Elle était indolente, sans esprit de conduite, sans résolution prise à

l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mêmes

défauts. Elle n'avait que trop fidèlement dépeint à miss Ophélia l'état

de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause.

Le premier jour de son administration, miss Ophélia fut debout à quatre

heures, et, après avoir fait le ménage de sa propre chambre, ce qu'elle

faisait toujours depuis son arrivée chez Saint-Clare, au grand

étonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer

une sévère inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les

clefs.

L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent

passés en revue ce jour-là. Que de mystères cachés furent découverts! on

s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les façons de ces dames du

nord.

La vieille Dinah, passée cordon-bleu, directrice générale au département

de la cuisine, se mit en grande colère contre ces empiétements sur son

pouvoir. Les barons féodaux, aux temps de la Grande Charte,

n'éprouvèrent pas de plus vif ressentiment en présence des usurpations

de la couronne.

Dinah était un caractère. Ce serait outrager sa mémoire que de ne pas

donner d'elle une juste idée au lecteur. Elle était née cuisinière aussi

bien que Chloé. Le talent de la cuisine est un mérite indigène dans la

race africaine. Mais Chloé était dirigée, commandée; elle avait sa place

dans une hiérarchie. Dinah était au contraire un génie prime-sautier,

et, comme tous les génies en général, elle était passionnée, entêtée,

sujette au caprice. Pareille en cela à une certaine catégorie de

philosophes modernes, Dinah méprisait souverainement la logique et la

raison; elle s'en rapportait à l'intuition instinctive. L'instinct était

pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorité, ni la

raison ne pouvaient faire croire qu'il y eût au monde un système qui

valût le sien, ou qu'elle dût modifier sa pratique dans les plus légers

détails. Ce point avait été concédé par son ancienne maîtresse, et miss

Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, même après son

mariage, avait mieux aimé se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah avait

un pouvoir absolu. Sa position était d'autant plus aisément conservée

qu'elle était passée maîtresse en science diplomatique, unissant

l'obséquiosité des manières à l'inflexibilité des principes.

Dinah avait l'art suprême des explications et des excuses. La cuisinière

est infaillible! Voilà un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison

du sud, une cuisinière trouve toujours autour d'elle une foule de têtes

et d'épaules sur lesquelles elle peut faire retomber ses péchés pour

garder intacte sa pureté immaculée. Chaque erreur avait cinquante causes

étrangères à Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait

avec un zèle sans égal.

Mais, en dernière analyse, on n'avait presque jamais rien à lui

reprocher.... Elle se distinguait par les résultats. Elle suivait bien

des routes sinueuses et détournées, mais elle arrivait; elle ne tenait

compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine était toujours dans un état

assez propre à donner l'idée qu'une tempête était chargée d'y mettre

tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a

de jours à l'année.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et

vous aller avoir un repas.... à satisfaire un épicurien....

C'était l'heure où commencent les préparatifs du dîner. Mère Dinah, qui

avait besoin de réflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait

toujours ses aises, était assise sur le plancher de sa cuisine, fumant

un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait

toujours, comme un encensoir, quand elle était à la recherche de

l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques.

Autour d'elle étaient assis les divers membres de cette florissante

famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils écossaient les pois,

pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles.

Dinah, de temps en temps, interrompait sa méditation pour donner un coup

de poing sur la tête de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer à

quelque autre un avertissement au bout de sa cuiller à pouding. En un

mot, Dinah faisait ployer toutes ces têtes laineuses sous un sceptre de

fer. Elle pensait que tous ces nègres n'avaient d'autre destinée en ce

monde que de lui épargner des pas, selon sa propre expression. Elle

avait grandi dans cette opinion, et elle la poussait maintenant jusqu'à

ses plus lointains développements.

Miss Ophélia, sa tournée faite dans le reste de la maison, arriva donc à

la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la réforme qui se

préparait; elle était résolue à se tenir sur une ferme défensive, et

bien déterminée à opposer à toute nouvelle mesure la force passive de

l'inertie.

La cuisine était une vaste pièce, pavée de briques. Une large cheminée à

l'ancienne mode en occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement

essayé de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de

pusséyste, pas de conservateur d'aucune école n'était plus

inflexiblement attaché que Dinah aux abus qui avaient pour eux la

sanction du temps.

La première fois que Saint-Clare revint du nord, frappé de l'ordre et de

la régularité qui régnait dans la cuisine de son oncle, il avait

amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les

appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide à Dinah

dans ses efforts pour rétablir un peu de symétrie et d'arrangement. Ce

fut comme s'il eût importé du nord une pie ou un écureuil. Plus il y eut

de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes

où Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses

rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui

faisaient la joie de son âme.

Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle

continua de fumer avec une tranquillité sublime, suivant tous les

mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'oeil, bien

qu'en apparence elle ne s'occupât qu'à surveiller les opérations de ses

aides.

Miss Ophélia ouvrit un tiroir.

«Qu'est-ce qu'on met là dedans?

--Toute espèce de choses, _missis_!» répondit la vieille Dinah.

La réponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss

Ophélia en retira d'abord une superbe nappe damassée, toute tachée de

sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.

«Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus

beau linge de table de votre maîtresse, j'imagine?

--Oh Dieu! non!... Je n'avais plus de serviettes.... j'ai pris celle-ci

pour l'envoyer au blanchissage.... Voilà pourquoi elle est là....

--Étourdie!» dit miss Ophélia en se parlant à elle-même, et elle

continua à fureter dans le tiroir.... Elle y trouva une râpe et deux ou

trois noix de muscade, un livre de cantiques méthodistes, des madras

déchirés, de la laine, un tricot, du tabac, une pipe, des pétards, deux

sauciers dorés et de la pommade dedans, de vieux souliers fins, un

morceau de flanelle très soigneusement piqué, renfermant de petits

oignons blancs, des nappes damassées et de grosses serviettes, des

aiguilles à tricoter, et des enveloppes déchirées d'où s'échappaient de

ces herbes odoriférantes, à qui le soleil du midi sait donner de si

ardents parfums.

«Où mettez-vous vos muscades?» demanda miss Ophélia, du ton d'une

personne qui a prié Dieu de lui donner de la patience.

«Partout, missis! Il y en a dans cette tasse fêlée.... il y en a aussi

dans cette armoire.

--Il y en a aussi dans la râpe, dit miss Ophélia en les atteignant.

--Oui! je les y ai mises ce matin. J'aime à avoir tout sous la main.

Jack! à vos affaires.... pourquoi vous tenir là? attendez.... Et elle

brandit sa baguette vers le coupable.

«Qu'est cela? fit miss Ophélia, en atteignant le saucier plein de

pommade.

--Oh! c'est ma graisse, je l'ai mise là pour l'avoir sous la main....

--Ah! c'est ainsi que vous employez les sauciers dorés!

--Dam! j'étais si pressée.... je l'aurais retirée un de ces jours....

--Voici du linge de table.

--Ah! je l'avais mis là pour le faire laver.... un de ces jours!

--Mais n'avez-vous point quelque place où mettre ce qui doit être lavé?

--M. Saint-Clare dit qu'il a acheté ce coffre pour cela, mais le

couvercle est lourd à lever. Et puis je mets toute sorte de choses

dessus, et j'y pétris ma pâte!

--Et pourquoi pas sur cette table faite exprès?

--Hélas, missis! elle est si pleine de vaisselle.... et de choses et

d'autres.... qu'il n'y a plus de place....

--Vous devez laver votre vaisselle et l'ôter de là.

--Laver ma vaisselle! s'écria Dinah en prenant les notes aiguës; la

colère lui faisait oublier la réserve habituelle de ses manières.

Qu'est-ce que les dames connaissent à cela? Je voudrais bien le

savoir!... Quand m'sieu aurait-il son dîner, si je passais mon temps à

nettoyer et à ranger les plats? Jamais miss Marie ne me parle de cela!

--Voici des oignons!

--Oui: c'est moi qui les ai mis là; je ne me suis pas rappelé....

c'était pour une étuvée; je les ai oubliés dans cette vieille

flanelle.»

Miss Ophélia souleva le papier aux herbes odoriférantes.

«Je voudrais bien que missis ne touchât pas à cela, dit Dinah d'un ton

déjà plus décidé. J'aime à savoir où sont les choses quand j'en ai

besoin.

--Mais vous voyez que le papier est déchiré.

--On prend plus aisément.

--Vous voyez que tout s'éparpille dans le tiroir.

--Sans doute.... si missis ravage tout ainsi!... C'est missis qui a tout

éparpillé.... Et Dinah tout émue s'approcha du tiroir. Si missis voulait

remonter au salon jusqu'à l'heure où je pourrai ranger.... je vais

remettre de l'ordre, mais je ne puis rien faire quand les dames sont là

sur mes épaules.... Voyons, Sam! ne donnez donc pas le sucrier à cet

enfant.... je vais vous arranger!

--Dinah, je vais, moi, tout ranger dans la cuisine, dit miss Ophélia; et

j'espère que vous maintiendrez l'ordre par la suite.

--Ah! ciel! miss Phélia, ce n'est pas aux dames à faire cela. Non, je

n'ai jamais vu faire cela aux dames.... ni à ma vieille maîtresse, ni à

miss Marie.... non!»

Et Dinah, indignée, marchait à grands pas, tandis que miss Ophélia

elle-même, de ses propres mains, rangeait, empilait, frottait,

nettoyait, disposait, assortissait les objets, avec une rapidité dont

Dinah était comme éblouie.

«Si c'est ainsi que font les dames du nord, ce ne sont pas des dames,

fit-elle à quelques-unes de ses satellites, quand miss Ophélia ne put

l'entendre. Je fais les choses aussi bien qu'une autre quand c'est

l'heure de laver; mais je ne veux pas que les dames se mêlent de mes

affaires et les mettent à des places où je ne pourrai pas les

retrouver.»

Pour être juste envers Dinah, il faut bien dire qu'à certaines périodes

assez régulières elle éprouvait comme un besoin d'ordre intérieur et

d'arrangement: c'était ce qu'elle appelait ses grands jours. Alors elle

bouleversait le tiroir de fond en comble, vidait les buffets sur la

table ou par terre, et la confusion était alors sept fois plus confuse;

puis elle allumait sa pipe pour surveiller à loisir ses opérations, se

contentant de faire agir la jeune population, qui augmentait notamment

le désordre et le trouble de toute chose. Tels étaient les grands jours

de Dinah. Dinah s'imaginait qu'elle était l'ordre en personne, et que

tout le dérangement venait des esclaves inférieurs. Quand donc les plats

d'étain étaient bien écurés, la table blanche comme neige, et tout ce

qui pouvait blesser la vue éloigné et caché, Dinah faisait un bout de

toilette, mettait un tablier blanc, un turban de madras éclatant, puis

elle faisait déguerpir tous nos jeunes drôles de la cuisine, pour tenir

tout propre. Du reste, ce zèle périodique n'était pas sans

inconvénients: Dinah concevait un tel amour pour l'étain écuré qu'elle

ne voulait plus qu'on s'en servît sous aucun prétexte, jusqu'à ce que

cette grande ardeur de propreté se fût naturellement refroidie.

En quelques jours, miss Ophélia eut réformé toute la maison; mais ses

efforts dans tout ce qui réclamait la coopération des domestiques

étaient pareils à ceux de Sisyphe ou des Danaïdes. Un jour, en désespoir

de cause, elle en appela à Saint-Clare.

«Il est impossible de mettre aucun ordre parmi ces gens!

--C'est bien vrai.

--Je n'ai jamais vu tant d'étourderie, tant de gaspillage, tant de

confusion!

--J'en conviens.

--Vous ne le prendriez pas si froidement, si vous étiez chargé de tenir

la maison.

--Chère cousine, comprenez donc une fois pour toutes que, nous autres

maîtres, nous sommes divisés en deux classes, les oppresseurs et les

opprimés. Nous qui sommes bons et qui détestons d'être sévères, nous

nous soumettons à une foule d'inconvénients. Puisque nous voulons

entretenir une bande de sacripants dans nos maisons, il faut que nous en

subissions les conséquences. Il est bien rare, et il faut pour cela un

tact tout particulier, il est bien rare que l'on puisse obtenir l'ordre

sans la sévérité. Je n'ai pas ce talent-là; aussi voilà longtemps que je

me résigne à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne voudrais

pas faire fouetter et déchirer ces pauvres diables.... Ils le savent

bien.... et peut-être qu'ils en abusent.

--Mais n'avoir ni l'ordre, ni le temps, ni la place de rien! c'est une

étourderie sans pareille!

--Ma chère Vermont, vous autres gens du pôle nord, vous faites du temps

un cas vraiment ridicule. Qu'est-ce que le temps, je vous prie, pour un

homme qui en a deux fois plus qu'il n'en peut employer? Quant à l'ordre,

à la régularité, lorsqu'on n'a rien à faire qu'à s'étendre sur un sofa,

qu'importe que le déjeuner ou le dîner soit prêt une heure plus tôt ou

une heure plus tard? Dinah nous compose de vrais festins, potages,

ragoûts, rôti, dessert, crème à la glace, et tout! Elle crée tout cela

du chaos et de l'antique nuit! C'est sublime, voyez-vous! mais que le

ciel nous bénisse si jamais nous nous avisons de descendre dans la

cuisine et de voir les préparatifs.... nous n'oserions plus goûter de

rien! Ma bonne cousine, épargnez-vous ce souci; ce serait pire qu'une

pénitence catholique[16], et tout aussi inutile. Vous y perdriez votre

sérénité d'âme, et vous feriez perdre la tête à Dinah. Qu'elle aille son

train!

[16] Mrs Beecher est la femme d'un ministre protestant.

--Mais, Augustin, vous ne savez pas en quel état j'ai trouvé les choses?

--Vous croyez! Est-ce que je ne sais pas que le rouleau à pâtisserie est

sous son lit... la râpe dans sa poche avec son tabac? qu'il y a

soixante-cinq sucriers dans autant de trous différents.... qu'elle

essuie sa vaisselle un jour avec du linge de table, et le lendemain avec

un morceau de sa vieille jupe?... Mais la merveille, c'est qu'elle me

fait des dîners superbes, et du café.... quel café! Il faut la juger

comme les généraux et les hommes d'État... sur le succès!

--Mais le gaspillage! la dépense!

--Soit! enfermez tout, gardez la clef.... Donnez au fur et à mesure,

mais ne vous occupez pas des petits morceaux... c'est encore ce qu'il y

a de mieux à faire.

--Eh bien, Augustin, cela m'inquiète.... Je me demande quelquefois:

Sont-ils réellement honnêtes?... Croyez-vous qu'on puisse compter

dessus?...»

Augustin rit aux éclats de la mine grave et inquiète de miss Ophélia

pendant qu'elle lui faisait cette question.

«Ah! cousine, c'est vraiment trop fort! c'est vraiment trop fort!

Honnêtes! comme si on pouvait s'attendre à cela!... Et pourquoi le

seraient-ils? Qu'a-t-on fait pour qu'ils le fussent?

--Pourquoi ne les instruisez-vous pas?

--Les instruire! tarare! Quelle instruction voulez-vous que je leur

donne?... j'ai bien l'air d'un précepteur! Quant à Marie, elle serait

bien capable de tuer toute une plantation si on la laissait faire; mais,

à coup sûr, elle n'en convertirait pas un.

--N'y en a-t-il point quelques-uns d'honnêtes?...

--Oui vraiment; de temps en temps la nature s'amuse à en faire un, si

simple, si naïf, si fidèle, que les plus détestables influences n'y

peuvent rien! Mais, voyez-vous, depuis le sein de leur mère les enfants

de couleur comprennent qu'ils ne peuvent arriver que par des voies

clandestines. Il n'y a que ce moyen-là, avec les parents, avec les

maîtres et les enfants des maîtres, compagnons de leurs jeux! La ruse,

le mensonge, deviennent des habitudes nécessaires, inévitables. On ne

peut attendre rien autre chose de l'esclave; il ne faut même pas le

punir pour cela. On le retient dans une sorte de demi-enfance qui

l'empêche toujours de comprendre que le bien de son maître n'est pas à

lui.... s'il peut le prendre.... Pour ma part, je ne vois pas comment

les esclaves pourraient être probes.... Un individu comme Tom me semble

un miracle moral.

--Et qu'advient-il de leur âme?

--Ma foi, ce ne sont pas mes affaires! je n'en sais rien; je ne m'occupe

que de cette vie. On pense généralement que toute cette race est vouée

au diable ici-bas, pour le plus grand avantage des blancs.... Peut-être

cela change-t-il là-haut.

--C'est horrible, dit Ophélia. Ah! maîtres d'esclaves, vous devriez

avoir honte de vous-mêmes!

--Je ne sais trop! nous sommes en bonne compagnie.... Je suis la grande

route. Voyez en haut et en bas, partout, c'est la même histoire. La

classe inférieure est sacrifiée à l'autre, corps et âme. Il en est de

même en Angleterre et partout; et cependant toute la chrétienté se

dresse contre nous et s'indigne, parce que nous faisons la même chose

qu'elle, mais pas tout à fait de la même manière.

--Il n'en est pas ainsi dans le Vermont.

--Oui, j'en conviens, dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États

libres; mais voici la cloche, mettons de côté nos préjugés respectifs,

et allons dîner.»

Vers le soir, miss Ophélia se trouvait dans la cuisine. Un des

négrillons s'écria: «Voici venir la mère Prue, grommelant, comme

toujours....»

Une femme de couleur, grande, osseuse, entra dans la cuisine, portant

sur la tête un panier de biscottes et de petits pains chauds.

«Eh bien! Prue, vous voilà!» dit la cuisinière.

Prue avait l'air maussade et la voix rauque.

Elle déposa son panier, s'accroupit par terre, mit ses coudes sur ses

genoux, et dit:

«Je voudrais être morte.

--Pourquoi? demanda miss Ophélia.

--Je serais délivrée de ma misère, dit brusquement la femme sans relever

les yeux.

--Pourquoi aussi vous grisez-vous?» dit une jolie femme de chambre

quarteronne, faisant sonner en parlant ses boucles d'oreilles en corail.

Prue lui jeta un regard sombre et farouche.

«Vous y viendrez l'un de ces jours, lui dit-elle, et je serai bien aise

de vous y voir. Alors vous serez heureuse de boire, comme je fais, pour

oublier.

--Venez, Prue.... que je vois vos biscottes, fit Dinah. Voilà missis qui

va vous payer.»

Miss Ophélia en prit deux douzaines.

«Il doit y avoir des bons dans cette vieille cruche fêlée là-haut. Jack,

grimpez et descendez-en.

--Des bons, et pourquoi faire? demanda miss Ophélia.

--Oui; nous payons les bons à son maître, et elle nous donne du pain en

échange.

--Et quand je reviens, dit Prue, mon maître compte les bons et l'argent,

et, si le compte n'y est pas, il m'assomme de coups.

--Et vous le méritez bien, dit Jane, la jolie femme de chambre, si vous

prenez son argent pour aller boire. C'est ce qu'elle fait, missis.

--Et ce que je ferai encore; je ne puis vivre autrement: boire et

oublier!

--C'est très-mal de voler l'argent de votre maître et de l'employer à

vous abrutir.

--J'en conviens; mais je le ferai encore, je le ferai toujours! Je

voudrais être morte et délivrée de tous mes maux!» Et lentement et

péniblement la vieille femme se releva et remit le panier sur sa tête;

mais, avant de sortir, elle regarda encore une fois la femme de chambre,

qui jouait toujours avec ses pendants d'oreilles.

«Vous croyez que vous êtes bien belle, avec ces colifichets? vous remuez

la tête et vous regardez le monde du haut en bas.... Bien, bien! vous

serez un jour une pauvre vieille créature comme moi, j'espère bien; et

vous verrez alors si vous ne voulez pas boire, boire, boire! Gardez-vous

bien, en attendant! Hue!... Et elle sortit en poussant un ricanement

sauvage!

--L'ignoble bête! dit Adolphe, qui venait chercher de l'eau pour la

toilette de son maître. Si elle m'appartenait, elle serait encore plus

battue qu'elle n'est.

--Ce ne serait guère possible, repartit Dinah: son dos est à jour; c'est

à ne plus pouvoir mettre de vêtements dessus.

--Je pense, moi, qu'on ne devrait pas permettre à d'aussi misérables

créatures de venir dans des maisons comme il faut, dit Jane. Qu'en

pensez-vous, monsieur Saint-Clare?» fit-elle en s'adressant à Adolphe

avec un air plein de coquetterie.

Nous devons faire observer ici qu'entre autres emprunts faits à son

maître, Adolphe avait jugé à propos de lui prendre aussi son nom: dans

les cercles de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne l'appelait jamais

que M. Saint-Clare.

«Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir.» Benoir était le nom de

fille de Mme Saint-Clare. Jane était sa femme de chambre; elle prenait

son nom.

«Dites-moi, miss Benoir, aurais-je le droit de vous demander si ces

pendants d'oreilles sont destinés au bal de demain?... Ils sont vraiment

ravissants.

--J'admire, en vérité, jusqu'où va l'impudence des hommes d'aujourd'hui,

fit Jane en remuant sa jolie tête et en faisant encore sonner ses

pendants. Je ne danserai pas avec vous de toute la nuit, si vous vous

permettez de m'adresser encore de telles questions.

--Ah! vous ne serez pas assez cruelle! Tenez, je meurs d'envie de savoir

si vous mettez votre robe de tarlatane couleur d'oeillet.

--Qu'est-ce? fit Rosa, vive et piquante quarteronne qui descendait en ce

moment.

--Ah! M. Saint-Clare est si impertinent!

--Sur mon honneur! dit Adolphe, j'en fais juge miss Rosa....

--Oui, oui, je sais que c'est un fat, dit miss Rosa en sautant sur un

très-petit pied et en regardant malicieusement Adolphe.... Il trouve

toujours le moyen de me mettre en colère contre lui.

--Ah! mesdames, mesdames, vous allez me briser le coeur entre vous deux.

Un de ces matins on me trouvera mort dans mon lit.... et vous en serez

cause!

--Entendez-vous, le monstre! dirent les deux femmes en riant aux éclats.

--Allons, décampons! s'écria Dinah; je ne veux pas vous entendre dire

toutes ces bêtises dans ma cuisine.

--La vieille Dinah grogne parce qu'elle ne vient pas au bal, fit Rosa.

--J'en ai bien besoin de vos bals de couleur, répéta la cuisinière; vous

vous efforcez de singer les blancs, mais vous avez beau faire.... vous

n'êtes que des nègres comme moi!

--La mère Dinah met de la pommade à ses cheveux pour les faire tenir

droits, dit Jane.

--Ce qui ne les empêche pas d'être toujours en laine, fit malicieusement

Rosa, en secouant sa tête soyeuse et bouclée.

--Aux yeux de Dieu, la laine vaut les cheveux, fit Dinah. Je voudrais

bien que missis nous dît qui vaut mieux de deux comme vous ou d'une

comme moi! Mais décampez, drôlesses, je ne veux pas de vous ici.»

La conversation fut interrompue de deux manières. On entendit

Saint-Clare au haut de l'escalier: il demandait si Adolphe comptait

rester toute la nuit avec son eau; et miss Ophélia, sortant de la salle

à manger, disait:

«Eh bien! Jane, Rosa, pourquoi perdez-vous votre temps ici? Rentrez, et

à vos mousselines!»

Cependant Tom, qui s'était trouvé dans la cuisine pendant la

conversation avec la vieille Prue, la suivit jusque dans la rue; il la

vit s'en aller en poussant, par intervalle, un gémissement étouffé....

Enfin, elle posa le panier sur le pas d'une porte et arrangea son vieux

châle sur ses épaules.

«Je vais porter votre panier un bout de chemin, dit Tom, touché de

compassion.

--Pourquoi? dit la vieille femme; je n'ai pas besoin que l'on m'aide.

--Vous semblez malade, émue, vous avez quelque chose.

--Je ne suis pas malade, répondit-elle brusquement.

--Oh! si je pouvais! fit Tom en la regardant avec émotion; je voudrais

vous prier de renoncer à la boisson. Savez-vous que ce sera la ruine de

votre corps et de votre âme?

--Je sais que je marche à l'enfer, répondit-elle d'une voix farouche;

vous n'avez pas besoin de me le dire.... Je suis une affreuse créature,

je suis une méchante; je voudrais être en enfer. Je voudrais que cela

fût déjà.»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 20 / 43 段