La vie passe jour après jour; ainsi s'écoulèrent deux années de

l'existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son coeur

aimait; il soupirait après tout ce qu'il avait laissé derrière lui, et

cependant nous ne pouvons pas dire qu'il fût malheureux.... La harpe des

sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas à la

fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si

nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de

nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses

douceurs et ses allégements, et que, si nous n'avons pas été

complétement heureux, nous n'avons pas été non plus complétement

malheureux....

Tom avait appris à se contenter de son sort, quel qu'il pût être. C'est

la Bible qui lui avait enseigné cette doctrine; elle lui semblait

raisonnable et juste. Elle était en parfait accord avec la tendance de

son âme pensive et réfléchie.

Comme nous l'avons déjà dit, Georges avait répondu exactement à sa

lettre, et d'une belle et bonne écriture d'écolier que Tom pouvait lire,

à ce qu'il disait, d'un bout de la chambre à l'autre. Cette lettre lui

donnait de nombreux détails domestiques; nos lecteurs les connaissent

déjà. Elle annonçait que Chloé était en location à Louisville, où, par

son habileté dans tout ce qui touchait aux pâtes fines, elle gagnait

beaucoup d'argent.... On disait à Tom que cet argent était destiné à

son rachat. Moïse et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait dans

la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout le

monde en général.

La case de Tom était provisoirement fermée, mais Georges s'étendait,

avec beaucoup d'éloquence et d'imagination, sur les embellissements et

agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom.

Le reste de l'épître contenait la liste des travaux scolaires de

Georges. Chaque article avait reçu l'honneur d'une majuscule fleurie.

Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde

depuis le départ de Tom. Georges ajoutait, à ce propos, que le père et

la mère se portaient bien.

Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre

était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se

lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour

savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa

chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen

de faire voir à la fois les deux côtés de la page.

L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait

elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans

l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme

quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi

comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un

matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse

et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les

gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins

qui assiégent les jeunes coeurs, mobiles et changeants comme les

couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il

recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour

elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus

grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au

retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur

le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh

bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?»

L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce

n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire.

Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un

instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau,

la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en

avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son

humble ami; puis cette ardente nature, comme une jeune vigne jetant ses

vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre majestueux

du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la touchait et qu'il

produisait en elle ces émotions profondes et obscures, si chères à

l'imagination des enfants.

Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties.

Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent

l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune

enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord.

Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire

qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui

arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils

comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en

est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du

moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une

étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel

passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un

bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les

voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se

détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des

échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente....

Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans

couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son

sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire.

A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est

établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont

chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir

et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise

marine.

La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes

Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et

s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon

dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se

rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se

contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac,

dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau

changeant toujours, toujours charmant!

Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui

semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme

un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là

brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui

passent; l'oeil des petites étoiles scintillait sous leur paupière

d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans le miroir

des eaux.

Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin.

C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux.

Elle lisait:

«Et je vis une mer de verre mêlée de feu.»

«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac,

c'est bien cela!

--Qu'est-ce, miss Éva?

--Vous ne voyez pas? dit-elle; là.... Et elle indiquait du doigt les

eaux de cristal qui, s'élevant et s'abaissant, réfléchissaient les

rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre

mêlée de feu.

--C'est assez vrai, miss Éva.... Et Tom chanta:

Si j'avais du matin l'aile de pourpre et d'or,

J'irais de Chanaan voir la rive éternelle,

Et les anges brillants guideraient mon essor

Jérusalem, vers ta cité nouvelle!

--Où croyez-vous, père Tom, dit alors miss Éva, que soit située la

Jérusalem nouvelle?

--Là-haut, dans les nuages, miss Éva!

--Oh! alors, dit Évangéline, je crois bien que je la vois. Regardez ces

nuages-là, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et

voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout

or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.»

Et Tom chanta ces paroles d'un hymne méthodiste bien connu:

Des anges du Très-Haut je vois l'essaim heureux

Qui s'enivre de gloire.

Ils sont vêtus de rayons lumineux,

Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.

«Père Tom, je les ai vus!» dit Éva.

Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'étonna même pas

de l'assertion d'Éva. Si Éva lui eût dit qu'elle était allée au ciel....

Tom aurait trouvé la chose fort probable.

«Ils viennent à moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.»

Et les yeux d'Éva prirent une expression rêveuse, et elle murmura:

Ils sont vêtus de rayons lumineux,

Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.

«Père Tom, dit-elle ensuite à l'esclave... je m'en vais là!...

--Là! où, miss Éva?»

Évangéline se leva et étendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon

du soir se jouait dans sa chevelure dorée; il versait sur ses joues un

éclat qui n'était point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient

invinciblement vers le ciel!

«Oui, je m'en vais là, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant

peu!»

Le pauvre vieux coeur fidèle ressentit comme un choc.... et Tom se

rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqué que les

petites mains d'Évangeline devenaient plus fines, et sa peau plus

transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand

elle jouait et courait dans les jardins, combien elle était vite

fatiguée et languissante. Il avait entendu miss Ophélia parler d'une

toux que les médicaments ne pouvaient guérir.... Et maintenant encore

les mains, les joues ardentes étaient comme brûlantes de fièvre.... et

cependant, la pensée qui se cachait derrière les paroles d'Éva ne

s'était jamais présentée à son esprit!

A-t-il jamais existé un enfant comme Éva? Oui, sans doute; mais le nom

de ces êtres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux.

Leur doux sourire, leurs yeux célestes, leurs paroles étranges sont

maintenant parmi les trésors ensevelis des coeurs qui regrettent!...

Dans combien de familles entendez-vous la légende de ces êtres, qui

étaient toute grâce et toute bonté.... et auprès de qui les vivants ne

sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destinés à

séjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude coeur des

hommes? Quand vous voyez dans l'oeil cette lumière profonde, quand la

jeune âme se révèle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en

trouve dans la bouche des enfants, n'espérez pas que vous garderez cette

chère créature.... le sceau du ciel est déjà posé sur elle, et cette

lumière de ses yeux, c'est la lumière de l'immortalité!

Et toi aussi, Évangéline bien-aimée, belle étoile de la maison, tu

disparais et tu t'effaces.... et ceux-là mêmes l'ignorent qui t'aiment

le mieux!

La conversation de Tom et d'Éva fut interrompue par un soudain appel de

miss Ophélia.

«Éva! Éva! comment, chère petite! mais voilà la rosée qui tombe.... il

ne faut pas rester là!»

Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.

La vieille miss Ophélia était excellente pour les malades. Elle était de

la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqué les premiers et terribles

progrès de ce mal silencieux et perfide qui enlève par milliers les plus

chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre de la vie soit

brisée, semble les marquer irrévocablement pour la mort.

Elle avait observé cette petite toux sèche, cet incarnat trop vif de la

joue; et ni l'éclat des yeux ni la fiévreuse animation du visage

n'avaient pu tromper sa vigilance.

Elle essaya de faire partager ses inquiétudes à Saint-Clare....

Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaieté et son insouciance

habituelles.

«Pas de mauvais augures, cousine, je les déteste! Ne voyez-vous pas que

c'est la croissance? A ce moment-là les enfants sont toujours plus

faibles.

--Mais cette toux?...

--Ce n'est rien, elle a peut-être attrapé un rhume....

--Hélas! c'est ainsi que furent prises Élisa Jams, Hélène et Maria

Sanders.

--Assez de discours funèbres!... Vous autres, vieilles gens, vous

devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou éternuer sans que vous

ne voyiez là le désespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une

chose: surveillez bien Éva, préservez-la de l'air du soir, ne la laissez

pas trop s'échauffer au jeu.... et tout ira bien.»

Ainsi parla Saint-Clare.

Au fond de l'âme il se sentait inquiet. Il épiait Éva jour par jour,

avec une anxiété fiévreuse.... Il répétait trop souvent: «Éva est

très-bien,... cette toux n'est rien....» Il ne la quittait presque plus;

il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval....

Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette

nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en eût besoin; mais cela ne

pouvait pas lui faire de mal.

S'il faut le dire, ce qui jetait dans son coeur une angoisse plus

profonde, c'était cette maturité précoce et toujours croissante de l'âme

et des sentiments d'Éva.... Elle gardait sans doute toutes les grâces

charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans même en avoir

conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle portée et d'une si

étrange profondeur, qu'on était forcé de les prendre pour une sorte de

révélation. Dans ces moments-là, Saint-Clare éprouvait comme un malaise

intérieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans

ses bras, comme si cette douce étreinte eût pu la sauver.... et il lui

prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la

laisser sortir de ses bras....

Cependant, le coeur et l'âme de l'enfant semblaient se fondre en

paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours été généreuse,

mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en

elle ce je ne sais quoi de touchant et de réfléchi qui révèle la femme.

Elle aimait bien encore à jouer avec Topsy et les autres petits nègres;

mais elle paraissait plutôt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle

restait quelquefois une demi-heure à rire des tours et des malices de

Topsy.... puis tout à coup un nuage passait sur ses traits.... il y

avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses pensées étaient bien

loin, bien loin....

«Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenons-nous pas à lire

à nos esclaves?...

--Quelle question! On ne fait jamais cela.

--Pourquoi ne le fait-on pas?

--Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux

travailler.... et ils n'ont été créés que pour travailler.

--Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre à connaître

la volonté de Dieu.

--Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est nécessaire.

--Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise

à soi-même.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est

là pour la faire.

--Éva! vous êtes une enfant bien singulière!

--Miss Ophélia a bien appris à lire à Topsy!

--Oui, et vous voyez quel bien ça lui fait.... Topsy est la plus

méchante créature que j'aie jamais vue.

--Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait

si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus

la lire pour elle?»

Mme Saint-Clare, tout occupée à fouiller dans ses tiroirs, répondit d'un

ton distrait: «Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientôt autre chose

à quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible à vos esclaves toute

votre vie.... non pas que ce ne soit une très-bonne chose, que j'ai

faite moi-même quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous

habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez,

ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez....

ce sont ceux que je portais à mon premier bal. Je puis vous dire, Éva,

que je fis sensation.»

Éva prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands

yeux pensifs s'arrêtèrent un instant sur lui.... Mais ses pensées

étaient ailleurs.

«Comme vous semblez rêveuse, mon enfant!

--Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman?

--Sans doute: votre père les a envoyé chercher en France.... C'est

presque une fortune.

--Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais.

--Et qu'en voudriez-vous faire?

--Acheter une ferme dans les États libres, y emmener tous nos esclaves,

et leur donner des maîtres pour leur apprendre à lire et à écrire.»

Éva fut interrompue par les éclats de rire de sa mère.

«Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi à

jouer du piano et à peindre sur velours?

--Je leur apprendrais à lire la Bible.... à lire et à écrire leurs

lettres, dit Éva d'un ton calme et résolu.... Je sais, maman, combien il

leur est pénible d'ignorer ces choses.... Demandez à Tom! et à bien

d'autres.... Ils devraient savoir!

--Allons, c'est bien! Vous n'êtes qu'une enfant.... Vous ne connaissez

rien à tout cela.... Et puis, vous me faites mal à la tête....»

Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tête en réserve pour le cas où

la conversation n'était pas de son goût.

Éva sortit.

A partir de ce moment, elle donna très-assidûment des leçons de lecture

à Mammy.

CHAPITRE XXIII.

Henrique.

Ce fut vers cette époque de notre histoire qu'Alfred, le frère de

Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garçon de douze ans, passer un

jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain.

On ne pouvait rien voir de plus étrange et de plus beau que ces deux

frères jumeaux l'un près de l'autre. La nature, au lieu de les faire

ressemblants, avait comme pris à tâche de n'établir entre eux que des

différences.

Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras

dessous, dans les allées du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien

comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les

traits vifs et toutes les formes ondoyantes et aériennes, et Alfred,

l'oeil noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la

tournure hardie. Ils n'étaient jamais d'accord et ne s'ennuyaient

jamais d'être ensemble: le contraste même devenait un lien.

Le fils aîné d'Alfred, Henrique, avait l'oeil noir et le maintien

aristocratique de son père. A peine arrivé à la villa, il se sentit

comme fasciné par les attractions spirituelles[19] de sa cousine

Évangéline.

[19] Nous avons laissé le mot _spirituelles_, que nous trouvons en

français dans le texte, quoique ce ne soit peut-être pas le mot propre.

Il est bien évident que l'écrivain _yankee_ veut opposer les grâces de

l'âme aux perfections physiques; mais, ces grâces qui séduisent et qui

attirent, ce ne sont pas toujours les grâces _spirituelles_, dans le

sens que donnerait à cette expression le peuple le plus _spirituel_ du

monde.

Évangéline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il était

commode _comme un berceau_ et aussi doux que sa petite maîtresse.

Tom conduisait ce poney derrière la véranda au moment même où un jeune

mulâtre de treize à quatorze ans amenait à Henrique un petit cheval

arabe, tout noir, qu'on avait fait venir à grands frais pour lui.

Henrique était fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au

moment de prendre les rênes des mains de son jeune groom, il examina le

cheval avec soin, et sa figure s'assombrit...

«Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas étrillé mon

cheval, ce matin?

--Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramassé

cette poussière.

--Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec

violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?»

Le groom était un beau mulâtre aux yeux brillants, de la même taille

qu'Henrique. Ses cheveux bouclés encadraient un front élevé et plein

d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir

au soudain éclat de sa joue et à l'étincelle de ses yeux quand il voulut

répondre....

«M'sieu Henrique!»

A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup

de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre à genoux et le

battit à perdre haleine.

«Impudent chien! cela t'apprendra à me répliquer! Remmenez ce cheval et

pansez-le avec soin.... Je vous remettrai à votre place, moi!

--Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le

cheval s'est roulé par terre en sortant de l'écurie.... il est si

ardent!... c'est comme cela qu'il a attrapé toute cette poussière...

j'assistais à son pansement...

--Vous, silence! jusqu'à ce qu'on vous interroge.»

Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers Éva, qui se tenait

debout, en habit de cheval.

«Je regrette, cousine, que ce stupide drôle vous ait fait attendre....

Veuillez vous asseoir.... il va revenir à l'instant.... Qu'avez-vous

donc, cousine? vous semblez triste!

--Comment avez-vous pu être si cruel et si méchant envers ce pauvre

Dodo!

--Cruel! méchant! reprit l'enfant avec une surprise toute naïve.

Qu'entendez-vous par là, chère Éva?

--Je ne veux pas que vous m'appeliez chère Éva quand vous vous conduisez

ainsi.

--Chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen

d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de détours!... il faut

l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est

ainsi que fait papa...

--Mais le père Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais

que ce qui est vrai.

--Alors, c'est un vieux nègre bien rare dans son espèce.... Dodo va

mentir dès qu'il va pouvoir parler.

--Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi....

--Allons, Éva, vous avez un caprice pour Dodo; je vous préviens que je

vais être jaloux...

--Mais vous venez de le battre, et il ne le méritait pas.

--Cela fera compensation avec une autre fois où il le méritera sans

l'être. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais

je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.»

Éva n'était certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait

inutile de vouloir faire partager ses sentiments à son beau cousin.

Dodo apparut bientôt avec les chevaux.

«Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux.

Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss Éva, tandis que je vais

la mettre en selle.»

Dodo approcha, et se tint tout près du cheval d'Éva. Son visage était

bouleversé, et on voyait à ses yeux qu'il avait pleuré.

Henri, très-fier de ses façons aristocratiques, de son adresse et de sa

courtoisie chevaleresque, eut bientôt mis en selle sa jolie cousine,

puis, rassemblant les rênes, il les lui plaça dans la main.

Mais Éva se pencha de l'autre côté du cheval, du côté où se trouvait

l'esclave....

«Vous êtes un brave garçon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.»

Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se

sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues.

«Ici, Dodo!» s'écria Henrique d'une voix impérieuse.

Dodo s'élança et tint le cheval pendant que son maître montait.

«Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi.» Et il lui jeta

un picaillon.

Les deux enfants s'éloignèrent.

Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donné de l'argent....

l'autre lui avait donné.... ce qu'il désirait bien davantage: une bonne

parole dite avec bonté!

Il n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son

maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves à cause de sa belle

figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses débuts sous

Henrique.

La scène avait eu pour témoin les deux frères Saint-Clare, qui se

promenaient dans le jardin.

Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie

habituelle:

«J'espère, Alfred, que c'est là ce que nous pouvons appeler une

éducation républicaine.

--Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, répondit Alfred

avec une égale ironie.

--Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez sèchement.

--Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empêcher. Henrique est une

vraie tempête. Voilà longtemps que nous l'avons abandonné, sa mère et

moi. Mais ce Dodo est un drôle, et une volée de coups de fouet ne peut

pas lui faire de mal.

--Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la première ligne du

catéchisme républicain: tous les hommes sont nés libres et égaux.

--Pouah! c'est une de ces bêtises sentimentales que Jefferson a pêchées

en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant.

--C'est ce que je crois, répondit Saint-Clare d'un ton significatif.

--Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne

sont pas nés libres ni égaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois

qu'il y a moitié de vrai dans cette facétie républicaine. Les gens

riches, instruits, bien élevés, civilisés, en un mot, doivent avoir

entre eux des droits égaux. Mais pas la canaille!

--Fort bien.... si vous parvenez à maintenir la canaille dans cette

opinion. Elle a eu son tour en France!

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 25 / 43 段