ils entamèrent à eux deux une discussion sérieuse; ils étaient aussi
ignorants l'un que l'autre. Après beaucoup d'efforts, de réflexion et de
tentatives, la chose commença à prendre un air d'écriture.
«Ah! père Tom! voilà qui est très-beau, disait Éva en jetant des regards
ravis sur leur ouvrage.... Comme elle sera heureuse, votre femme!... et
les petits enfants donc! Oh! que c'est mal de vous avoir enlevé à eux!
Je demanderai à papa de vous renvoyer dans quelque temps.
--Mon ancienne maîtresse m'a dit qu'elle me rachèterait dès qu'elle le
pourrait. J'espère qu'elle le fera. Le jeune monsieur Georges a dit
qu'il viendrait me chercher.... et il m'a donné ce dollar comme un
gage. Et Tom tira de sa poitrine le petit dollar....
--Oh! alors il reviendra, c'est certain, dit Évangéline.... J'en suis
bien contente!
--Il faut que je leur écrive, vous voyez bien, pour leur faire savoir où
je suis, et apprendre à la pauvre Chloé que je suis bien. Elle avait si
peur pour moi, cette pauvre âme!
--Eh bien, Tom!» fit Saint-Clare, arrivant au même moment à sa porte.
Tom et Éva se levèrent en même temps.
«Qu'est-ce? fit Saint-Clare en s'approchant et en regardant
l'ardoise....
--C'est une lettre, dit Tom.... Est-ce que ce n'est pas bien?
--Je ne voudrais vous décourager ni l'un ni l'autre.... mais je crois,
Tom, que vous feriez mieux de me prier de vous l'écrire.... C'est ce que
je vais faire en descendant de cheval....
--C'est très-important qu'il écrive, reprit Éva, parce que, voyez-vous
bien, père, sa maîtresse lui a dit qu'elle enverrait de l'argent pour le
racheter.»
Saint-Clare pensa en lui-même que c'était probablement une de ces
promesses téméraires, comme en font les maîtres bienveillants pour
adoucir dans l'âme de l'esclave l'horreur qu'il a d'être vendu; mais il
se garda bien de faire tout haut le commentaire de sa pensée.... il se
contenta d'ordonner à Tom de seller les chevaux.
Dans la soirée, la lettre de Tom fut bien et dûment écrite et logée dans
la boîte aux lettres.
Cependant miss Ophélia persévérait dans sa ligne de conduite et
poursuivait les réformes. Dans la maison, depuis Dinah jusqu'au plus
mince moricaud, on s'accordait à dire qu'elle était très-curieuse; c'est
le terme dont se servent les esclaves du sud pour donner à entendre que
leurs maîtres ne leur conviennent point....
L'élite de la domesticité, Adolphe, Jane et Rosa, assuraient que ce
n'était point une dame, les dames ne s'occupant pas ainsi de tout comme
elle; elle n'avait pas _d'air_[17]; ils s'étonnaient qu'elle pût être
apparentée aux Saint-Clare.
[17] Le mot _français_ se trouve dans le texte américain.
M. Saint-Clare, de son côté, déclarait qu'il était fatigant de voir
Ophélia aussi occupée. L'activité d'Ophélia était vraiment assez grande
pour donner quelque prétexte à la plainte. Elle cousait et rapiéçait
depuis l'aube jusqu'à la nuit, comme si elle eût été sous la tyrannie de
quelques pressantes nécessités.... Le soir venu, elle repliait
l'ouvrage.... mais pour reprendre immédiatement le tricot.... et les
aiguilles d'aller, d'aller, d'aller! Oui, c'était vraiment une fatigue
de la voir.
CHAPITRE XX.
Topsy.
Un matin, pendant que miss Ophélia vaquait aux soins du ménage, elle
entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier.
«Descendez, cousine, j'ai quelque chose à vous montrer.
--Qu'est-ce? fit miss Ophélia en descendant sa couture à la main.
--Voyez!... c'est une acquisition que je viens de faire pour vous.» Et
il fit avancer une petite négresse de huit à neuf ans.
C'était bien un des plus noirs visages de sa race.... Ses yeux ronds
avaient l'éclat des grains de verroterie; ils se tournaient avec une
incessante mobilité vers tous les objets qui se trouvaient dans
l'appartement. Sa bouche, à moitié ouverte par l'étonnement que lui
causaient tant de merveilles, découvrait une étincelante rangée de dents
blanches. Sa chevelure laineuse était divisée en petites tresses qui
s'éparpillaient autour de sa tête. L'expression de sa physionomie était
un étonnant mélange de finesse et de ruse, sur lesquelles s'étendait,
comme un voile, une sorte de gravité solennelle et dolente.... Elle
n'avait pour tout vêtement qu'un vieux sac déchiré. Elle tenait ses
mains obstinément croisées sur sa poitrine. Il y avait dans toute sa
personne un je ne sais quoi de bizarre et de fantastique. Ce n'était
point une femme: c'était une apparition. Miss Ophélia était
déconcertée.... elle lui trouvait un air païen. Enfin, se retournant
vers Saint-Clare:
«Augustin, pourquoi avez-vous amené cela ici?
--Eh mais, pour que vous puissiez l'instruire et l'élever comme il faut.
J'ai pensé que c'était un assez joli petit échantillon de la race des
corbeaux. Ici, Topsy! ajouta-t-il, en sifflant comme un homme qui veut
fixer l'attention d'un chien; voyons! chante-nous une de tes chansons et
fais-nous voir une de tes danses.»
On vit briller dans les yeux de verre une sorte de drôlerie malicieuse,
et d'une voix claire et perçante elle chanta une vieille mélodie nègre;
elle accompagnait son chant d'un mouvement mesuré des mains et des
pieds.... elle frappait dans ses mains, elle bondissait, elle
entrechoquait ses genoux: c'était un rhythme étrange et sauvage.... Elle
faisait entendre aussi de temps en temps ces sons rauques et gutturaux
qui distinguent la musique de sa race; enfin, après deux ou trois
cabrioles, elle poussa une note finale suraiguë, aussi étrangère aux
gammes des mélodies humaines que le sifflet d'une locomotive, puis elle
se laissa tomber sur le parquet, resta les mains jointes, et une
expression de douceur et de solennité extatique reparut sur son
visage.... Mais il partait toujours du coin de son oeil des regards
furtifs et astucieux.
Miss Ophélia ne disait mot: elle était stupéfaite. Saint-Clare, comme un
garçon malicieux qu'il était, semblait jouir de son étonnement, et,
s'adressant à l'enfant:
«Topsy, voici votre nouvelle maîtresse. Je vais vous donner à elle.
Faites attention à bien vous conduire.
--Oui, m'sieu, fit Topsy avec sa gravité solennelle, mais en clignant de
l'oeil d'un air assez méchant.
--Il faut être bonne, Topsy; vous entendez?
--Oh! oui, m'sieu, reprit Topsy en joignant dévotement les mains.
--Voyons, Augustin, qu'est-ce que cela veut dire? reprit enfin miss
Ophélia; votre maison est déjà pleine de ces petites pestes; on ne peut
pas faire un pas sans marcher dessus.... Je me lève le matin, je trouve
un négrillon endormi derrière la porte.... ici c'est une tête noire qui
se montre sous la table; un autre est étendu sur le paillasson; ils
fourmillent, ils crient, ils grimpent.... et vous avez besoin d'en
amener encore!... mais pourquoi faire, bon Dieu?
--Pour que vous l'instruisiez: ne vous l'ai-je pas déjà dit? Vous
prêchez toujours sur l'éducation, j'ai voulu vous donner une nature
vierge.... essayez-vous la main; élevez-la comme elle doit être élevée.
--Je n'en ai pas besoin, je vous assure; j'ai déjà plus à faire que je
ne puis.
--Voilà comme vous êtes tous, vous autres chrétiens. Vous formez des
associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie
parmi les païens. Mais qu'on me montre un seul de vous qui prenne avec
lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir! Non!
quand on en arrive là.... ils sont sales et désagréables, dit-on, c'est
trop de soin.... et ceci, et cela!
--Ah! je ne voyais pas la chose sous ce point de vue-là, dit miss
Ophélia, se radoucissant déjà. Eh bien! ce sera presque une oeuvre
apostolique.» Et elle regarda plus favorablement l'enfant.
Saint-Clare avait touché juste. La conscience de miss Ophélia était
toujours en éveil. Elle ajouta pourtant:
«Il n'était peut-être pas nécessaire d'acheter.... Il y en a dans la
maison pour mon temps et ma peine.
--Allons! soit, cousine, dit Saint-Clare en se retirant, je dois vous
demander pardon de tous ces propos; vous êtes si bonne qu'ils ne
sauraient vous toucher. Voici le fait: cette petite appartenait à un
couple d'ivrognes qui tiennent une misérable gargote.... Je passe
devant leur porte tous les jours; j'étais fatigué de les entendre,
celle-ci pleurer, les autres jurer après et la battre.... elle
paraissait espiègle et drôle.... j'ai cru que l'on pouvait en tirer
quelque chose.... je l'ai achetée pour vous l'offrir.... Essayez
maintenant de lui donner une éducation orthodoxe, à la façon de la
Nouvelle-Angleterre.... nous verrons comment cela tournera.... Je n'ai
pas, moi, de dispositions pour l'enseignement, mais je serai enchanté de
vous voir essayer.
--Je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia.» Et elle s'approcha de
son nouveau sujet, avec la précaution que l'on prendrait vis-à-vis d'une
araignée noire, pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes.
«Elle est affreusement sale et presque nue....
--Eh bien! faites-la descendre pour qu'on la nettoie et qu'on
l'habille....»
Miss Ophélia la conduisit vers les régions de la cuisine.
«Quel besoin d'une nouvelle négresse a donc miss Ophélia? se demanda la
cuisinière, en surveillant la nouvelle arrivée d'un air peu amical....
On ne va pas, je suppose, me la mettre de travers dans les jambes.
--Ah fi! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût, qu'elle ne se
montre pas sur notre passage.... Si nous savons pourquoi monsieur a
voulu avoir encore un de ces affreux nègres de plus!...
--Avez-vous fini? s'écria la vieille Dinah, prenant pour elle une partie
de la remarque. Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa. Vous avez
l'air de vous croire blanche! Eh bien! vous n'êtes ni blanche, ni
noire.... Il faudrait pourtant être l'une ou l'autre.»
Miss Ophélia vit bien que personne ne se souciait de présider à
l'opération du nettoyage et de l'habillement de la nouvelle venue; elle
résolut donc d'y procéder elle-même, avec l'assistance très-peu aimable
et très-peu gracieuse de Mlle Jane.
Il ne serait peut-être pas très-convenable de faire devant des natures
délicates le récit détaillé de cette toilette d'une enfant jusque-là
négligée et maltraitée.... Hélas! dans ce monde, des multitudes d'êtres
vivent dans un état tel, que les nerfs de leurs semblables ne peuvent en
supporter la simple description. Miss Ophélia était une femme pratique,
pleine de résolution et de fermeté; elle brava tous les inconvénients,
non pas, il est vrai, sans quelque répugnance.... mais elle remplit la
tâche. Ses principes ne pouvaient l'obliger à faire davantage. Quand
elle découvrit, sur les épaules et sur le dos de l'enfant, de larges
cicatrices et des callosités nombreuses, marques du système sous lequel
on l'avait élevée, elle sentit en elle-même son coeur ému de compassion.
«Voyez-vous, disait Jane, en montrant les marques, est-ce que cela ne
fait pas bien voir sa malice? Nous aurons de belle besogne avec elle. Je
hais ces vilains nègres.... si dégoûtants, pouah! je m'étonne que
monsieur l'ait achetée.»
Topsy écoutait ces commentaires dont elle était l'objet avec son air
dolent et sournois; seulement ses yeux vifs et perçants se portaient à
chaque instant sur les pendants d'oreille de Jane. Quand elle fut
complétement vêtue, et assez convenablement, quand enfin on lui eut
coupé les cheveux, miss Ophélia éprouva une certaine satisfaction, et
dit qu'elle avait ainsi l'air plus chrétien qu'auparavant. Elle commença
même à méditer quelque plan d'éducation.
Elle s'assit devant la jeune esclave et se mit à l'interroger.
«Quel âge avez-vous, Topsy?
--Je sais pas, madame.... Et elle fit une grimace qui laissa voir toutes
ses dents.
--Comment, vous ne savez pas votre âge? personne ne vous l'a dit? Quelle
est votre mère?
--Je n'en ai jamais eu, dit l'enfant avec une autre grimace.
--Jamais eu de mère! que voulez-vous dire? Où êtes-vous née?
--Je suis jamais née,» continua Topsy avec des grimaces tellement
diaboliques que, si miss Orphélia eût été nerveuse, elle eût pu se
croire en face de quelque affreux petit gnome du pays des chimères. Mais
miss Orphélia n'était pas nerveuse du tout; c'était une femme de bon
sens, énergique et intrépide; elle reprit donc avec un peu de sévérité:
«Ce n'est pas ainsi qu'il faut me répondre, mon enfant; je ne plaisante
pas avec vous: dites-moi où vous êtes née et ce qu'étaient votre père et
votre mère.
--Je ne suis pas née, reprit l'enfant avec plus de fermeté, je n'ai eu
ni père, ni mère, ni rien.... J'ai été élevée par un spéculateur, avec
une troupe d'autres... c'était la vieille mère Sue qui nous soignait.»
L'enfant était sincère: cela se voyait. Alors Jane, en ricanant:
«Voyez ces gueux de nègres.... les spéculateurs les achètent bon marché
quand ils sont petits, et les vendent cher quand ils sont grands.
--Combien de temps avez-vous vécu avec votre maître et votre maîtresse?
--Je sais pas.
--Un an? plus? moins?
--Sais pas.
--Voyez-vous ça! reprit Jane, ces misérables nègres.... ils ne peuvent
pas répondre.... Ça n'a pas l'idée du temps; ils ne savent pas ce que
c'est qu'une année.... ils ne savent pas leur âge!
--Avez-vous entendu parler de Dieu, Topsy?»
L'enfant parut étonnée et fit sa grimace habituelle.
«Savez-vous qui vous a créée?
--Personne, j' crois;» et elle se mit à rire.
L'idée parut la divertir fort. Elle redoubla ses clignements d'yeux et
elle reprit:
«J'ai grandi; personne n' m'a faite.
--Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, qui sentait la nécessité de
faire des questions d'un ordre moins élevé.
--Non.
--Que savez-vous faire? que faisiez-vous pour vos maîtres?
--Je sais tirer de l'eau, laver les plats, frotter les couteaux, servir
le monde.
--Étaient-ils bons pour vous?
--Je crois bien!» fit-elle en jetant un regard défiant sur miss Ophélia.
Miss Ophélia mit un terme à cet entretien peu encourageant. Saint-Clare
était appuyé sur le dos de sa chaise.
«Eh bien! cousine, voilà un sol vierge.... vous n'aurez rien à arracher;
semez-y vos idées.»
Les idées de miss Ophélia sur l'éducation, de même que toutes ses autres
idées, étaient nettement déterminées. C'étaient les idées qui
prévalaient, il y a cent ans, dans la Nouvelle-Angleterre, et qui
persistent encore dans certaines parties du pays à l'abri de la
corruption (là où il n'y a pas de chemin de fer). Ces idées peuvent du
reste s'exprimer en peu de mots. Apprendre aux enfants quand ils doivent
parler, leur enseigner le catéchisme, la lecture, l'écriture, les
fouetter quand ils mentent.... Que ce système soit de beaucoup dépassé,
aujourd'hui que l'on verse sur l'éducation des _torrents de lumière_,
c'est possible, mais on n'en conviendra pas moins que nos grand'mères,
avec ce régime dont tant de gens se souviennent, sont parvenues à élever
des hommes et des femmes qui en valaient bien d'autres.
En tout cas, miss Ophélia ne connaissait pas d'autre système, et elle
s'empressait d'appliquer celui-ci à sa petite païenne.
Il y eut une déclaration des droits: Topsy fut considérée comme
appartenant à miss Ophélia. Celle-ci, voyant l'accueil peu gracieux que
l'enfant recevait à l'office, résolut de borner à sa propre chambre la
sphère de ses opérations. Avec un dévouement que quelques-unes de nos
lectrices apprécieront, au lieu de se préparer de ses propres mains un
lit confortable, de balayer elle-même et d'épousseter sa chambre, elle
se condamna au martyre volontaire d'apprendre à Topsy comment on fait
toutes ces choses. C'était rude! Si jamais nos lectrices en viennent là,
elles comprendront le mérite de ce sacrifice.
Miss Ophélia fit donc venir Topsy dans sa chambre dès le premier matin,
et elle commença solennellement à l'instruire dans l'art mystérieux de
faire un lit. Voyez donc Topsy! Elle est décrassée; on l'a débarrassée
de toutes ces petites queues tressées qui faisaient jadis la joie de son
coeur; elle a une robe propre; elle a un tablier bien empesé; elle se
tient respectueusement devant miss Ophélia avec un air solennel vraiment
digne d'un enterrement.
«Je vais vous montrer, Topsy, comment un lit doit être fait. Je tiens
beaucoup à mon lit. Vous devez donc attentivement remarquer ce que vous
allez voir.
--Oui, m'ame, dit Topsy en soupirant profondément et avec une expression
de tristesse lugubre.
--Regardez, Topsy, voici le haut bout du drap, voici l'envers, voici
l'endroit. Vous vous rappellerez, n'est-ce pas?
--Oui, madame, dit Topsy avec toutes les marques d'une profonde
attention.
--Le drap de dessus, poursuivit miss Ophélia, doit être rabattu de cette
façon, il faut le border fortement sous les pieds, le côté le plus épais
du côté des pieds.
--Oui, madame.»
Ajoutons que, pendant que miss Ophélia avait tourné le dos pour joindre
l'exemple au précepte, la jeune élève était parvenue à s'emparer d'une
paire de gants et d'un ruban qu'elle avait adroitement coulés dans ses
manches. Les mains étaient revenues promptement se croiser sur la
poitrine, dans la position la plus inoffensive.
«Voyons, Topsy, comment vous ferez,» dit miss Ophélia en retirant les
couvertures. Et elle s'assit.
Topsy s'acquitta de sa tâche avec autant d'adresse que de gravité, à la
complète satisfaction de miss Ophélia. Elle étira les draps, rabattit
jusqu'au moindre pli, et montra un sérieux et une attention qui
édifiaient son institutrice. Mais un mouvement malheureux fit passer un
bout de ruban qui flotta hors de la manche et attira tout à coup
l'attention de miss Ophélia. Elle s'élança vers l'infortuné ruban.
«Qu'est-ce, vilaine? méchante enfant, vous avez volé cela!»
Le ruban tombait de la manche de Topsy; elle ne fut cependant pas trop
déconcertée.... Elle le regarda avec un air d'innocence et de
stupéfaction profonde.
«Quoi! c'est le ruban de miss Phélia, n'est-ce pas? Comment a-t-il pu
venir dans ma manche?...
--Topsy, ne mentez pas, méchante créature; vous l'avez volé.
--Missis! je déclare pour cela que cela n'est pas. Je viens de le voir à
cette minute même pour la première fois.
--Topsy, reprit miss Ophélia, ne savez-vous pas que c'est très-mal de
mentir?
--Je ne mens jamais, miss Phélia, reprit Topsy avec toute la gravité de
la vertu. C'est la vérité que je viens de vous dire, la pure vérité!
--Topsy, vous continuez de mentir.... Je vais vous faire donner le
fouet.
--Hélas! missis, vous me ferez fouetter toute la journée, que je ne
pourrai pas dire autre chose.... reprit Topsy en bégayant.... Je n'ai
pas même vu ce ruban.... Il faut qu'il se soit pris dans ma manche....
Miss Phélia l'a sans doute laissé sur son lit.... Voilà comme ça s'est
fait.»
Ce mensonge évident indigna tellement miss Ophélia qu'elle saisit
l'enfant et la secoua.
«Ne me répétez pas cela!»
Le choc fit tomber les gants de l'autre manche.
«Eh bien! allez-vous me dire encore que vous n'avez pas volé le ruban?»
Topsy avoua qu'elle avait volé les gants, mais nia obstinément qu'elle
eût pris le ruban.
«Eh bien! si vous confessez tout, vous n'allez pas avoir le fouet.»
Topsy fit des aveux complets, avec toutes les marques d'une contrition
parfaite.
«Allons, parlez! vous devez avoir pris autre chose encore depuis que
vous êtes dans la maison.... Je vous ai laissée courir hier toute la
journée.... dites-moi ce que vous avez fait, et vous n'aurez pas le
fouet.
--Eh bien! missis, j'ai pris la chose rouge que miss Éva porte autour du
cou...
--Méchante créature! et quoi encore?
--J'ai pris les boucles d'oreille de Rosa, vous savez, ses boucles
rouges...
--Rapportez-moi cela tout à l'heure... tout cela, vous dis-je!
--Hélas! m'ame, je peux pas... c'est brûlé!
--Brûlé! quel mensonge!... Allons, tout de suite... ou le fouet!»
Alors, avec des protestations retentissantes, des larmes et des
sanglots, Topsy déclara que cela ne se pouvait pas, que c'était brûlé,
tout brûlé...
«Et pourquoi avoir brûlé?
--Parce que je suis méchante, oui, très-méchante.... Je ne puis pas m'en
empêcher....»
Au même instant Éva entra fort innocemment dans la chambre, son collier
rouge au cou.
«Éva, où avez-vous retrouvé votre collier?
--Retrouvé? mais je l'ai eu toute la journée...
--Hier?
--Hier aussi, cousine; et, ce qui est plus drôle, je l'ai eu toute la
nuit... j'ai oublié de l'ôter en me couchant.»
Miss Ophélia parut fort étonnée... Elle le fut bien davantage encore;
car au même instant Rosa entra, portant sur sa tête un panier de linge
frais repassé... Les pendants de corail tintaient à ses oreilles....
«Je ne sais vraiment pas quoi faire à cette enfant, dit miss Ophélia
désespérée... Topsy, pourquoi m'avez-vous dit que vous aviez pris?...
--Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose à avouer,
dit Topsy en se frottant les yeux.
--Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez
pas faites.... c'est encore mentir.
--Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite
innocence.
--Il n'y a pas un brin de vérité dans cette espèce, dit Rosa en
regardant Topsy avec indignation.... Si j'étais que de M. Saint-Clare,
je la ferais fouetter jusqu'au sang.... ça lui apprendrait.
--Non, non, Rosa, dit Évangeline d'un ton de commandement qu'elle savait
prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas
entendre parler ainsi.
--Ah! miss Éva, vous êtes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il
faut agir avec les nègres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les
rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis....
--Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...»
Et l'oeil de l'enfant lança des éclairs.... et il y eut sur sa joue
comme une nuance d'incarnat plus foncée.
Rosa fut subjuguée.
«Miss Éva a le sang de son père dans les veines.... c'est évident,
murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout
comme son père!»
Évangéline regardait Topsy.
Voici donc deux enfants qui représentent les deux pôles du monde social.
Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or, à l'oeil profond, au
front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout
près d'elle, rampante, noire, défiante, rusée, subtile et menteuse, une
autre enfant. Oui, voilà bien deux types et deux races: la race saxonne,
produit de la civilisation, portée dans les entrailles des siècles, et
qui a derrière elle et pour elle de longues années de commandement,
d'éducation et de suprématie morale et matérielle, et la race africaine,
cette fille des siècles opprimés, ce produit de l'asservissement, de
l'ignorance, de la misère et du vice....
Peut-être que quelque chose de ces pensées traversait l'âme d'Éva. Mais
les pensées des enfants ne sont que des pensées vagues, des instincts
obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le
noble coeur de la jeune fille, sans qu'elle trouvât encore de mots pour
les exprimer. Quand miss Ophélia s'emporta en reproches violents contre
la méchante conduite de Topsy, Éva parut triste et incertaine, puis elle
dit d'une voix bien douce:
«Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre
bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai
que de vous voir voler....»
C'était la première parole de bonté que Topsy eût jamais entendue. La
douceur de cette voix, le charme de ces façons, agirent étrangement sur
ce coeur sauvage et indompté.... et dans cet oeil rond, perçant et vif,
on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un petit
rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. Non! l'oreille qui n'a
jamais entendu que des mots durs et cruels est nécessairement incrédule
la première fois qu'elle entend la parole de cette céleste chose, la
tendresse et la bonté! Pour Topsy, ce que disait Évangéline était tout
simplement drôle et incompréhensible. Elle n'y croyait pas!
Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophélia y perdait son
latin. Son plan ne semblait guère applicable.... Elle voulait avoir le
temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-là, elle enferma Topsy dans
un cabinet noir. Elle croyait à l'influence morale des cabinets noirs
sur les enfants!
«Je ne vois pas trop, dit-elle à Saint-Clare, comment je pourrai élever
cette enfant sans lui donner le fouet!