«Quelquefois j'entendais ma mère raisonner avec lui, et s'efforcer de

réveiller ses sympathies. Il écoutait les appels les plus pathétiques

avec une politesse et une égalité d'âme vraiment décourageantes. «Tout

se résume en un mot, disait-il, faut-il garder ou renvoyer Stubbs?

Stubbs est la ponctualité même; il est honnête, il est capable,

expérimenté.... et humain.... mon Dieu! autant qu'on peut l'être. Nous

ne pouvons pas espérer la perfection. Eh bien, si je le garde, je dois

soutenir son administration..., toute son administration, quand bien

même il y aurait çà et là des détails... exceptionnels.... Tout

gouvernement a ses indispensables rigueurs. Les règles générales sont

quelquefois dures dans leurs applications particulières.» Cette dernière

phrase était pour mon père l'excuse de toutes les cruautés. Quand il

avait dit cette phrase-là, il mettait les pieds sur le canapé, comme un

homme qui vient de terminer une grande affaire, et il s'accordait une

heure de sommeil, ou lisait un journal, suivant le cas.

«Mon père avait toutes les qualités de l'homme d'État. Il eût partagé la

Pologne comme une orange, et opprimé l'Irlande tout comme un autre, avec

l'impassibilité d'un système. Ma mère, désespérée, renonça à la

tâche.... On ne saura jamais, avant le dernier jour, ce qu'auront

souffert ces natures délicates et généreuses jetées dans des abîmes

d'injustice et de cruauté, dont seules elles voient la cruauté et

l'injustice! Il y a pour elles des siècles de poignantes douleurs dans

ce monde sorti de l'enfer!... Que restait-il à ma mère... sinon d'élever

ses enfants et de leur donner son âme?... Mais, quoi qu'on dise de

l'éducation, les enfants grandissent et restent ce que la nature les a

faits. On ne change pas! Dès le berceau, Alfred fut un aristocrate. En

grandissant, il se développa aristocratiquement. Quant aux exhortations

maternelles, autant en emporta le vent. Chez moi, au contraire, toutes

ses paroles se gravaient profondément. Jamais elle ne contredisait

formellement notre père, jamais elle ne sembla complétement différer

d'avis avec lui; mais, de toutes les forces de sa nature sympathique,

ardente et généreuse, elle gravait en moi, comme avec du feu, l'idée

ineffaçable du prix et de la dignité du dernier des hommes. Avec quel

respect solennel je regardais son visage quand le soir, me montrant les

étoiles, elle me disait: «Voyez, Auguste; la plus humble, la plus

obscure d'entre ces pauvres âmes de nos esclaves, après que ces étoiles

se seront pour toujours éteintes, vivra aussi longtemps que Dieu

lui-même!»

«Elle avait quelques beaux et anciens tableaux, un entre autres: _Jésus

guérissant un malade_. Ces tableaux nous causaient toujours une

impression profonde.... «Voyez, Auguste, me disait-elle encore, cet

aveugle était un mendiant couvert de haillons.... Aussi le Seigneur ne

voulut-il pas le guérir de loin; mais il le fit approcher, et il posa sa

main sur lui. Rappelez-vous cela, mon enfant....» Ah! si j'avais vécu

sous la tutelle de ma mère!... elle aurait mis en moi je ne sais quel

enthousiasme!... J'aurais été un saint, un réformateur, un martyr!...

Mais, hélas! hélas! je la quittai à treize ans.... et je ne la revis

jamais!»

Saint-Clare appuya sa tête dans sa main et se tut.... Au bout d'un

instant, il releva les yeux et continua:

«Voyons! qu'est-ce au fond que la vertu humaine?

«Une affaire de latitude et de longitude, une question de géographie et

de tempérament; la plus grosse part n'est qu'un accident. Ainsi, par

exemple, voilà votre père.... Il s'établit dans le Vermont, dans une

ville où, par le fait, tout le monde est libre et égal.... Il devient

membre de l'Église régulière, il devient diacre, avec le temps il

devient abolitionniste, et il nous regarde comme des païens, ou peu s'en

faut. Et cependant, sous bien des rapports, ce n'est qu'une seconde

édition de mon père; c'est le même esprit puissant, hautain, dominateur.

Vous savez fort bien qu'il y a dans votre village une foule de gens à

qui vous ne persuaderez pas que l'esquire Saint-Clare ne se mette

beaucoup au-dessus d'eux. Le fait est que, bien qu'il vive à une époque

démocratique et qu'il ait adopté les idées démocratiques..., au fond du

coeur c'est un aristocrate autant que mon père, qui tenait sous ses lois

cinq ou six cents esclaves.»

Miss Ophélia ne parut pas trouver fidèle ce tableau de son père.... Elle

déposa le tricot pour répondre; Saint-Clare l'arrêta.

«Je sais ce que vous allez dire. Je ne prétends pas qu'ils soient égaux

en fait: l'un d'eux fut placé dans des circonstances où tout luttait

contre ses tendances naturelles; chez l'autre, tout les secondait.

Celui-ci devint un vieux démocrate, obstiné, fier et hautain; celui-là,

un vieux despote, fier, hautain, obstiné.... et voilà! Faites-les tous

deux planteurs à la Louisiane, et ils se ressembleront comme deux balles

fondues dans le même moule.

--Comme vous êtes un enfant peu respectueux! dit Ophélia.

--Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: mais

vous savez que la vénération n'est pas mon fort.... Je reviens à mon

histoire.

«Mon père mourut, laissant à mon frère et à moi toute sa propriété à

partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu

une âme plus généreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses

rapports avec des égaux. Toutes ces questions d'intérêt ne soulevèrent

point entre nous le moindre nuage. Nous entreprîmes de faire valoir la

plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des

affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi

enthousiaste qu'heureux.

«Deux années d'expérience me démontrèrent que je ne pouvais partager

plus longtemps cette existence.

«Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connaître

personnellement, pour lesquels je ne pouvais éprouver individuellement

aucun intérêt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on

nourrissait, que l'on menait comme autant de bêtes à cornes; songer

combien on s'inquiétait peu de leur refuser les moindres jouissances de

la vie la plus grossière; être obligé d'avoir des surveillants, des

régisseurs; être obligé d'employer le fouet comme moyen suprême de

gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!...

Et, quand je venais à penser à tout le cas que ma mère faisait de ces

pauvres âmes humaines..., je tremblais!

«C'est une absurdité que de parler du bonheur que peuvent goûter les

esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulières apologies

des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous

savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler

toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'oeil vigilant d'un

maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable....

courbé sous la même tâche, monotone et terrible, et cela pour deux

paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste

assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche.... oui,

qu'un homme me dise qu'il est indifférent à une créature humaine de se

voir traitée de cette façon.... et cet homme, ce chien! je l'achète et

je le ferai travailler sans scrupule, lui!

--J'avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres vous

approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il était juste et

conforme à l'Écriture.

--Non, nous n'en sommes pas encore réduits là; Alfred, qui est le

despote le plus déterminé qu'on puisse voir, ne prétend pas à ce genre

de défense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon vieux et

respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a raison, que

les planteurs américains font, à leur manière, ce que font

l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-là, les esclaves

sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient,

corps et âme, chair et esprit, et les emploient à leurs besoins.... Et

il défend cette conduite par des arguments au moins spécieux: il dit

qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des

masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe!

il faut, dit-il, qu'il y ait une classe inférieure condamnée au travail

physique, et réduite à la vie animale, et une classe élevée en qui

résident la richesse et le loisir, une classe qui développe son

intelligence, marche en tête du progrès et dirige le reste du monde.

Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est né aristocrate.... Moi,

au contraire, je repousse ce système.... parce que je suis né démocrate.

--Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophélia; car enfin le

travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il

n'est point arraché à sa famille et fouetté.

--Il est autant à la discrétion de celui qui l'emploie que s'il lui

était réellement vendu. Le maître peut frapper l'esclave jusqu'à ce que

mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu'à la

mort! Et, quant à la sécurité de la famille, je ne sais pas en vérité où

elle est le plus menacée.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-là

les voit mourir de faim chez lui!

--Mais ce n'est point justifier l'esclavage que de prouver qu'il n'est

pas pire que de très-mauvaises choses.

--Je ne prétends pas le justifier. Je dis plus: je dis que notre

esclavage est la plus audacieuse violation des droits humains. Acheter

un homme comme un cheval, lui regarder à la dent, faire craquer ses

jointures, le faire trotter et le payer! avoir des spéculateurs, des

éleveurs, des négociants, des courtiers du corps et de l'âme des

hommes.... oui, tout cela rend l'abus plus visible aux yeux du monde

civilisé, bien qu'en réalité la chose soit à peu près la même en

Angleterre et en Amérique: l'exploitation d'une classe par l'autre.

--Je n'avais jamais vu cette face de la question, dit miss Ophélia.

--J'ai voyagé en Angleterre, j'ai recueilli de nombreux documents sur

l'état des classes inférieures, et je ne pense pas que l'on puisse

contredire Alfred, quand il dit que la position de ses esclaves est

meilleure que celle d'une grande partie des ouvriers de l'Angleterre. Ne

concluez pas de ce que je dis qu'Alfred soit un maître dur. Non, il ne

l'est pas. Il est despote; il est sans pitié contre l'insubordination;

il tuerait un homme comme un daim, si cet homme lui résistait; mais, en

général, il met son orgueil à ce que ses esclaves soient bien traités et

bien nourris. Pendant que j'étais avec lui, j'insistai plusieurs fois

pour qu'on s'occupât un peu de leur instruction. Par égard pour moi, il

se procura un aumônier. Il les faisait catéchiser le dimanche.... Je

crois qu'au fond de l'âme il s'imaginait que c'était à peu près comme

s'il eût donné un aumônier à ses chevaux et à ses chiens!... Et le fait

est qu'une âme qui, depuis l'heure de la naissance, a été soumise à

toutes les influences qui avilissent et dégradent, livrée toute la

semaine à des oeuvres où la pensée n'est pas, ne saurait tirer grand

avantage de quelques heures qu'on lui abandonne chaque dimanche. Les

directeurs des écoles du dimanche parmi la population manufacturière de

l'Angleterre pourraient peut-être nous dire que le résultat est le même

ici et là. Cependant il y a parmi nous quelques exceptions frappantes,

parce que le nègre est naturellement plus susceptible que le blanc

d'éprouver le sentiment religieux.

--Eh bien! dit miss Ophélia, comment avez-vous abandonné votre

plantation?

--Nous marchâmes d'accord quelque temps; puis Alfred s'aperçut que je

n'étais pas un planteur. Il trouva mauvais, après avoir changé, réformé,

amélioré pour me plaire, que je ne me tinsse point encore pour

satisfait. Et, en vérité, c'était la chose elle-même que je haïssais.

C'était la perpétration de cette brutalité, de cette ignorance et de

cette misère; c'était l'emploi de ces hommes et de ces femmes

travaillant à gagner de l'argent pour moi! Et puis, j'avais le tort

d'intervenir sans cesse dans les détails: étant moi-même le plus

paresseux des hommes, je n'étais que trop porté à sympathiser avec les

paresseux de mon espèce.

«Quand de pauvres diables, indolents et étourdis, mettaient des pierres

au fond de leurs balles de coton pour les rendre plus pesantes, ou

remplissaient leurs sacs de poussière avec du coton par-dessus, il me

semblait si bien qu'à leur place j'en aurais fait tout autant, que je ne

pouvais pas consentir à leur laisser donner le fouet.... Il n'y eut

bientôt plus de discipline dans la plantation. J'en vins avec Alfred au

point où j'en étais, quelques années auparavant, avec mon honoré

père.... Il me dit que j'avais une sentimentalité de femme, et que je ne

ferais jamais d'affaires au moyen des esclaves. Il me conseilla de

prendre la maison de banque et l'habitation de famille à Orléans.... et

de faire des vers.... Il garderait, lui, la direction de la plantation.

Nous nous séparâmes donc, et je vins ici.

--Pourquoi alors n'avez-vous pas affranchi vos esclaves?

--Je n'en ai pas eu le courage. Les employer comme des instruments pour

gagner de l'argent, je ne pouvais pas! Les garder pour dépenser mon

argent avec eux, cela me parut moins mal.... Quelques-uns étaient des

esclaves d'intérieur; j'y étais fort attaché.... Les plus jeunes étaient

les enfants des plus vieux..., ils étaient tous enchantés de leur sort

avec moi....»

Ici Saint-Clare se tut un moment et se mit à marcher tout pensif dans le

salon.

«Il y eut, reprit-il bientôt, il y eut un temps dans ma vie où j'eus des

projets et des espérances.... Je voulais alors faire quelque chose et

non pas me laisser aller au flot et au courant; j'eus comme le vague

instinct de devenir un émancipateur, de laver ma patrie de cette tache

et de cette honte.... Tous les jeunes gens, j'imagine, ont de pareils

accès de fièvre, au moins une fois.

--Mais alors.... pourquoi ne l'avez-vous pas fait? pourquoi, après avoir

mis la main à la charrue, avoir ensuite regardé en arrière?

--Les choses ne tournèrent pas comme je m'y attendais, et j'eus, comme

Salomon, le désespoir de la vie! Chez moi, comme chez lui, c'était

peut-être la condition nécessaire de la sagesse.... Mais enfin, pour une

cause ou pour une autre, au lieu de prendre une place dans ce monde et

de le régénérer, je devins un morceau de bois flottant, emporté et

rapporté par chaque marée.... Alfred m'attaque chaque fois que nous nous

rencontrons, et il a facilement raison de moi. Sa vie est le résultat

logique de ses principes, tandis qu'avec moi les principes sont d'un

côté et la vie de l'autre.

--Hélas! mon cher cousin, comment pouvez-vous vous complaire?

--Me complaire! mais je la déteste, cette vie!... Où en étions-nous? Ah!

vous parliez de l'affranchissement! Je ne crois pas que mes sentiments

sur l'esclavage me soient particuliers. Je rencontre beaucoup d'hommes

qui, au fond de l'âme, pensent absolument comme moi.... La terre

sanglote sous l'esclavage; et, si malheureux qu'il soit pour l'esclave,

il est encore pire pour le maître.... Il n'y a pas besoin de lunettes

pour voir qu'une nombreuse classe dégradée, vicieuse, paresseuse, vivant

au milieu de nous, est pour nous un grand mal.... La finance et

l'aristocratie anglaise ont du moins le bonheur de ne pas être mêlées à

la classe qu'elles dégradent.... Mais ici cette classe est dans nos

propres maisons; elle se mêle à nos enfants, elle a sur eux plus

d'influence que nous-mêmes; c'est une race à laquelle les enfants

s'attachent, à laquelle ils voudront toujours s'assimiler. Si Évangéline

n'était pas un ange plutôt qu'un enfant ordinaire, Évangéline serait

perdue.... Il vaudrait autant laisser courir la petite vérole parmi nous

et croire que nos enfants ne l'attraperont pas, que de laisser avec eux

cette ignorance et ces vices, sans en redouter la contagion. Nos lois

cependant s'opposent à toute mesure efficace d'éducation générale, et

elles font bien. Instruisez une seule génération, et nous sommes ruinés

de fond en comble.... Si nous ne leur donnons pas la liberté, ils la

prendront.

--Et quelle sera, selon vous, la fin de tout ceci?

--Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui une colère

sourde gronde à travers les masses dans le monde entier: je sens

venir.... ou demain, ou plus tard.... un terrible _Dies iræ_.... Les

mêmes événements se préparent en Europe, en Angleterre du moins, et dans

ce pays. Ma mère avait coutume de parler d'un millésime qui approchait

et qui verrait le règne du Christ, et la liberté et le bonheur de tous

les hommes. Quand j'étais enfant elle m'apprenait à prier pour

l'avénement de ce règne. Quelquefois je songe que ce soupir, ce murmure,

ce froissement que l'on entend maintenant parmi les ossements desséchés,

prédit le prochain avénement de ce règne.... Mais qui pourra vivre le

jour où il apparaîtra?

--Augustin, il y a des moments où je crois que vous n'êtes pas loin du

règne de Dieu, dit Ophélia, en attachant un regard inquiet sur son

cousin.

--Merci, cousine, de votre bonne opinion.... J'ai des hauts et des bas!

En théorie, je touche aux portes du ciel.... S'agit-il de pratique, je

suis dans la poussière de la terre.... Mais on sonne pour le thé....

Venez, cousine.... J'espère maintenant que vous ne direz plus que je

n'ai pas parlé sérieusement une fois en ma vie....»

A table on fit allusion à la mort de Prue.

«Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous

prendre tous pour des barbares.

--Je pense, répondit Ophélia, que c'est là une chose barbare; mais je ne

pense pas que vous soyez tous des barbares.

--Il y a de ces nègres, dit Marie, dont il est vraiment impossible

d'avoir raison; ils sont si méchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je

ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient

mieux, cela n'arriverait pas.

--Mais, maman, dit Éva, la pauvre créature était malheureuse: c'est ce

qui la faisait boire!

--Ah bien, si c'est là une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi!

Très-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rêveur, que j'ai eu à

subir de plus terribles épreuves que les siennes! La misère des noirs

provient de leur méchanceté; il y en a que les plus terribles sévérités

du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon père eut jadis

un homme qui était si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler;

il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de

méfaits: cet homme fut pris et fouetté.... Il recommença, on le fouetta

encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux

savanes, bien qu'il pût à peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il

n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon père les nègres étaient

toujours bien traités.

--Il m'est arrivé une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont

tous les maîtres et tous les surveillants avaient désespéré.

--Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez

jamais pu faire pareille chose!

--C'était un Africain, un hercule, un géant. On sentait en lui je ne

sais quel puissant instinct de liberté.... Je n'ai jamais rencontré

d'homme plus indomptable; c'était un vrai lion d'Afrique. On l'appelait

Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une

plantation à l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred

l'acheta, comptant pouvoir le réduire. Un jour il assomma le surveillant

et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'était

après notre partage. Alfred était dans un état d'exaspération terrible.

Je lui dis que c'était sa faute, et que je gageais bien de mater le

rebelle. On convint que si je le prenais il serait à moi pour que je

pusse expérimenter sur lui. Nous nous mîmes en chasse à six ou sept,

avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant

d'enthousiasme à la chasse de l'homme qu'à celle du daim; tout cela est

affaire d'habitude. Je me sentais moi-même un peu excité, quoique je ne

me fusse posé que comme médiateur, au cas où il serait repris.

«Nous lançons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le

débusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa

longtemps en arrière. Enfin il se trouva arrêté par un épais fourré de

cannes à sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire

qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en

assomma deux ou trois qu'il envoya rouler à droite et à gauche. Un coup

de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant à mes pieds. Le pauvre

homme leva vers moi des yeux où il y avait à la fois du désespoir et du

courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur

lui, et je le revendiquai comme mon prisonnier: ce fut tout ce que je

pus faire que de les empêcher de le fusiller dans l'ivresse du triomphe.

Je tins au marché et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris donc.... Je

l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi soumis qu'un

agneau.

--Que lui fîtes-vous? s'écria Marie.

--Ce fut bien simple.... Je le fis mettre dans ma chambre, je lui donnai

un bon lit.... je pansai ses blessures.... je le veillai moi-même

jusqu'à ce qu'il fût debout.... puis je l'affranchis, et je lui dis

qu'il pouvait s'en aller où il lui plairait....

--Et s'en alla-t-il? fit miss Ophélia.

--Non; l'imbécile déchira le papier en deux et refusa de me quitter....

Je n'ai jamais eu un serviteur plus dévoué.... fidèle et vrai comme

l'acier!... Quelque temps après il se fit chrétien et devint doux comme

un enfant.... Il surveilla mon habitation sur le lac et s'acquitta de ce

soin d'une façon irréprochable; le choléra l'a emporté.... Je puis dire

qu'il a donné sa vie pour moi.... J'étais malade à la mort; c'était une

vraie panique; tout le monde m'abandonnait. Scipion fit des efforts

inouïs... et me rappela à la vie; mais le pauvre homme fut pris

lui-même; on ne put le sauver.... Je n'ai perdu personne que j'aie

regretté davantage.»

Éva, pendant ce récit, s'était peu à peu rapprochée de son père, ses

petites lèvres entr'ouvertes, ses yeux dilatés, et, sur son visage,

toutes les marques d'un intérêt absorbant.

Quand Saint-Clare se tut, elle lui jeta les bras autour du cou, fondit

en larmes et éclata en sanglots convulsifs.

«Éva, chère enfant.... qu'est-ce donc? dit Saint-Clare en voyant cette

frêle créature toute tremblante d'émotion.... Il ne faut plus rien dire

de pareil devant elle.... elle est si nerveuse!

--Papa, je ne suis pas nerveuse, dit Éva en se dominant avec une

puissance de résolution singulière chez une aussi jeune enfant; je ne

suis pas nerveuse, mais ces choses-là me tombent dans le coeur!...

--Que voulez-vous dire Éva?

--Je ne saurais vous expliquer.... Je pense bien des choses....

Peut-être qu'un jour je vous les dirai.

--Pense, pense toujours, chère! Seulement ne pleure pas et ne fais pas

de peine à ton père. Regardez, voyez quelle jolie pêche j'ai cueillie

pour vous!»

Éva, souriant, prit la pêche; mais on voyait toujours un petit

frémissement nerveux au coin de ses lèvres.

«Venez voir les poissons rouges,» dit Saint-Clare en la prenant par la

main, et il l'emmena dans la cour. On entendit bientôt de joyeux éclats

de rire; Éva et Saint-Clare se jetaient des roses et se poursuivaient

dans les allées.

Notre humble ami Tom court, je crois, grand risque de se trouver négligé

au milieu des aventures de tous ces nobles personnages; mais, si nos

lecteurs veulent bien nous accompagner dans une petite chambre au-dessus

des écuries, ils pourront se mettre bien vite au courant de ses

affaires.

C'était une chambre décente; elle contenait un lit, une chaise, une

petite table en bois grossier, sur laquelle on voyait la Bible de Tom et

son livre de cantiques. Tom est maintenant assis à cette table, son

ardoise devant lui, appliqué à quelque travail qui absorbe toute

l'attention de sa pensée.

Les sentiments et le regret de la famille étaient devenus si puissants

dans le coeur de Tom, qu'il avait demandé à Éva une feuille de papier à

lettre, et, appelant à lui toute la science calligraphique qu'il devait

aux soins de M. Georges, il avait pris la résolution audacieuse d'écrire

une lettre; il en faisait d'abord le brouillon sur son ardoise. Tom

était dans le plus grand embarras.... Il avait oublié la forme de

certaines lettres, et il ne se rappelait pas trop la valeur des

autres.... Pendant qu'il cherchait péniblement, Éva, légère comme un

oiseau, vint se poser derrière sa chaise et regarda par-dessus son

épaule.

«O père Tom! quelles drôles de choses vous faites là!

--J'essaye d'écrire à ma pauvre vieille femme, miss Éva, et à mes petits

enfants.... Tom passa sur ses yeux le revers de sa main.... Mais j'ai

bien peur de ne pas pouvoir, ajouta-t-il.

--Je voudrais bien vous aider, Tom; j'ai un peu appris à écrire; l'année

dernière je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur aussi

d'avoir oublié....»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 22 / 43 段