Tom ne put s'empêcher de frissonner en entendant ces terribles paroles,

prononcées avec la colère sombre du désespoir.

«Dieu ait pitié de vous, pauvre créature! n'avez-vous pas entendu parler

de Jésus-Christ?

--Jésus-Christ!... Qu'est-ce que c'est?

--C'est le Seigneur!

--Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de

l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler!

--Mais personne ne vous a donc parlé du Seigneur Jésus, qui nous a

aimés, nous autres pauvres pécheurs.... et qui est mort pour nous?

--Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aimée depuis que

mon pauvre homme est mort.

--Où avez-vous été élevée?

--Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il

vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un

spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée.

--Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?

--Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée

ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître

n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord....

C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau

et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. Je pris la

fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les

os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que

je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant

criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui;

elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût

mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce

qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien.

Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre

dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura....

jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de

l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer

après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds

que j'y suis déjà.

--Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a

aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous

assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?

--Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs

n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer

loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...»

Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête

et s'éloigna lentement.

Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la

cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses.

«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit

que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture

neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous

paraissez tout triste!

--C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux.

--Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à

cette pauvre vieille Prue.»

Tom, avec simplicité, mais avec émotion, raconta à la petite Évangéline

toute l'histoire de la pauvre femme. Évangéline ne se récria pas, ne

pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues

devinrent pâles, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux

mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir.

CHAPITRE XIX.

Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia.

«Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir,

dit Évangéline.

--Pas sortir, miss Éva?

--Non! Ces choses me sont tombées sur le coeur, Tom; ces choses me sont

tombées sur le coeur, répéta-t-elle avec attendrissement; je ne veux pas

sortir!»

Et elle rentra dans la maison.

A quelques jours de là, ce fut une autre femme qui vint à la place de

Prue. Miss Ophélia était dans la cuisine.

«Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue?

--Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystérieux.

--Pourquoi donc? Elle n'est pas morte?

--Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....»

Et la femme jeta un coup d'oeil sur miss Ophélia.

Miss Ophélia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu'à la porte.

«Voyons, qu'a donc Prue?»

La femme semblait à la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin,

tout bas et d'une voix mystérieuse:

«Eh bien! vous ne le direz à personne.... Prue s'est encore enivrée....

Ils l'ont fait descendre à la cave.... Ils l'y ont laissée tout un jour,

et je les ai entendus dire que les mouches s'y étaient mises et qu'elle

était morte!»

Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperçut

auprès d'elle, pareille à un esprit, la jeune Évangéline. Ses grands

yeux mystiques étaient comme dilatés par l'horreur de ce qu'elle venait

d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lèvres ni sur

ses joues.

«O ciel! miss Éva qui s'évanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre

de pareilles choses?... son père en deviendra fou!

--Je ne m'évanouis pas, Dinah, reprit Évangéline d'une voix émue.... et

pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert....

elle est plus malheureuse que moi!

--Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et délicates petites

filles comme vous que ces histoires-là sont faites.... elles seraient

capables de vous tuer....»

Évangéline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent.

Ophélia, inquiète elle-même, demanda l'histoire de la vieille Prue.

Dinah la lui raconta avec force détails. Tom ajouta les particularités

qu'il avait apprises d'elle-même.

«C'est abominable, c'est horrible! s'écria miss Ophélia, en entrant dans

la chambre où Saint-Clare lisait son journal.

--Quelle nouvelle iniquité?

--Quoi! ils ont fouetté la vieille Prue jusqu'à la mort!»

Et miss Ophélia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les

circonstances les plus navrantes.

«Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en

reprenant sa lecture.

--Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empêcher?

dit miss Ophélia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui

puisse intervenir dans de telles circonstances?

--On pense généralement que l'intérêt de la propriété doit suffire en

telles matières. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire.

La pauvre créature était, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas

espérer beaucoup de sympathie en sa faveur!

--Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voilà qui attirera sur vous la

colère du ciel.

--Ma chère cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais

l'empêcher.... Je l'aurais empêché si je l'avais pu. Que des misérables

sans coeur, pleins de brutalité, agissent cruellement.... que puis-je à

cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrôle à

subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en

pareil cas. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de fermer les yeux

et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas

d'autre ressource.

--Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le

pouvez?

--Ma chère enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entière

avilie, sans éducation, insolente, provocante.... Elle est livrée

entièrement, sans conditions, à des gens comme ceux qui font la majorité

dans ce monde, à des gens qui n'ont à redouter aucun contrôle, et qui ne

sont même pas assez éclairés pour connaître leurs véritables

intérêts.... C'est là le cas, soyez-en sûre, de plus de la moitié du

genre humain! Eh bien! dans une société ainsi organisée, que peut faire

un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il?

sinon fermer les yeux et s'endurcir le coeur! Je ne puis pas acheter

tous les malheureux que je vois; je ne puis pas me faire chevalier

errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout

ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-même dans

cette voie.»

Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut même

accablé; mais rappelant bientôt un gai sourire, il ajouta:

«Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une fée. Vous avez

regardé à travers le trou du rideau, voilà tout; ce n'est là qu'un

échantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une façon ou d'une

autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions

plus de coeur à rien. C'est comme la cuisine de Dinah.»

Et, s'étendant sur un canapé, Saint-Clare reprit son journal.

Miss Ophélia s'assit, tira son tricot, prit une contenance sévère, et

tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientôt

il éclata.

«Tenez, Augustin, vous pouvez peut-être prendre votre parti là-dessus.

Moi, je ne le puis pas! C'est abominable à vous de défendre un tel

système. Voilà mon opinion!

--Comment! fit Augustin en relevant la tête, encore!

--Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation,

de défendre un tel système!

--Le défendre! moi? qui a jamais dit que je le défendais?

--Sans doute, vous le défendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi

avez-vous des esclaves?

--Êtes-vous donc assez innocente et assez naïve pour penser que personne

ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du

moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient semblé mal?

--Si cela m'est arrivé, je m'en suis repentie, je l'espère, dit miss

Ophélia en précipitant ses aiguilles.

--Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me

repens toujours.

--Pourquoi continuez-vous, alors?

--N'avez-vous jamais continué à faire mal, même après vous être

repentie, ma bonne cousine?

--Seulement quand j'étais très-fortement tentée....

--Eh! mais, c'est que je suis fortement tenté, dit Saint-Clare; voilà

bien la difficulté.

--Moi, du moins, je prenais la résolution de ne plus recommencer et de

rompre l'habitude.

--Voilà deux ans que je prends la résolution, dit Saint-Clare, et je ne

puis me convertir. Vous parvenez, cousine, à vous débarrasser de tous

vos péchés?

--Augustin, dit Ophélia d'un ton sérieux en déposant son ouvrage, je

mérite que vous me reprochiez mes écarts, je reconnais que tout ce que

vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais

il me semble après tout qu'il y a quelque différence entre vous et moi.

J'aimerais mieux me couper la main droite que de persévérer dans une

conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si

peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me

blâmiez!

--Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre à ses pieds et

posant sa tête sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement

sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été qu'un propre à rien, un rien

qui vaille; j'aime à plaisanter un peu avec vous, et voilà tout.... pour

vous faire mettre un peu en colère; mais je pense que vous êtes

bonne.... Faire le malheur, le désespoir des gens, rien que d'y

penser.... cela me fatigue à mourir!

--Auguste, mon cher enfant, dit Ophélia en posant sa main sur le front

du jeune homme.... c'est là un bien grave sujet!

--Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il

fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible

d'atteindre à la sublimité de la morale.... Et se relevant tout à coup:

C'est une idée cela, dit-il, et une théorie! Je comprends maintenant

pourquoi les nations du nord ont toujours été plus vertueuses que celles

du midi. Je pénètre au coeur du sujet.

--Auguste, vous serez toujours un écervelé.

--En vérité? au fait, cela se peut bien! Mais je veux être sérieux au

moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez _me

récompenser avec des flacons et me réconforter avec des pommes_, si je

fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant à lui le panier, je

commence. Si, par l'effet des événements humains, il arrive qu'il soit

nécessaire à un individu de retenir en captivité deux ou trois douzaines

de ses semblables, un coup d'oeil jeté sur la société....

--Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.

--Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et

son beau visage prit tout à coup une expression sérieuse et passionnée.

Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les

planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire

aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le

langage et assouplir l'éloquence de manière à étonner le monde; ils

peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais

ni eux ni le monde n'y croient davantage. L'esclavage vient du diable,

voilà! et c'est un assez bel échantillon de ce qu'il peut faire dans sa

partie.»

Miss Ophélia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans

doute, jouissant de son étonnement continua:

«Vous semblez soupirer! Mais écoutez, que je vous parle net. Cette

maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle

est-elle? Dépouillez-la de ses ornements, soumettez-la à l'analyse....

voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frère noir est

ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais

et que je puis, j'ai le droit de le dépouiller de ce qu'il a et de ne

lui donner que ce qu'il plaît à mon caprice! Ce qui est trop pénible,

trop dur, trop dégoûtant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je

n'aime pas à travailler, le noir travaillera! Le soleil me brûle, le

noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dépenserai;

le noir s'enfoncera dans le marécage pour que je puisse marcher à pied

sec; le noir fera ma volonté et pas la sienne, tous les jours de sa vie

mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle

qu'il me plaira de lui donner. Voilà ce que c'est que l'esclavage. Je

défie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il

est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose

elle-même est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la

terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome,

c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage

même. Mais, par pitié et par honte, parce que nous sommes des hommes

sortis du sein des femmes et non du ventre des bêtes, nous ne voulons

pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que

ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui

fait le plus de mal ne va pas même jusqu'aux limites de la loi.»

Saint-Clare s'était levé, et, comme il lui arrivait toujours dans ses

moments d'émotion, il marchait à grands pas. Son noble visage, empreint

de la beauté classique des statues grecques, semblait brûler de toute

l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lançaient des éclairs,

son geste avait une énergie puissante. Ophélia ne l'avait jamais vu

ainsi. Elle gardait le plus profond silence.

«Je vous le déclare, dit-il en s'arrêtant tout à coup devant sa

cousine--mais à quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel

sujet?--je vous le déclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays

devait s'abîmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et dérober

à la lumière toutes ces misères et tous ces malheurs, je consentirais

volontiers à m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyagé sur nos bâtiments

ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus stupides,

brutaux, dégoûtants.... à qui nos lois permettent de devenir les

despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent

escroqué, volé, filouté.... quand j'ai pensé qu'ils sont les maîtres des

femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai été sur le point de

maudire mon pays.... de maudire la race humaine!

--Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant,

même dans le nord!

--Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout à coup d'expression et

en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous

avez le sang froid, vous êtes froids en tout ce que vous faites.... vous

ne savez même pas maudire!

--Mais la question est de....

--Oui, Ophélia, la question est une diable de question! la question est

de savoir comment j'en suis arrivé à cet état de péché et de misère. Je

vais tâcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez

enseignés autrefois. Le péché m'est venu par héritage. Mes esclaves

étant à mon père, et qui plus est à ma mère, ils sont à moi maintenant,

eux et leur postérité, qui a pris un assez large développement. Mon père

vint de la Nouvelle-Angleterre: c'était un tout autre homme que le

vôtre, un véritable vieux Romain, altier, énergique, noble esprit, mais

volonté de fer. Votre père s'établit dans la Nouvelle-Angleterre, pour

régner parmi les rochers et contraindre la nature à le nourrir. Le mien

vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les

contraindre à travailler pour lui; ma mère....» Et Saint-Clare se leva

et alla contempler un portrait suspendu à la muraille; sa vénération

éclatait sur ses traits.

«Ma mère, elle était divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophélia. Vous

savez ce que je veux dire. Elle était sans doute d'une origine mortelle,

mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs

mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves,

amis, domestiques, parents, relations, tous disent la même chose. Que

vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mère s'est tenue debout entre

moi et l'incrédulité. Elle était à mes yeux l'incarnation du

Nouveau-Testament, la vérité vivante. O ma mère! ma mère!» Et

Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se

calmant tout à coup, il revint auprès d'Ophélia et s'assit sur une

ottomane.

«Mon frère et moi, reprit-il, nous étions jumeaux. On dit que les

jumeaux doivent se ressembler. Mon frère et moi nous formions un

contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de

jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les

yeux bleus, les cheveux d'un blond doré et le profil grec. Il était

actif et observateur; j'étais rêveur et indolent. Il était généreux

envers ses amis et ses égaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec

ses inférieurs, sans pitié pour tout ce qui tentait de lui résister.

Nous étions tous deux fidèles à notre parole: lui, par orgueil et par

courage; moi, par suite d'une sorte d'idéal que je m'étais fait. Nous

nous aimions comme font les enfants, tantôt plus, tantôt moins; il était

le favori de mon père, j'étais celui de ma mère. Il y avait en moi, et

pour toute chose, une sensibilité maladive, une délicatesse d'impression

que ni lui ni mon père ne s'avisèrent jamais de comprendre, et qu'il ne

leur aurait pas été possible de partager; c'était, au contraire, ce qui

me valait les sympathies de ma mère. Quand nous nous querellions, Alfred

et moi, et que mon père me regardait trop sévèrement, je montais à la

chambre de ma mère et je m'asseyais auprès d'elle.... Oh! je la vois

encore: son front pâle, son oeil sérieux, profond et doux, sa robe

blanche.... elle était toujours en blanc.... C'est à elle que je pensais

dans mes lectures qui parlaient des saintes vêtues de longs voiles

blancs et brillants; c'était une femme d'un haut mérite, grande

musicienne. Souvent elle s'asseyait à son orgue, jouant cette antique et

majestueuse musique, et chantant, plutôt avec une voix d'ange qu'avec

une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais

ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais.... et j'éprouvais des

émotions.... Oh! les profondes émotions.... et qu'aucune langue ne

saurait rendre!

«On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y

voyait de mal.

«Mon père était une nature aristocratique. Peut-être, dans une existence

antérieure à celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus

hauts, et avait-il apporté sur cette terre l'orgueil de son antique

rang: il était arrogant et superbe; mon frère fut frappé à son image.

«Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrêtent à

une certaine classe sociale, dont il est; passé cela, le genre humain

n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amérique

elle est là, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours

une limite, et les aristocrates ne la dépassent jamais.... Ce qui, dans

sa classe, serait un malheur, une calamité, une souveraine injustice,

n'est plus ailleurs qu'un fait bien indifférent.... Pour mon père, la

ligne de démarcation était la couleur des gens. Avec ses égaux, il n'y

eut jamais d'homme plus juste et plus généreux. Quant aux nègres de

toutes les nuances, il ne les considérait que comme des animaux

intermédiaires entre l'homme et la brute. Ses idées de justice et de

générosité étaient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuadé

que, si on lui eût demandé à l'improviste et sans préparation: les

nègres ont-ils des âmes? il eût hésité et réfléchi avant de répondre:

oui! Du reste, mon père se préoccupait fort peu de métaphysique; il

n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des

classes supérieures.

«Mon père faisait travailler cinq cents nègres; c'était en affaires un

homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait être fait

systématiquement, avec une précision et une exactitude que rien ne

dérangeait.

«Maintenant, si vous réfléchissez que tout cela devait être fait par une

bande de travailleurs paresseux, indolents, étourdis, et qui dans toute

leur vie n'avaient jamais appris qu'à manger, vous comprendrez bien vite

qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles,

épouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez à cela que le

gérant de la plantation, fils d'un renégat du Vermont (je vous en

demande bien pardon, cousine), était un homme vigoureux et brutal, qui

avait fait longtemps l'apprentissage de la dureté et pris tous ses

degrés avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mère ni moi ne pûmes

jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon

père: c'était le tyran de la plantation.

«Je n'étais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais déjà, comme

maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion

pour l'étude de l'humanité! sous quelque forme que l'humanité se

révélât. Souvent on me trouvait dans la case de quelque nègre ou parmi

les travailleurs des champs.

«J'étais le favori des nègres.

«C'était à mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les

redisais à ma mère, et nous faisions à nous deux un petit comité pour le

redressement des torts. Nous avons arrêté et réprimé bien des cruautés;

nous nous étions déjà plus d'une fois réjouis du bien que nous avions su

faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zèle.

Stubbs se plaignit à mon père; il dit qu'il ne pouvait plus régir la

propriété, et qu'il allait résigner ses fonctions. Mon père était un

mari bon et facile; mais rien n'eût pu le faire renoncer à ce qu'il

croyait nécessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves

qui travaillaient dans la campagne. Il dit à ma mère, avec une déférence

pleine de respect, mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique,

qu'elle serait la maîtresse absolue des esclaves occupés à l'intérieur,

mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors.

Il la révérait plus que tout au monde, mais il en eût dit autant à la

vierge Marie, si elle eût voulu déranger son système!

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 21 / 43 段