--Papa, dit Éva avec fermeté, il y a bien longtemps que j'ai quelque
chose à vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois
devenue trop faible.»
Saint-Clare se sentit trembler. Éva s'assit sur ses genoux, appuya sa
petite tête sur sa poitrine et lui dit:
«Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir
le moment où je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus
revenir....»
Évangéline soupira.
--Ah! comment, ma chère petite Éva, dit Saint-Clare d'une voix qu'il
voulait rendre gaie et que l'émotion rendait tremblante, vous devenez
nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner à
ces sombres pensées.... Voyez! je vous ai acheté une petite statuette.
--Non, père, dit Éva en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas
vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais
partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas
abattre.... Si ce n'était pour vous, père, et pour ceux qui m'aiment, je
serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin,
bien loin!
--Mais qu'as-tu, chère, et qui donc a rendu ce pauvre petit coeur si
triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse!
--J'aime mieux aller au ciel: cependant, à cause de ceux que j'aime, je
voudrais bien consentir à vivre encore. Il y a bien des choses ici qui
m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux être
là-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela
me brise le coeur.
--Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, Éva! Dites-moi ce qui vous
semble si terrible.
--Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous
les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils
m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais
qu'ils fussent libres....
--Mais, chère petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux
chez nous?...
--Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que
deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon
oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux
maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens
font et peuvent faire!... Elle frissonna.
--Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que
l'on vous ait jamais conté de telles histoires.
--Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je
vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je
n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens
qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me
semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que
j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon coeur et
s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa,
est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté
à tous les esclaves?
--C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien
mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le
condamne.... Je désirerais de tout mon coeur qu'il n'y eût plus un seul
esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le connais
pas!
--Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si
bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les
habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il
faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour
l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais!
--Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi,
enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde?
--L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle
possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir.
Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous
m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre
Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom
aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible
de voir ces choses-là tous les jours.
--Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de
tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous
promets de faire tout ce que vous voudrez.
--Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt
que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je
serai partie.
--Oui, chère, je ferai tout ce que vous me demanderez.
--Cher père, ajouta-t-elle en mettant sa joue brûlante contre la joue de
son père, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble!
--Et où donc, chère?
--Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le séjour de la paix.... de
la douceur et de l'amour....»
L'enfant en parlait naïvement comme d'un lieu dont elle serait revenue.
«Ne voulez-vous point y venir, père?»
Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne répondit rien.