côté d'eux. Les femmes entendaient.... elles voyaient dans le lointain
une troupe d'hommes, dont la silhouette brune se découpait sur les
bandes roses du ciel matinal. Encore une colline franchie, et les
ravisseurs allaient apercevoir la voiture, si reconnaissable à la
blancheur de sa bâche.... On entendit un cri de triomphe brutal....
Élisa, prête à se trouver mal, serrait son enfant sur son coeur; la
vieille femme priait et soupirait; Georges et Jim saisirent leurs
pistolets d'une main convulsive.
Les ennemis gagnaient du terrain; la voiture tourna brusquement et
s'arrêta près d'un bloc de rochers escarpés, surplombants, dont la masse
solitaire s'élevait au milieu d'un vaste terrain doux et uni. Cette
pyramide isolée montait, gigantesque et sombre, dans le ciel brillant,
et semblait promettre un abri inviolable. Phinéas connaissait
parfaitement l'endroit; il y était souvent venu dans ses courses de
chasseur. C'était pour l'atteindre qu'il avait si vivement poussé ses
chevaux.
«Nous y voilà, dit-il en arrêtant et en sautant à bas du siége....
Allons! tous, vite à terre, et grimpez avec moi dans ces rochers!
Michaël, mets ton cheval à la voiture et va chez Amariah; ramène-le avec
quelques-uns des siens pour dire un mot à ces drôles!»
En un clin d'oeil tout le monde fut descendu.
«Par ici, dit Phinéas, en attrapant le petit Henri; par ici, prenez la
femme! et, si jamais vous avez su courir, courez maintenant!»
L'exhortation était au moins inutile; en moins de temps que nous ne
saurions le dire, la haie fut franchie, la petite troupe s'élançait vers
les rochers, tandis que Michaël, suivant le conseil de Phinéas,
s'éloignait rapidement.
«Avancez, dit Phinéas, au moment où, déjà plus près du rocher, ils
distinguaient, aux lueurs mêlées de l'aube et des étoiles, la trace d'un
sentier âpre, mais nettement marqué, qui conduisait au coeur du roc.
Voilà une de nos cavernes de chasse.... Venez!»
Phinéas allait devant, bondissant comme une chèvre, de pic en pic, et
portant l'enfant dans ses bras. Jim venait ensuite, chargé de sa vieille
mère. Georges et Élisa fermaient la marche.
Les cavaliers arrivèrent à la haie, et descendirent en proférant des
cris et des serments; ils se préparaient à suivre les fugitifs. Après
quelques minutes d'escalade, ceux-ci se trouvèrent au sommet du roc. Le
sentier passait alors à travers un étroit défilé où l'on ne pouvait
marcher qu'un de front. Tout à coup ils arrivèrent à une crevasse d'à
peu près trois pieds de large et de trente pieds de profondeur, qui
séparait en deux la masse des rochers; précipice escarpé,
perpendiculaire comme les murs d'un château fort. Phinéas franchit
aisément la crevasse et déposa l'enfant sur un épais tapis de mousse
blanche.
«Allons, allons, vous autres, sautez tous! il y va de la vie....»
Et ils sautèrent, en effet, l'un après l'autre. Quelques fragments de
rochers, formant comme un ouvrage avancé, les dérobaient au regard des
assaillants.
«Bien! nous voici tous, dit Phinéas, avançant la tête au-dessus de ce
rempart naturel pour suivre le mouvement de l'ennemi.»
L'ennemi s'était engagé dans les rochers.
«Qu'ils nous attrapent s'ils peuvent; mais ils vont être obligés de
marcher un à un entre ces rochers, à la portée de nos pistolets.... Vous
voyez bien, enfants!
--Oui, je vois bien, dit Georges; mais, comme ceci nous est une affaire
personnelle, laissez-nous seuls en courir le risque et seuls combattre.
--Mon Dieu! Georges, combats tout à ton aise, dit Phinéas en mâchant
quelque feuille de mûrier sauvage, mais tu me laisseras bien le plaisir
de regarder, j'imagine. Vois-les donc délibérer et lever la tête, comme
des poules qui vont sauter sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de
leur dire un mot d'avertissement avant de les laisser monter?...
Dis-leur seulement qu'on va tirer dessus!»
La troupe, que l'on pouvait maintenant très-nettement distinguer, se
composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux
constables et d'un renfort de chenapans, recrutés à la taverne pour
quelques verres d'eau-de-vie.
«Eh bien, Tom, dit l'un d'eux, vos lapins sont joliment pris!...
--Oui, les voici là-haut.... et voici le sentier.... Il faut marcher....
ils ne vont pas sauter du haut en bas, ils sont pris!
--Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les rochers, et ce
ne serait pas agréable du tout!
--Fi donc! reprit Tom d'un air railleur, toujours penser à votre peau!
il n'y a pas de danger; les nègres ont trop peur.
--Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas à ma peau, fit Marks, je
n'en possède pas de meilleure.... Quelquefois les nègres se battent
comme des diables.»
En ce moment Georges apparut au sommet du rocher, et d'une voix calme et
claire:
«Messieurs, dit-il, qui êtes-vous et que voulez-vous?
--Nous venons reprendre un troupeau de nègres en fuite, dit Loker,
Georges et Élisa Harris et leur fils, Jim Selden et une vieille femme.
Nous avons avec nous des constables et un warrant[15] pour les
prendre.... et nous allons les prendre. Vous entendez? Êtes-vous
Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le
Kentucky?
[15] Autorisation de justice.
--Je suis Georges Harris. Un monsieur Harris, du Kentucky, dit que je
suis à lui. Mais maintenant je suis un homme libre, sur le sol libre de
Dieu! et je revendique comme miens ma femme et mon enfant. Jim et sa
mère sont ici.... Nous avons des armes pour nous défendre.... et nous
comptons nous défendre. Vous pouvez monter si vous voulez.... mais le
premier qui se montre à la portée de nos balles est un homme mort, et le
second aussi, et le troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier.
--Allons, allons! jeune homme, dit un personnage court et poussif qui
s'avança en se mouchant, tous ces discours ne sont pas convenables dans
votre bouche. Vous voyez que nous sommes des officiers de justice....
nous avons la loi de notre côté, et le pouvoir, et tout! Ce que vous
avez de mieux à faire, voyez-vous, c'est de vous rendre paisiblement....
aussi bien tôt ou tard il va falloir que vous en veniez là!
--Je sais bien que vous avez le pouvoir et la loi de votre côté,
répondit Georges avec amertume.... Vous voulez vous emparer de ma femme,
pour la vendre à la Nouvelle-Orléans. Vous voulez étaler mon fils comme
un veau dans le parc d'un marchand! Vous voulez renvoyer la vieille mère
de Jim à la bête brute qui la fouettait et qui la maltraitait, parce
qu'elle ne pouvait pas maltraiter Jim lui-même. Moi et Jim, vous voulez
nous rendre au fouet et à la torture.... Vous voulez nous faire écraser
sous le talon de ceux que vous appelez nos maîtres.... et vos lois vous
protégent.... Eh bien! honte à vos lois et à vous! Mais vous ne nous
tenez pas encore! Nous ne reconnaissons pas vos lois, nous ne
reconnaissons pas votre pays. Nous sommes ici sous le ciel de Dieu,
aussi libres que vous-mêmes; et, par ce grand Dieu qui nous a faits, je
vous le jure, nous allons combattre pour notre liberté jusqu'à la mort!»
Pendant qu'il faisait cette déclaration d'indépendance, Georges se
tenait debout, en pleine lumière, sur le rocher. Les rayons de l'aurore
éclairaient son visage basané; l'indignation suprême et le désespoir
mettaient des flammes dans ses yeux, et en parlant il élevait sa main
vers le ciel comme s'il en eût appelé de l'homme à la justice de Dieu.
Ah! si Georges eût été quelque jeune Hongrois défendant au milieu de ses
montagnes la retraite des proscrits fuyant l'Autriche pour gagner
l'Amérique.... on eût appelé cela un sublime héroïsme! Mais, comme
Georges n'était qu'un Africain, défendant une retraite des États-Unis
au Canada, nous sommes trop bien élevés et trop patriotes pour voir là
aucune espèce d'héroïsme.
Si quelques-uns de nos lecteurs y veulent en trouver malgré nous, que ce
soit à leurs risques et périls! Oui, quand les Hongrois désespérés
échappent aux autorités légitimes de leur pays, la presse et le
gouvernement américain sonnent en leur faveur des fanfares de triomphe
et leur souhaitent la bienvenue.... Mais, quand les nègres fugitifs font
la même chose, c'est.... oui! qu'est-ce que c'est?
N'importe! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'attitude, l'oeil, la
voix, tout l'orateur, enfin, réduisit au silence la troupe de Tom Loker.
Il y a dans l'intrépidité et le courage quelque chose qui fascine un
moment même la plus grossière nature. Marks fut le seul qui n'éprouva
aucune émotion. Il arma résolûment son pistolet, et, pendant l'instant
de silence qui suivit le discours de Georges, il fit feu sur lui.
«Vous savez, dit-il en essuyant son pistolet sur sa manche, qu'on aura
autant pour lui mort que vivant!»
Georges fit un bond en arrière. Élisa poussa un cri terrible. La balle
avait passé dans les cheveux du mari et effleuré la joue de la femme;
elle alla s'enfoncer dans un arbre.
«Ce n'est rien, Élisa, dit Georges vivement.
--Ce sont des gueux! dit Phinéas.... Mais, au lieu de faire des
discours, tu ferais mieux de te mettre à l'abri.
--Attention, Jim! dit Georges, voyez vos pistolets, gardons le passage;
le premier homme qui se montre est à moi: vous prendrez le second.... il
ne faut pas perdre deux coups sur le même....
--Mais si vous ne touchez pas?
--Je toucherai, fit Georges avec assurance.
--Il y a de l'étoffe dans cet homme-là,» murmura Phinéas entre ses
dents.
Cependant, après le coup de pistolet de Marks, les assaillants
s'arrêtèrent irrésolus.
«Vous devez en avoir frappé un, dit-on à Marks, j'ai entendu un cri.
--Je vais en prendre un autre, moi, dit Tom. Je n'ai jamais eu peur des
nègres; je ne vais pas commencer aujourd'hui. Qui vient après moi?» et
il s'élança dans les rochers.
Georges entendit très-distinctement toutes ces paroles. Il dirigea son
pistolet vers le point du défilé où le premier homme allait paraître.
Un des plus courageux de la bande suivait Tom; les autres venaient
après; les derniers poussaient même les premiers un peu plus vite que
ceux-ci n'eussent voulu. Ils approchaient; bientôt la forme massive de
Tom apparut au bord de la crevasse.
Georges fit feu; la balle pénétra dans le flanc; mais Tom, avec le
mugissement d'un taureau affolé, franchit l'espace béant et vint tomber
sur la plate-forme du rocher.
«Ami, dit Phinéas, en se mettant tout à coup devant sa petite troupe et
arrêtant Tom au bout de ses longs bras, on n'a pas du tout besoin de toi
ici!»
Loker tomba dans le précipice, roulant au milieu des arbres, des
buissons, des pierres détachées, jusqu'à ce qu'il arrivât au fond, brisé
et gémissant. La chute l'aurait tué, si elle n'eût été amortie par des
branches qui le retinrent à demi; mais elle n'en fut pas moins assez
lourde.
«Miséricorde! ce sont de vrais démons!» fit Marks guidant la retraite à
travers les rochers avec beaucoup plus d'empressement qu'il n'en avait
mis à monter à l'assaut. Toute la bande le suivit précipitamment. Le
gros constable courait à perdre haleine.
«Camarades, dit Marks, faites le tour et allez chercher Tom; moi je vais
prendre mon cheval et aller querir du secours....»
Et, sans écouter les sarcasmes et les huées, Marks joignit l'action à la
parole et détala.
«Quelle vermine! dit un des hommes.... On vient pour ses affaires, et il
décampe.
--Voyons! reprit un autre, allons chercher cet individu; peu m'importe
qu'il soit mort ou vivant!»
Conduits par les gémissements de Tom, s'aidant des branches et des
buissons, ils descendirent jusqu'au pied du précipice où le héros gisait
étendu, soupirant et jurant tour à tour avec une égale véhémence.
«Vous criez bien fort, Tom, vous devez être moulu!
--Je ne sais pas. Soulevez-moi! pouvez-vous? Malédiction sur le quaker!
Sans lui j'en aurais jeté quelques-uns du haut en bas.... pour voir si
ça leur aurait plu!»
On lui aida à se lever, on le prit par les épaules, et on le conduisit
ainsi jusqu'aux chevaux.
«Si vous pouviez seulement me ramener à un mille d'ici, jusqu'à cette
taverne! Donnez-moi un mouchoir de poche, quelque chose.... pour mettre
sur cette plaie et arrêter le sang!»
Georges regarda par-dessus les rochers, il vit qu'ils s'efforçaient de
le mettre sur son cheval; après deux ou trois efforts inutiles, il
chancela et tomba lourdement sur le sol.
«J'espère qu'il n'est pas mort, dit Élisa, qui, avec ses compagnons,
surveillait toute cette scène.
--Pourquoi non? dit Phinéas; il n'aurait que ce qu'il mérite!
--Mais après la mort vient le jugement! dit Élisa.
--Oui! dit la vieille femme, qui avait gémi et crié à la façon des
méthodistes pendant toute l'affaire. Oui, c'est un bien mauvais cas pour
l'âme du pauvre homme!
--Sur ma parole! je crois qu'ils l'abandonnent,» dit Phinéas.
C'était vrai. Après avoir réfléchi et s'être consultés un instant, ils
avaient repris les chevaux et s'étaient retirés.
Quand ils eurent disparu, Phinéas commença à se remuer un peu.
«Voyons, dit-il, il faut descendre et marcher. J'ai dit à Michaël
d'aller à la ferme, de nous ramener des secours, et de revenir avec la
voiture, mais je pense que nous devons marcher un peu au-devant de lui.
Dieu veuille qu'il soit bientôt ici! il est de bonne heure. Nous ne
tarderons pas à le rejoindre; nous ne sommes pas à plus de deux milles
de notre station. Si la route n'avait pas été si dure cette nuit, nous
aurions pu les éviter.»
En s'approchant de la haie, Phinéas aperçut la voiture, qui revenait
avec les amis.
«Bon! s'écria-t-il joyeusement, voilà Michaël, Stéphen et Amariah....
Maintenant nous voici en sûreté, comme si nous étions arrivés là-bas!
--Alors, arrêtons-nous un peu, dit Élisa, faisons quelque chose pour ce
pauvre homme qui gémit si fort....
--Ce ne serait faire que notre devoir de chrétien, dit Georges;
prenons-le et emportons-le avec nous.
--Et nous le soignerons parmi les quakers, dit Phinéas; c'est bien,
cela! je ne m'y oppose certes pas! Voyons-le!»
Et Phinéas qui, dans sa vie de chasseur et de maraudeur, avait acquis
certaine notion de la chirurgie primitive, s'agenouilla auprès du blessé
et commença un examen attentif.
«Marks, dit Tom d'une voix faible.... est-ce vous, Marks?
--Non, ami, ce n'est pas lui, dit Phinéas; il s'inquiète bien plus de sa
peau que de toi.... Il y a longtemps qu'il est parti!
--Je crois que je suis perdu! dit Tom.... le maudit chien qui me laisse
mourir seul!... Ma pauvre vieille mère m'a toujours dit que cela
finirait ainsi.
--Oh! là! Écoutez cette pauvre créature: il appelle maman! je ne puis
m'empêcher d'en avoir pitié, dit la bonne négresse.
--Doucement! dit Phinéas, sois tranquille, ne fais pas le méchant. Tu es
perdu si je ne parviens pas à arrêter le sang.»
Et Phinéas s'occupa de tous ses petits arrangements chirurgicaux,
assisté de toute la compagnie.
«C'est vous qui m'avez précipité, lui dit Tom d'une voix faible.
--Mais sans cela tu nous aurais précipités nous-mêmes, tu vois bien! dit
Phinéas en appliquant le bandage. Allons, allons, laisse-moi panser
cela; nous n'y entendons pas malice, nous autres; nous te voulons du
bien. Nous allons te mener dans une maison où l'on te gardera comme si
c'était ta mère.»
Tom poussa un gémissement et ferma les yeux.... Dans les hommes de cette
espèce, le courage est tout à fait physique: il s'échappe avec le sang
qui coule.... Le géant faisait pitié dans son abandon....
Cependant Michaël était là avec la voiture: on tira les bancs, on doubla
les peaux de buffle, on les plaça d'un seul côté, et quatre hommes, avec
de grands efforts, placèrent Tom dans la voiture. Il s'évanouit
entièrement. La vieille négresse, tout émue, s'assit au fond et mit la
tête du blessé sur ses genoux; Élisa, Georges et Jim se casèrent comme
ils purent, et l'on repartit.
«Que pensez-vous de lui? dit Georges à Phinéas auprès de qui il s'était
assis sur le siége.
--Cela va bien; les chairs seules sont atteintes, mais la chute a été
rude; il a beaucoup saigné, ça lui a retiré des forces et du courage. Il
reviendra, et ceci lui apprendra peut-être une chose ou deux....
--Je suis heureux, dit Georges, de vous entendre parler ainsi. C'eût
toujours été un poids pour moi d'avoir causé sa mort.... même dans une
si juste cause!
--Oui, dit Phinéas, tuer est une mauvaise chose, de quelque façon que ce
soit.... homme ou bête.... Dans mon temps, j'ai été un grand
chasseur.... Un jour j'ai vu tomber un daim.... il allait mourir. Il me
regardait avec un oeil!... on sentait que c'était mal de l'avoir tué!
Les créatures humaines, c'est encore pire, parce que, comme dit ta
femme: «Après la mort, vient le jugement!» Je ne trouve pas nos idées à
nous trop sévères là-dessus.
--Que ferons-nous de ce pauvre diable? dit Georges.
--Nous allons le conduire chez Amariah! Il y a là la grand'maman
Stéphens Dorcas, comme ils l'appellent; c'est la meilleure
garde-malade.... En quinze jours elle le rétablira.»
Une heure après, nos voyageurs arrivaient dans une jolie ferme, où les
attendait un excellent déjeûner. Tom fut déposé avec soin sur un lit
plus propre et plus doux que ceux dont il se servait d'habitude. Sa
blessure fut pansée et bandée: comme un enfant fatigué, il ouvrait et
fermait languissamment ses yeux, et les reposait sur les rideaux blancs
de ses fenêtres pendant que les joyeux amis glissaient devant lui dans
sa chambre de malade.
CHAPITRE XVIII.
Expériences et opinions de miss Ophélia.
Notre ami Tom, dans ses rêveries naïves, comparait sa position d'esclave
heureux à celle de Joseph en Égypte. En effet, avec le temps, et à
mesure qu'il se révélait de plus en plus à son maître, le parallèle
devenait juste de plus en plus.
Saint-Clare était indolent de sa nature et n'avait aucun souci de
l'argent. Jusque-là le marché et l'approvisionnement avaient été confiés
aux soins d'Adolphe, aussi insouciant lui-même et aussi extravagant que
son maître. Avec eux la dissipation et le gaspillage allaient leur
train. Tom, en entrant chez Saint-Clare, accoutumé depuis des années à
regarder la fortune de ses maîtres comme une chose livrée à sa garde,
Tom voyait avec un malaise qu'il ne pouvait dissimuler toutes les
dépenses de la maison, et, avec cette habileté dans l'emploi des
insinuations détournées, que possèdent les gens de sa classe, il faisait
parfois d'humbles remontrances.
Saint-Clare ne se servit d'abord de lui que par hasard; mais, frappé de
son merveilleux bon sens et de son intelligence des affaires, il se
confia à lui de plus en plus, jusqu'à ce qu'il en fit une sorte
d'intendant.
«Non! non! laissez faire Tom, disait-il un jour à Adolphe qui se
plaignait de voir sortir le pouvoir de ses mains. Nous ne connaissons
que les besoins, Tom connaît les prix!... Petit à petit on voit la fin
de son argent, si on n'y prend pas garde.»
Investi de la confiance sans bornes d'un maître négligent, qui lui
remettait des billets sans en regarder le chiffre, et qui recevait le
change sans compter, Tom avait toutes les facilités et toutes les
tentations de l'infidélité; il lui fallait pour se sauver toute
l'honnête simplicité de sa nature, raffermie encore par la foi
chrétienne. Mais pour lui la confiance devenait un lien de plus, et une
obligation nouvelle.
Avec Adolphe, tout le contraire était arrivé. Léger, indifférent, ne se
sentant pas retenu par un maître qui trouvait l'indulgence plus facile
que l'ordre, Adolphe en était venu à confondre d'une si étrange façon
le tien et le mien, vis-à-vis de son maître, que Saint-Clare lui-même
commençait à s'en effrayer. Son bon sens l'avertissait qu'une telle
conduite était à la fois injuste et dangereuse.
Il n'était pas assez fort pour en changer; mais il portait ou il lui
semblait porter en lui-même une sorte de remords chronique qui
aboutissait finalement à une indulgence toujours grande. Il passait
légèrement sur les fautes les plus graves, parce qu'il se disait que ses
esclaves feraient mieux leur devoir si lui-même avait mieux fait le
sien.
Tom avait pour son jeune et beau maître un singulier mélange de respect,
de dévouement et de sollicitude paternelle. Il remarquait qu'il ne
lisait jamais la Bible, qu'il n'allait point à l'église, qu'il
plaisantait de tout, qu'il allait au théâtre, même le dimanche! qu'il
fréquentait les clubs, les soupers fins, qu'il buvait! Tom remarquait
cela comme tout le monde, et Tom avait la conviction que son maître
n'était pas chrétien. Cette conviction, Tom n'aurait voulu l'avouer à
personne; mais elle était pour lui l'occasion et la cause de bien des
peines, quand il était renfermé dans sa petite chambre.
Ce n'est pas que Tom ne sût exprimer sa pensée avec une certaine
habileté d'insinuation. Une nuit, Saint-Clare, après un festin, avec des
convives choisis, rentrait au logis entre une ou deux heures, dans un
état où il n'était que trop évident que la matière l'emportait sur
l'esprit. Tom et Adolphe le mirent au lit. Le dernier était enchanté, il
trouvait le tour excellent.... il riait de tout son coeur de la naïve
désolation de Tom, qui resta toute la nuit éveillé, priant pour son
jeune maître.
«Pourquoi ne vous êtes-vous pas couché, Tom? lui demandait le lendemain
Saint-Clare, en pantoufles et en robe de chambre dans sa bibliothèque. Y
a-t-il quelque chose qui vous inquiète? ajouta-t-il, voyant que Tom
attendait toujours. Il se rappelait qu'il lui avait donné des ordres et
remis de l'argent.
--J'en ai peur, maître,» dit Tom avec une mine grave.
Saint-Clare laissa tomber son journal, posa sa tasse de café et regarda
Tom.
«Eh bien! Tom, qu'est-ce? vous êtes solennel comme un tombeau!
--Oui! je suis bien malheureux, maître! J'avais toujours pensé que mon
maître était bon pour tout le monde.
--Eh bien! est-ce que?... Voyons, que vous faut-il? Vous avez oublié
quelque commission.... Vous faites une préface!
--Mon maître a toujours été bien bon pour moi, je ne demande rien.... ce
n'est pas cela.... Il n'y a qu'une chose en quoi mon maître n'est pas
bon....
--Allons, que vous êtes-vous mis dans la tête? Parlez; voyons,
expliquez-vous.
--La nuit dernière, entre une ou deux heures, je réfléchissais à
cela.... Je me disais: Le maître n'est pas bon pour lui-même.»
Tom dit ces mots en se retournant et en mettant la main sur le bouton de
la porte.
Saint-Clare se sentit rougir, puis il se mit à rire.
«Ah! c'est tout? fit-il gaiement.
--Tout! dit Tom en se retournant tout d'un coup et en tombant sur ses
genoux.... O mon cher maître!... j'ai peur que vous ne veniez à perdre
tout! tout! corps et âme. Le bon livre dit: «Le péché mord comme un
serpent et pique comme une vipère!»
La voix de Tom tremblait dans sa gorge, et les larmes ruisselaient le
long de ses joues.
«Pauvre fou! dit Saint-Clare, qui se sentait aussi des larmes dans les
yeux. Relevez-vous, Tom, je ne mérite pas que l'on pleure pour moi.»
Mais Tom ne se retirait pas.... il paraissait toujours supplier.
«Soit, Tom, je ne veux plus partager leurs folies. Non, sur l'honneur,
je ne veux plus. Il y a longtemps que je les déteste, et que je me
déteste moi-même à cause d'elles. Ainsi, Tom, séchez vos yeux et allez à
vos affaires.... Voyons, voyons, pas de bénédictions.... je ne suis déjà
pas si bon!... Et il mit doucement Tom à la porte de la bibliothèque....
Je vous jure, Tom, que vous ne me reverrez jamais dans cet état!»
Tom s'en alla, essuyant ses yeux et la joie dans l'âme.
«Je lui tiendrai parole,» dit Saint-Clare en le voyant partir.
Et cette parole fut tenue.
Les grossièretés du sensualisme n'avaient jamais été la tentation
dangereuse de Saint-Clare.
Mais qui donc pourra maintenant énumérer les tribulations de toutes
sortes de notre amie Ophélia, chargée de gouverner une maison du sud?
Il y a une différence profonde entre les esclaves des divers
établissements du sud: cette différence tient toujours au caractère et
au mérite de la maîtresse de maison.
Dans le sud, aussi bien que dans le nord, il y a des femmes qui ont à un
haut degré la science de commander et l'art d'élever les esclaves. Avec
une apparente facilité, sans déploiement de rigueur, elles se font
obéir. Elles établissent l'ordre et l'harmonie entre les diverses
capacités qu'elles gouvernent, corrigeant, par l'excès de l'une,
l'insuffisance de l'autre, jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'équilibre
du système.
Telle était, par exemple, Mme Shelby.
Si de telles maîtresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'à
vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant
dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent,
l'état social du pays leur donne l'occasion de déployer toute leur
habileté.
Ni Marie Saint-Clare, ni sa mère avant elle, ne sauraient être rangées
dans cette catégorie privilégiée.