votre guise!
--Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophélia, je n'ai
jamais entendu dire qu'on pût les élever sans cela!
--C'est évident! reprit Saint-Clare, riant en lui même. Faites comme
vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu
frapper cette enfant avec la pelle à feu; je l'ai vu assommer à coups de
pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle
est faite à tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez
fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet.
--Que faire alors?
--La question est grave.... je désire que vous y répondiez vous-même.
Que faut-il faire avec un être humain qui ne peut être gouverné que par
le nerf de boeuf? Cela arrive; cela est même assez commun ici-bas!
--Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!...
--On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent
pas mieux. Que faire alors?
--C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophélia.
--Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruautés, les sévices
dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple,
quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blâmable conduite
des uns et des autres.... Le maître devient de plus en plus cruel,
l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais
traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la
sensibilité diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu
possesseur d'esclaves.... Je résolus de ne pas commencer, parce que je
ne saurais pas où finir. Je voulus du moins sauver ma moralité, à
moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des enfants gâtés.... Je
crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous endurcir et
de nous dégrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parlé de notre
responsabilité dans l'éducation, cousine.... J'avais véritablement
besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, après tout, qu'un
échantillon de mille autres.
--C'est votre système qui fait de tels enfants, dit miss Ophélia.
--J'en conviens, mais les voilà faits.... ils existent.... quel parti
prendre maintenant?
--Je ne puis pas vous remercier de l'expérience, mais je vois là un
devoir; je persévérerai, et je tâcherai de faire de mon mieux.»
Miss Ophélia se mit résolûment à la tâche: elle eut du zèle, elle eut de
l'énergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de
lui apprendre à lire et à coudre.
La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'était une
merveille.... elle lut bientôt couramment.... la couture offrit plus de
difficultés. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait
en horreur l'immobilité qu'exige ce genre de travail.... elle brisait
les aiguilles, les jetait par la fenêtre, ou les glissait dans les
fentes du mur. Elle cassait ou emmêlait son fil, ou bien encore, d'un
geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entières:
elle avait la rapidité de doigts d'un prestidigitateur, et composait son
visage avec une incroyable puissance. Miss Ophélia avait beau se dire
que de tels accidents, si répétés, ne pouvaient arriver tout seuls,
jamais, malgré la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver
en défaut.
Topsy fut bientôt remarquée dans la maison; elle avait d'inépuisables
ressources; elle mimait, singeait et grimaçait; elle dansait, sautait,
grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les
intonations imaginables. Aux heures de récréation, elle avait
invariablement à ses trousses tous les enfants de la maison, qui la
suivaient, la bouche béante, admirant et étonnés. Miss Éva était
elle-même comme éblouie de toute cette diablerie fantastique; l'oeil
magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophélia
regrettait qu'Éva prît tant de goût à la société de Topsy; elle priait
Saint-Clare d'y mettre ordre.
«Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien.
--Une enfant si dépravée! Ne craignez-vous point plutôt qu'elle ne lui
enseigne le mal?
--Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-être! mais le
mal glisse sur le coeur d'Éva comme la rosée sur une feuille, sans y
pénétrer.
--Ce n'est jamais sûr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais
pas mes enfants jouer avec Topsy.
--Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si Éva
eût pu être gâtée.... ce serait fait depuis longtemps.»
Topsy avait d'abord été dédaignée et méprisée par les autres esclaves.
Ils comprirent bientôt qu'il fallait revenir sur son compte. On
s'aperçut que ceux dont elle avait à se plaindre recevaient un châtiment
qui ne se faisait jamais attendre. C'était une paire de boucles
d'oreilles, c'était quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus.
C'était un objet de toilette tout gâté.... ou bien on trébuchait par
accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une
libation d'eau sale tombait comme un déluge sur des épaules en habit de
gala.... Ordonnait-on une enquête? impossible de découvrir l'auteur du
délit.... Topsy était citée devant les grandes assises de la cuisine....
Elle parvenait toujours à établir son innocence.
On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre
preuve, et miss Ophélia était trop juste pour sévir sans preuves.
L'instant, d'ailleurs, était toujours si bien choisi qu'il n'était pas
possible de découvrir le coupable. Avait-elle à se venger de Jane ou de
Rosa, elle attendait le moment (ce moment-là arrivait toujours) où elles
étaient en disgrâce auprès de leur maîtresse, peu disposée alors à
favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientôt
comprendre à tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce
que l'on fit.
Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une étonnante
vivacité tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leçons elle sut
faire la chambre de miss Ophélia comme celle-ci voulait qu'elle fût
faite, et, malgré ses exigences, miss Ophélia ne pouvait la trouver en
faute. Il était impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser
l'oreiller, de mieux balayer, épousseter, arranger, que ne faisait
Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas
souvent.
Si miss Ophélia, après deux ou trois jours de surveillance attentive,
s'imaginait que Topsy était maintenant tout à fait dans la bonne voie,
et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnât à elle-même,
Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos.
Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant
sa tête laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre
diadème de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle
grimpait au ciel du lit, et de là se suspendait la tête en bas; elle
étendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle habillait le
traversin avec la camisole de nuit de miss Ophélia; et au milieu de tout
cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace, se faisait des
grimaces: pour tout dire, un vrai diable!
Un jour, miss Ophélia, par une négligence bien étrange chez une femme
comme elle, avait oublié la clef sur son tiroir. En rentrant, elle
trouva Topsy parée de son beau châle rouge en crêpe de Chine, qu'elle
avait enroulé en turban autour de sa tête; elle marchait devant la glace
avec des airs de reine de théâtre en répétition.
«Topsy, s'écria-t-elle à bout de patience, qui vous fait donc agir
ainsi?
--Sais pas, m'ame! c'est peut-être parce que je suis bien méchante!
--Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy.
--Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne maîtresse me fouettait toujours;
j'ai besoin de ça pour travailler!
--Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez très-bien
faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas?
--J'avais l'habitude d'être fouettée, m'ame; je crois que c'est bon pour
moi!»
Miss Ophélia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais
d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perçants, elle
sanglotait, pleurait, gémissait.... Une demi-heure après, perchée sur
quelque saillie du balcon, entourée de la troupe des petits négrillons,
elle témoignait le plus profond dédain pour tout ce qui s'était passé.
«Ah! ah! miss Phélia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une
mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien maître comme il
faisait voler la chair.... il savait la manière, lui, mon ancien
maître!»
Topsy faisait parade de ses monstruosités; elle les considérait comme
une distinction flatteuse.
«Voyons, négrillons! disait-elle à ses auditeurs, savez-vous que vous
êtes tous pécheurs. Oui, vous l'êtes, tout le monde l'est! Les blancs
aussi sont pécheurs! C'est miss Phélia qui l'a dit.... Mais je crois que
les nègres sont les plus gros pécheurs.... Personne ne l'est plus que
moi! Je suis si méchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne
maîtresse jurait après moi la moitié du temps. Je crois que je suis la
plus méchante créature du monde!»
Et faisant une gambade, Topsy, vive et légère, s'élançait sur quelque
grillage élevé, se pavanant dans ses malices.
Chaque dimanche, miss Ophélia s'occupait activement de lui apprendre son
catéchisme. Topsy avait, à un haut degré, la mémoire des mots, et elle
récitait avec une volubilité qui enchantait son institutrice.
«Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare.
--Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut
leur apprendre, vous savez.
--Qu'ils comprennent ou non?
--Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais ça leur vient
en grandissant.
--Ça ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire
que vous m'avez joliment fourré mes leçons dans la tête.
--Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de
bien belles espérances!
--Eh bien! est-ce que....
--Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'étiez
alors, Augustin.
--Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez....
catéchisez Topsy; peut-être en ferez-vous quelque chose!»
Topsy qui, pendant cette conversation, s'était tenue les mains décemment
croisées, immobile comme une statue de marbre noir, continua son récit
sur un signe de miss Ophélia.
«Nos premiers parents, à qui Dieu avait laissé la liberté, tombèrent
bientôt de l'état dans lequel ils avaient été créés.»
A ce passage, Topsy cligna de l'oeil et parut désirer une explication.
--Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophélia.
--Cet état, missis, était-ce l'État de Kentucky?
--Quel état, Topsy?
--L'état de nos premiers parents. Mon maître disait toujours que nous
venions de l'État de Kentucky.»
Saint-Clare se mit à rire.
«Voyez, dit-il à miss Ophélia; vous lui donnez une explication, elle
s'en fait une autre. Il y a là, reprit-il, toute une théorie
d'émigration.
--Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez
ainsi?
--D'honneur, je ne veux plus troubler la leçon,» dit Saint-Clare. Il
prit son journal et s'assit en silence. La récitation allait assez bien;
seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait changé
de place d'une façon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy
s'obstinait dans sa transposition; et, malgré toutes ses promesses,
Saint-Clare prenait un malin plaisir à ces méprises: il appelait Topsy
et se faisait répéter le passage avec une joie diabolique, malgré les
vertueuses remontrances de miss Ophélia.
«Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous
conduisez ainsi?
--Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve
cela si amusant de voir ces petites jambes trébucher sur ces grands
mots!
--Vous la faites persévérer dans ses torts....
--Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre.
--Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous
qu'elle est une créature raisonnable.... et prenez garde à l'influence
que vous pouvez avoir sur elle....
--C'est juste.... mais, comme dit Topsy: «Je suis si méchant!»
Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'éducation de Topsy. Miss
Ophélia s'habitua de jour en jour à elle comme on s'habitue aux maladies
chroniques, à la névralgie et à la migraine.
Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien
d'arrêt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle
venait se réfugier derrière sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours
le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer
quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle
distribuait avec une inépuisable générosité aux autres enfants de la
maison: car, pour être juste, nous devons dire que Topsy était libérale,
et qu'elle avait le coeur très-haut.... Elle ne faisait de mal qu'à
elle.
Et maintenant que la voilà introduite dans notre corps de ballet, elle y
figurera, à son tour, avec nos autres personnages.
CHAPITRE XXI.
Le Kentucky.
Peut-être nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'oeil en
arrière, revenir vers la ferme du Kentucky, à la case du père Tom, et
voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps
négligés.
C'est le soir, le soir d'un jour d'été.... les portes et les fenêtres du
grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafraîchit: on la
désire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pièce qui
communique avec le salon, et qui s'étend sur toute la façade de la
maison.... il est à demi renversé sur une chaise, les pieds étendus sur
une autre; il fume le cigare de l'après-dînée. Mme Shelby est assise à
la porte de l'appartement, elle travaille à quelque belle couture. On
voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion
et le moment favorable pour le dire.
«Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom?
--Ah! vraiment? Il paraît qu'il a trouvé des amis là-bas.... Comment
va-t-il, ce pauvre vieux Tom?
--Il a été acheté par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien
traité et qu'il n'a pas trop à faire.
--Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit très-sincèrement
M. Shelby; Tom va se trouver réconcilié avec les résidences du sud....
Il ne va plus songer à revenir ici, je pense bien.
--Au contraire, il demande très-vivement si on aura bientôt assez
d'argent pour le racheter.
--Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent
à tourner mal, on ne sait pas où cela s'arrête. C'est comme dans une
savane, où l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un
pour payer l'autre, prendre à celui-ci pour rendre à celui-là.... les
échéances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de
se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grêle!
--Mais il me semble, cher, qu'on pourrait éclairer au moins la position.
Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer
partout.
--C'est ridicule, Émilie, ce que vous dites là! Tenez, vous êtes la plus
charmante femme de Kentucky.... mais vous êtes en cela comme toutes les
femmes.... vous n'entendez rien aux affaires....
--Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vôtres? me donner, par
exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit....
J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider à
économiser....
--Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais à
peu près, mais on n'arrange pas les affaires comme Chloé arrange la
croûte de ses pâtés.... N'en parlons plus.... Je vous le répète, vous
n'entendez pas les affaires....»
Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses idées,
grossit sa voix. C'est un argument irrésistible dans la bouche d'un mari
qui discute avec sa femme.
Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne fût qu'une femme,
comme disait son mari, elle avait cependant une intelligence nette,
claire et pratique, et une force de caractère supérieure à son mari;
elle était beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle
avait à coeur d'accomplir les promesses faites à Tom et à Chloé, et elle
se désolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle.
«Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver là? reprit-elle. Cette
pauvre Chloé! elle ne pense qu'à cela.
--J'en suis fâché. Nous avons fait là une promesse téméraire.... Je ne
suis maintenant sûr de rien; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est
de prévenir Chloé.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une
autre femme.... et elle-même prendra quelqu'un.
--Monsieur Shelby, j'ai appris à mes gens que leur mariage est aussi
sacré que le nôtre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil à Chloé.
--Il est désolant, ma chère, que vous les ayez ainsi surchargés d'une
morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru.
--Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur.
--Soit! n'en parlons plus, Émilie.... Je n'ai rien à démêler avec vos
idées religieuses.... seulement, je persiste à penser qu'elles ne
conviennent pas à des gens de cette condition.
--Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas à cette
condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le
déclare mon ami, je me regarde comme liée par les promesses que j'ai
faites à ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre
façon.... eh bien! je donnerai des leçons de musique. Je gagnerai
assez.... et je compléterai ainsi, à moi seule, la somme nécessaire.
--Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, Émilie, vous
dégrader à ce point....
--Me dégrader! dites-vous.... Je serais plus dégradée par cela que par
ma promesse violée! Non certes!
--Allons! vous êtes toujours héroïque et transcendantale, mais vous
ferez bien d'y réfléchir avant d'entreprendre cet oeuvre de don
Quichottisme....»
Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mère Chloé au
bout de la véranda.
«Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles[18]?»
[18] Nous avons le regret d'avouer que notre fidélité de traducteur se
trouve ici en défaut. Il nous a été impossible de rendre en français le
jeu de mots américains que Mme Beecher met dans la bouche de Chloé. La
consonnance des mots anglais qui veulent dire _poëte_ et _poulet_ ont
fourni à notre auteur l'idée de ce calembour _par à peu près_ dont la
pauvre Chloé est fort innocente: son excuse est de ne pas comprendre ce
qu'elle dit. Nous en souhaitons autant à tous les faiseurs de
calembours.
Mme Shelby s'approcha.
«Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pâté de
poulet.
--Mon Dieu! cela m'est indifférent; faites comme vous voudrez, mère
Chloé.»
Chloé tenait les poulets d'un air distrait.... Il était bien évident que
ce n'était pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire
sec et bref, particulier aux gens de race nègre quand ils s'apprêtent à
faire une proposition douteuse:
«Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils
tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...»
Chloé fit encore entendre un petit rire.
«Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux façons de
Chloé qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait
d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas!
--Eh mais, fit Chloé, les autres gens louent leurs nègres et gagnent de
l'argent avec.... Pourquoi garder à la maison tant de bouches qui
mangent?
--Eh bien, parlez, Chloé, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de
louer?
--Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui
disait qu'il y avait à Louisville des fabricants qui donneraient bien
quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gâteaux
et la pâtisserie.... Oui, madame, quatre dollars!
--Eh bien, Chloé?
--Mais, madame, je pense qu'il est bientôt temps que Sally fasse quelque
chose. Sally a toujours été sous moi; maintenant, elle en sait autant
que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je
gagnerais de l'argent là-bas.... pour les gâteaux et les pâtés, je ne
crains pas un _chabricant_.
--Un fabricant, Chloé, un fabricant!
--Peut-être bien, madame! les mots sont si _curieux_.... je me trompe
toujours.
--Ainsi, Chloé, vous consentiriez à quitter vos enfants?
--Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la
petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien à faire après
elle...
--Louisville est bien loin d'ici.
--Oh Dieu! ça ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivière..., pas
loin de mon vieux mari, je pense?...»
Cette dernière partie de la réponse fut faite d'un ton interrogatif, ses
yeux attachés sur Mme Shelby.
«Hélas! Chloé, c'est à plus de cent milles de distance!»
Chloé fut comme abattue.
«N'importe, Chloé, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours....
et tout ce que vous gagnerez sera mis de côté pour le rachat de votre
mari.»
Parfois un rayon éclatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout
à coup brilla la face noire de Chloé.... Oui, elle rayonna!
«Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'écria-t-elle. Je pensais bien à
cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je
pourrais mettre tout de côté! Combien y a-t-il de semaines dans l'année,
madame?
--Cinquante-deux, Chloé.
--Cinquante-deux! à quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il?
--Deux cent huit dollars par an.
--Ah! vraiment? fit Chloé d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il
d'années pour....
--Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai.
--Oh! je ne voudrais pas que madame donnât des leçons.... ni rien de
pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espère bien
que personne de la famille n'en sera réduit là.... tant que j'aurai des
mains....
--Ne craignez rien, Chloé, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin
de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir?
--Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivière
pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmènerait bien avec
lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais
demain matin avec Sam.... Si madame voulait écrire ma passe et me donner
une recommandation....
--Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut
que je lui en parle.»
Mme Shelby rentra chez elle, et Chloé, ravie, courut à sa case pour
faire ses préparatifs.
«Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville,
dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupée de
mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de
Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, je pars.... Quatre
dollars la semaine.... et madame les mettra de côté pour racheter mon
vieil homme.
--Eh bien! en voilà une affaire.... dit Georges. Et comment vous en
allez-vous?
--Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez
vous asseoir là et écrire à mon pauvre homme.... et lui dire tout....
Vous voulez bien?
--Certainement! dit Georges. Le père Tom sera joliment content de
recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du
papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout!
--Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de
poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois
avec votre pauvre mère Chloé!»
CHAPITRE XXII.
L'arbre se flétrit.--La fleur se fane.