prononcées avec la colère sombre du désespoir.
«Dieu ait pitié de vous, pauvre créature! n'avez-vous pas entendu parler
de Jésus-Christ?
--Jésus-Christ!... Qu'est-ce que c'est?
--C'est le Seigneur!
--Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de
l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler!
--Mais personne ne vous a donc parlé du Seigneur Jésus, qui nous a
aimés, nous autres pauvres pécheurs.... et qui est mort pour nous?
--Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aimée depuis que
mon pauvre homme est mort.
--Où avez-vous été élevée?
--Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il
vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un
spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée.
--Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?
--Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée
ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître
n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord....
C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau
et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. Je pris la
fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les
os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que
je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant
criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui;
elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût
mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce
qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien.
Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre
dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura....
jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de
l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer
après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds
que j'y suis déjà.
--Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a
aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous
assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?
--Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs
n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer
loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...»
Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête
et s'éloigna lentement.
Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la
cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses.
«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit
que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture
neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous
paraissez tout triste!
--C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux.
--Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à
cette pauvre vieille Prue.»
Tom, avec simplicité, mais avec émotion, raconta à la petite Évangéline
toute l'histoire de la pauvre femme. Évangéline ne se récria pas, ne
pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues
devinrent pâles, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux
mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir.
CHAPITRE XIX.
Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia.
«Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir,
dit Évangéline.
--Pas sortir, miss Éva?
--Non! Ces choses me sont tombées sur le coeur, Tom; ces choses me sont
tombées sur le coeur, répéta-t-elle avec attendrissement; je ne veux pas
sortir!»
Et elle rentra dans la maison.
A quelques jours de là, ce fut une autre femme qui vint à la place de
Prue. Miss Ophélia était dans la cuisine.
«Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue?
--Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystérieux.
--Pourquoi donc? Elle n'est pas morte?
--Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....»
Et la femme jeta un coup d'oeil sur miss Ophélia.
Miss Ophélia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu'à la porte.
«Voyons, qu'a donc Prue?»
La femme semblait à la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin,
tout bas et d'une voix mystérieuse:
«Eh bien! vous ne le direz à personne.... Prue s'est encore enivrée....
Ils l'ont fait descendre à la cave.... Ils l'y ont laissée tout un jour,
et je les ai entendus dire que les mouches s'y étaient mises et qu'elle
était morte!»
Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperçut
auprès d'elle, pareille à un esprit, la jeune Évangéline. Ses grands
yeux mystiques étaient comme dilatés par l'horreur de ce qu'elle venait
d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lèvres ni sur
ses joues.
«O ciel! miss Éva qui s'évanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre
de pareilles choses?... son père en deviendra fou!
--Je ne m'évanouis pas, Dinah, reprit Évangéline d'une voix émue.... et
pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert....
elle est plus malheureuse que moi!
--Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et délicates petites
filles comme vous que ces histoires-là sont faites.... elles seraient
capables de vous tuer....»
Évangéline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent.
Ophélia, inquiète elle-même, demanda l'histoire de la vieille Prue.
Dinah la lui raconta avec force détails. Tom ajouta les particularités
qu'il avait apprises d'elle-même.
«C'est abominable, c'est horrible! s'écria miss Ophélia, en entrant dans
la chambre où Saint-Clare lisait son journal.
--Quelle nouvelle iniquité?
--Quoi! ils ont fouetté la vieille Prue jusqu'à la mort!»
Et miss Ophélia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les
circonstances les plus navrantes.
«Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en
reprenant sa lecture.
--Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empêcher?
dit miss Ophélia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui
puisse intervenir dans de telles circonstances?
--On pense généralement que l'intérêt de la propriété doit suffire en
telles matières. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire.
La pauvre créature était, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas
espérer beaucoup de sympathie en sa faveur!
--Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voilà qui attirera sur vous la
colère du ciel.
--Ma chère cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais
l'empêcher.... Je l'aurais empêché si je l'avais pu. Que des misérables
sans coeur, pleins de brutalité, agissent cruellement.... que puis-je à
cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrôle à
subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en
pareil cas. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de fermer les yeux
et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas
d'autre ressource.
--Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le
pouvez?
--Ma chère enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entière
avilie, sans éducation, insolente, provocante.... Elle est livrée
entièrement, sans conditions, à des gens comme ceux qui font la majorité
dans ce monde, à des gens qui n'ont à redouter aucun contrôle, et qui ne
sont même pas assez éclairés pour connaître leurs véritables
intérêts.... C'est là le cas, soyez-en sûre, de plus de la moitié du
genre humain! Eh bien! dans une société ainsi organisée, que peut faire
un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il?
sinon fermer les yeux et s'endurcir le coeur! Je ne puis pas acheter
tous les malheureux que je vois; je ne puis pas me faire chevalier
errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout
ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-même dans
cette voie.»
Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut même
accablé; mais rappelant bientôt un gai sourire, il ajouta:
«Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une fée. Vous avez
regardé à travers le trou du rideau, voilà tout; ce n'est là qu'un
échantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une façon ou d'une
autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions
plus de coeur à rien. C'est comme la cuisine de Dinah.»
Et, s'étendant sur un canapé, Saint-Clare reprit son journal.
Miss Ophélia s'assit, tira son tricot, prit une contenance sévère, et
tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientôt
il éclata.
«Tenez, Augustin, vous pouvez peut-être prendre votre parti là-dessus.
Moi, je ne le puis pas! C'est abominable à vous de défendre un tel
système. Voilà mon opinion!
--Comment! fit Augustin en relevant la tête, encore!
--Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation,
de défendre un tel système!
--Le défendre! moi? qui a jamais dit que je le défendais?
--Sans doute, vous le défendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi
avez-vous des esclaves?
--Êtes-vous donc assez innocente et assez naïve pour penser que personne
ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du
moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient semblé mal?
--Si cela m'est arrivé, je m'en suis repentie, je l'espère, dit miss
Ophélia en précipitant ses aiguilles.
--Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me
repens toujours.
--Pourquoi continuez-vous, alors?
--N'avez-vous jamais continué à faire mal, même après vous être
repentie, ma bonne cousine?
--Seulement quand j'étais très-fortement tentée....
--Eh! mais, c'est que je suis fortement tenté, dit Saint-Clare; voilà
bien la difficulté.
--Moi, du moins, je prenais la résolution de ne plus recommencer et de
rompre l'habitude.
--Voilà deux ans que je prends la résolution, dit Saint-Clare, et je ne
puis me convertir. Vous parvenez, cousine, à vous débarrasser de tous
vos péchés?
--Augustin, dit Ophélia d'un ton sérieux en déposant son ouvrage, je
mérite que vous me reprochiez mes écarts, je reconnais que tout ce que
vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais
il me semble après tout qu'il y a quelque différence entre vous et moi.
J'aimerais mieux me couper la main droite que de persévérer dans une
conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si
peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me
blâmiez!
--Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre à ses pieds et
posant sa tête sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement
sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été qu'un propre à rien, un rien
qui vaille; j'aime à plaisanter un peu avec vous, et voilà tout.... pour
vous faire mettre un peu en colère; mais je pense que vous êtes
bonne.... Faire le malheur, le désespoir des gens, rien que d'y
penser.... cela me fatigue à mourir!
--Auguste, mon cher enfant, dit Ophélia en posant sa main sur le front
du jeune homme.... c'est là un bien grave sujet!
--Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il
fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible
d'atteindre à la sublimité de la morale.... Et se relevant tout à coup:
C'est une idée cela, dit-il, et une théorie! Je comprends maintenant
pourquoi les nations du nord ont toujours été plus vertueuses que celles
du midi. Je pénètre au coeur du sujet.
--Auguste, vous serez toujours un écervelé.
--En vérité? au fait, cela se peut bien! Mais je veux être sérieux au
moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez _me
récompenser avec des flacons et me réconforter avec des pommes_, si je
fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant à lui le panier, je
commence. Si, par l'effet des événements humains, il arrive qu'il soit
nécessaire à un individu de retenir en captivité deux ou trois douzaines
de ses semblables, un coup d'oeil jeté sur la société....
--Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.
--Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et
son beau visage prit tout à coup une expression sérieuse et passionnée.
Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les
planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire
aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le
langage et assouplir l'éloquence de manière à étonner le monde; ils
peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais
ni eux ni le monde n'y croient davantage. L'esclavage vient du diable,
voilà! et c'est un assez bel échantillon de ce qu'il peut faire dans sa
partie.»
Miss Ophélia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans
doute, jouissant de son étonnement continua:
«Vous semblez soupirer! Mais écoutez, que je vous parle net. Cette
maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle
est-elle? Dépouillez-la de ses ornements, soumettez-la à l'analyse....
voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frère noir est
ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais
et que je puis, j'ai le droit de le dépouiller de ce qu'il a et de ne
lui donner que ce qu'il plaît à mon caprice! Ce qui est trop pénible,
trop dur, trop dégoûtant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je
n'aime pas à travailler, le noir travaillera! Le soleil me brûle, le
noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dépenserai;
le noir s'enfoncera dans le marécage pour que je puisse marcher à pied
sec; le noir fera ma volonté et pas la sienne, tous les jours de sa vie
mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle
qu'il me plaira de lui donner. Voilà ce que c'est que l'esclavage. Je
défie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il
est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose
elle-même est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la
terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome,
c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage
même. Mais, par pitié et par honte, parce que nous sommes des hommes
sortis du sein des femmes et non du ventre des bêtes, nous ne voulons
pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que
ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui
fait le plus de mal ne va pas même jusqu'aux limites de la loi.»
Saint-Clare s'était levé, et, comme il lui arrivait toujours dans ses
moments d'émotion, il marchait à grands pas. Son noble visage, empreint
de la beauté classique des statues grecques, semblait brûler de toute
l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lançaient des éclairs,
son geste avait une énergie puissante. Ophélia ne l'avait jamais vu
ainsi. Elle gardait le plus profond silence.
«Je vous le déclare, dit-il en s'arrêtant tout à coup devant sa
cousine--mais à quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel
sujet?--je vous le déclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays
devait s'abîmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et dérober
à la lumière toutes ces misères et tous ces malheurs, je consentirais
volontiers à m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyagé sur nos bâtiments
ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus stupides,
brutaux, dégoûtants.... à qui nos lois permettent de devenir les
despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent
escroqué, volé, filouté.... quand j'ai pensé qu'ils sont les maîtres des
femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai été sur le point de
maudire mon pays.... de maudire la race humaine!
--Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant,
même dans le nord!
--Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout à coup d'expression et
en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous
avez le sang froid, vous êtes froids en tout ce que vous faites.... vous
ne savez même pas maudire!
--Mais la question est de....
--Oui, Ophélia, la question est une diable de question! la question est
de savoir comment j'en suis arrivé à cet état de péché et de misère. Je
vais tâcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez
enseignés autrefois. Le péché m'est venu par héritage. Mes esclaves
étant à mon père, et qui plus est à ma mère, ils sont à moi maintenant,
eux et leur postérité, qui a pris un assez large développement. Mon père
vint de la Nouvelle-Angleterre: c'était un tout autre homme que le
vôtre, un véritable vieux Romain, altier, énergique, noble esprit, mais
volonté de fer. Votre père s'établit dans la Nouvelle-Angleterre, pour
régner parmi les rochers et contraindre la nature à le nourrir. Le mien
vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les
contraindre à travailler pour lui; ma mère....» Et Saint-Clare se leva
et alla contempler un portrait suspendu à la muraille; sa vénération
éclatait sur ses traits.
«Ma mère, elle était divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophélia. Vous
savez ce que je veux dire. Elle était sans doute d'une origine mortelle,
mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs
mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves,
amis, domestiques, parents, relations, tous disent la même chose. Que
vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mère s'est tenue debout entre
moi et l'incrédulité. Elle était à mes yeux l'incarnation du
Nouveau-Testament, la vérité vivante. O ma mère! ma mère!» Et
Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se
calmant tout à coup, il revint auprès d'Ophélia et s'assit sur une
ottomane.
«Mon frère et moi, reprit-il, nous étions jumeaux. On dit que les
jumeaux doivent se ressembler. Mon frère et moi nous formions un
contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de
jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les
yeux bleus, les cheveux d'un blond doré et le profil grec. Il était
actif et observateur; j'étais rêveur et indolent. Il était généreux
envers ses amis et ses égaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec
ses inférieurs, sans pitié pour tout ce qui tentait de lui résister.
Nous étions tous deux fidèles à notre parole: lui, par orgueil et par
courage; moi, par suite d'une sorte d'idéal que je m'étais fait. Nous
nous aimions comme font les enfants, tantôt plus, tantôt moins; il était
le favori de mon père, j'étais celui de ma mère. Il y avait en moi, et
pour toute chose, une sensibilité maladive, une délicatesse d'impression
que ni lui ni mon père ne s'avisèrent jamais de comprendre, et qu'il ne
leur aurait pas été possible de partager; c'était, au contraire, ce qui
me valait les sympathies de ma mère. Quand nous nous querellions, Alfred
et moi, et que mon père me regardait trop sévèrement, je montais à la
chambre de ma mère et je m'asseyais auprès d'elle.... Oh! je la vois
encore: son front pâle, son oeil sérieux, profond et doux, sa robe
blanche.... elle était toujours en blanc.... C'est à elle que je pensais
dans mes lectures qui parlaient des saintes vêtues de longs voiles
blancs et brillants; c'était une femme d'un haut mérite, grande
musicienne. Souvent elle s'asseyait à son orgue, jouant cette antique et
majestueuse musique, et chantant, plutôt avec une voix d'ange qu'avec
une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais
ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais.... et j'éprouvais des
émotions.... Oh! les profondes émotions.... et qu'aucune langue ne
saurait rendre!
«On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y
voyait de mal.
«Mon père était une nature aristocratique. Peut-être, dans une existence
antérieure à celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus
hauts, et avait-il apporté sur cette terre l'orgueil de son antique
rang: il était arrogant et superbe; mon frère fut frappé à son image.
«Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrêtent à
une certaine classe sociale, dont il est; passé cela, le genre humain
n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amérique
elle est là, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours
une limite, et les aristocrates ne la dépassent jamais.... Ce qui, dans
sa classe, serait un malheur, une calamité, une souveraine injustice,
n'est plus ailleurs qu'un fait bien indifférent.... Pour mon père, la
ligne de démarcation était la couleur des gens. Avec ses égaux, il n'y
eut jamais d'homme plus juste et plus généreux. Quant aux nègres de
toutes les nuances, il ne les considérait que comme des animaux
intermédiaires entre l'homme et la brute. Ses idées de justice et de
générosité étaient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuadé
que, si on lui eût demandé à l'improviste et sans préparation: les
nègres ont-ils des âmes? il eût hésité et réfléchi avant de répondre:
oui! Du reste, mon père se préoccupait fort peu de métaphysique; il
n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des
classes supérieures.
«Mon père faisait travailler cinq cents nègres; c'était en affaires un
homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait être fait
systématiquement, avec une précision et une exactitude que rien ne
dérangeait.
«Maintenant, si vous réfléchissez que tout cela devait être fait par une
bande de travailleurs paresseux, indolents, étourdis, et qui dans toute
leur vie n'avaient jamais appris qu'à manger, vous comprendrez bien vite
qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles,
épouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez à cela que le
gérant de la plantation, fils d'un renégat du Vermont (je vous en
demande bien pardon, cousine), était un homme vigoureux et brutal, qui
avait fait longtemps l'apprentissage de la dureté et pris tous ses
degrés avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mère ni moi ne pûmes
jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon
père: c'était le tyran de la plantation.
«Je n'étais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais déjà, comme
maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion
pour l'étude de l'humanité! sous quelque forme que l'humanité se
révélât. Souvent on me trouvait dans la case de quelque nègre ou parmi
les travailleurs des champs.
«J'étais le favori des nègres.
«C'était à mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les
redisais à ma mère, et nous faisions à nous deux un petit comité pour le
redressement des torts. Nous avons arrêté et réprimé bien des cruautés;
nous nous étions déjà plus d'une fois réjouis du bien que nous avions su
faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zèle.
Stubbs se plaignit à mon père; il dit qu'il ne pouvait plus régir la
propriété, et qu'il allait résigner ses fonctions. Mon père était un
mari bon et facile; mais rien n'eût pu le faire renoncer à ce qu'il
croyait nécessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves
qui travaillaient dans la campagne. Il dit à ma mère, avec une déférence
pleine de respect, mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique,
qu'elle serait la maîtresse absolue des esclaves occupés à l'intérieur,
mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors.
Il la révérait plus que tout au monde, mais il en eût dit autant à la
vierge Marie, si elle eût voulu déranger son système!