Ophélia.
--La Bible était le livre de ma mère, reprit Saint-Clare.... elle a vécu
et elle est morte avec ce livre.... Il me serait triste de penser qu'il
en fût ainsi!... C'est comme si on disait que ma mère buvait de
l'eau-de-vie, chiquait du tabac et jurait.... pour me prouver que j'ai
raison d'en faire autant! Non, je n'aurais pas plus raison pour cela,
continua-t-il, et cela me priverait du bonheur de respecter ma mère!...
Et c'est un bonheur, vous le savez, d'avoir dans ce monde quelque chose
que l'on puisse respecter.... Vous voyez donc bien, continua-t-il, en
reprenant son ton léger, que ce qu'il faut, c'est que chaque chose soit
à sa place. L'édifice social, en Europe et en Amérique, est quelquefois
composé d'éléments qui supporteraient difficilement la critique d'un
examen sévère.... On ne vise pas au bien absolu.... on se contente de ne
pas faire plus mal que les autres. Maintenant, qu'on vienne me dire:
L'esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons pas nous en passer, il
nous le faut, ou nous sommes réduits à la mendicité! voilà qui est
positif, net et clair, et honorable comme la vérité.... Mais que l'on
vienne, avec une mine allongée et hypocrite, me citer l'Écriture....
non! non! voilà ce que je n'approuverai jamais!
--Vous n'avez pas de charité, dit Marie.
--Voyons, poursuivit Saint-Clare, mettons à présent que le prix du coton
baisse de jour en jour et fasse des esclaves une propriété qui se donne
sur le marché.... ne pensez-vous pas que nous aurons aussitôt une tout
autre explication de l'Écriture? Quels flots de lumière se répandront
tout à coup dans l'Église!... Comme il sera démontré que la raison et la
Bible veulent toute autre chose!
--En tout cas, dit Marie en s'appuyant nonchalamment sur son coussin, je
suis enchantée d'être née du temps de l'esclavage, et je crois que c'est
une bonne chose.... Je sens que cela doit être, et, à coup sûr, je ne
pourrais pas m'en passer.
--Et vous, mignonne, dit Saint-Clare à Éva, qui entrait une fleur à la
main, quel est votre avis?
--Sur quoi, papa?
--Qu'aimez-vous mieux, vivre comme chez votre oncle de Vermont ou
d'avoir une maison pleine d'esclaves comme ici?
--Oh! c'est notre manière qui est la meilleure, dit Éva.
--Pourquoi? dit Saint-Clare en lui touchant le front.
--Parce qu'elle nous donne plus de monde à aimer autour de nous, dit Éva
en relevant ses yeux pleins d'expression.
--Ah! voilà bien Éva, dit Marie, voilà bien une de ses sottes réponses.
--C'est mal, papa? dit Évangéline en se mettant sur les genoux de son
père.
--Oui, à la façon dont va ce monde, dit Saint-Clare; mais où était donc
ma petite fille pendant le dîner?
--Dans la chambre de Tom à l'écouter chanter.... La mère Dina m'a
apporté à manger....
--Écouter chanter Tom!... hein?
--Oui; il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jérusalem, sur les
anges tout radieux, sur la terre de Chanaan....
--Voyons! est-ce plus joli que l'Opéra? dites-moi.
--Oh! oui; il m'apprendra tout cela.
--Ah! des leçons de musique!
--Oui; il chante pour moi.... Je lui fais la lecture dans ma Bible, et
il m'explique ce que cela veut dire!
--Sur ma parole, dit Marie en riant aux éclats, voilà la meilleure
plaisanterie de la saison!
--Je gage, dit Saint-Clare, que Tom n'explique pas si mal l'Écriture.
Cet esclave a le génie de la religion.... J'avais besoin des chevaux de
bonne heure ce matin.... Je suis monté à sa chambre, au-dessus de
l'écurie.... Il faisait sa prière.... Je n'ai rien entendu d'aussi
touchant.... Il m'y recommandait à Dieu avec un zèle tout
apostolique....
--Il se doutait peut-être que vous l'écoutiez.... Je connais ces
tours-là.
--Alors il ne serait pas trop poli.... car il disait au bon Dieu son
opinion de moi assez librement.... Il trouvait que j'avais beaucoup de
progrès à faire, et c'est pour ma conversion qu'il priait.
--Eh bien, songez-y! fit miss Ophélia.
--C'est aussi votre avis, je m'en doute bien, dit Saint-Clare.... Eh!
nous verrons.... n'est-ce pas, Éva?»
CHAPITRE XVII.
Comment se défend un homme libre.
Nous retournons maintenant chez les quakers. Le soir approche; il y a un
peu d'agitation au logis. Rachel Halliday va d'une place à l'autre; elle
met ses provisions à contribution pour fournir un petit viatique aux
amis qui vont partir. Les ombres du soir s'allongent vers l'Orient; à
l'horizon le soleil rougissant s'arrête tout pensif et verse ses rayons
calmes et dorés dans la petite chambre où sont assis l'un près de
l'autre Georges et Élisa. Georges a l'enfant sur ses genoux, et dans sa
main la main de sa femme. Ils paraissent sérieux et tristes, il y a sur
leurs joues des traces de larmes.
«Oui, Élisa, disait Georges, je reconnais que tout ce que vous dites est
vrai: vous valez bien des fois mieux que moi! J'essayerai de faire comme
vous voulez..... J'essayerai d'avoir des sentiments dignes d'un homme
libre, dignes d'un chrétien! Le Dieu tout-puissant sait que j'ai voulu
bien faire.... que j'ai péniblement essayé de bien faire, quand tout
était contre moi!... et maintenant, je vais oublier le passé.... je vais
rejeter loin de moi tout sentiment amer et dur.... je vais lire ma Bible
et apprendre à être bon.
--Quand nous serons au Canada, je vous aiderai à vivre, reprit Élisa. Je
sais faire des robes, repasser, blanchir le linge fin.... A nous deux
nous pouvons nous suffire.
--Oui, Élisa, tant que chacun de nous aura l'autre et que tous deux nous
aurons notre enfant. Oh! Élisa, si ces gens savaient quel bonheur c'est
pour un homme de sentir que sa femme et son enfant sont à lui!... Je me
suis souvent étonné que des hommes qui pouvaient vraiment dire: «ma
femme, mes enfants,» eussent le coeur de penser et de vouloir autre
chose. Nous n'avons que nos bras, et pourtant je me sens riche et
fort.... Il me semble que je ne pourrais rien demander de plus à
Dieu.... Oui, j'ai travaillé jour et nuit jusqu'à vingt et un ans, et je
n'ai pas un sou vaillant.... Je n'ai pas un toit de chaume pour abriter
ma tête, pas un pouce de terre que je puisse dire mien.... Mais qu'ils
me laissent en paix, et je serai heureux et reconnaissant. Je
travaillerai et j'enverrai aux Shelby le prix du rachat pour vous et
pour l'enfant.... Quant à mon ancien maître, il est payé au centuple; je
ne lui dois rien.
--Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit Élisa; nous ne sommes
pas encore au Canada!
--C'est vrai; mais il me semble que je respire déjà l'air libre, et que
cela me rend fort!»
A ce moment on entendit des voix à l'extérieur; on frappa à la porte....
Élisa l'ouvrit en tressaillant.
Siméon était là avec un autre quaker, qu'il introduisit et présenta sous
le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, maigre comme une
perche, rouge de cheveux, avec une expression de visage pleine de
finesse et de perspicacité; il était loin d'avoir la physionomie calme,
placide, détachée du monde, de Siméon Halliday. C'était au contraire un
homme très-éveillé, très au fait, et qui paraissait s'estimer d'autant
plus qu'il savait ce dont il était capable.... Tout cela du reste
s'accordait assez mal, nous le reconnaissons, avec le chapeau à larges
bords et la phraséologie de sa communion.
«Notre ami Phinéas, dit Siméon Halliday, a découvert quelque chose
d'important pour toi et les tiens; tu ferais bien de l'écouter.
--C'est vrai, dit Phinéas, et cela montre une fois de plus qu'il est
bon, dans certains endroits, de ne dormir que d'une oreille. La nuit
dernière, je me suis arrêté dans une petite taverne solitaire, de
l'autre côté de la route. Tu te rappelles, Siméon, cet endroit où, l'an
passé, nous avons vendu des pommes à une grosse femme qui avait de
longues boucles d'oreilles?.... J'étais fatigué de ma route; je
m'étendis, dans un coin, sur une pile de sacs, et je jetai une peau de
bison sur moi... en attendant que mon lit fût prêt.... Qu'est-ce que je
fais?... Je m'endors.
--Avec une oreille ouverte, Phinéas? dit tranquillement Siméon.
--Non, de toutes mes oreilles, une heure ou deux! J'étais très-fatigué.
Quand je revins un peu à moi, il y avait des hommes dans l'appartement,
assis autour d'une table, buvant et causant.... Comme j'avais entendu
dire un mot des quakers, j'écoutai un peu. «Ainsi, disait l'un, ils sont
chez les quakers, sans aucun doute!» Ici, j'écoutai des deux oreilles.
C'était de vous autres qu'ils parlaient. J'entendis tout leur plan.
Georges devait être renvoyé à son maître, dans le Kentucky, pour qu'on
en fît un exemple capable de terrifier à jamais les nègres qui veulent
fuir; deux d'entre eux devaient aller vendre Élisa à la
Nouvelle-Orléans.... ils espéraient en tirer seize à dix-huit cents
dollars; l'enfant devait être rendu à un marchand qui l'avait acheté;
Jim et sa mère seraient également renvoyés à leur maître, dans le
Kentucky. Ils disaient que dans la ville voisine il y avait deux
constables qu'ils emmenaient avec eux pour reprendre les fugitifs....
que la jeune femme serait conduite devant le juge, et qu'un de ces
individus, qui est petit et qui a la voix douce, jurerait qu'elle était
à lui.... Ils savaient du reste le chemin que nous allons suivre, et
viendraient à sept ou huit à notre poursuite. Et maintenant que faut-il
faire?»
Pendant cette communication, le groupe gardait une attitude vraiment
digne de la peinture. Rachel Halliday, qui venait de quitter ses gâteaux
pour écouter les nouvelles, levait au ciel ses mains blanches de farine;
l'inquiétude se lisait sur son visage. Siméon réfléchissait
profondément. Élisa entourait Georges de ses bras, et n'en pouvait
détacher ses yeux. Georges serrait les poings, son oeil lançait des
éclairs.... il avait le port et l'attitude d'un homme qui sait qu'on
veut livrer son fils et vendre sa femme à l'encan.... et cela sous la
protection des lois d'une nation chrétienne!
«Georges, que ferons-nous? dit Élisa d'une voix éteinte.
--Je sais ce que je ferai, dit Georges en rentrant dans la chambre à
coucher, où il examina ses pistolets.
--Eh! eh! dit Phinéas à Siméon, en hochant la tête, tu vois comme cela
va se passer.
--Je vois bien, dit Siméon; je souhaite qu'on n'en vienne pas là.
--Je ne veux entraîner personne avec moi, dit Georges; prêtez-moi
seulement votre voiture, et indiquez-nous la route; je vais conduire.
Jim a la force d'un géant. Il est brave comme la mort et le désespoir,
et moi aussi!
--Très-bien, ami, dit Phinéas; mais avec tout cela tu as encore besoin
de quelque chose, de quelqu'un qui te conduise. Bats-toi, c'est ton
affaire, parfaitement; mais il y a dans cette route deux ou trois choses
que tu ne connais pas.
--Mais je ne veux pas vous compromettre, dit Georges.
--Compromettre! dit Phinéas avec une expression de malice et de ruse. En
quoi me compromettre, s'il te plaît?
--Phinéas est sage et habile, dit Siméon, tu peux t'en rapporter à lui,
Georges.»
Et lui mettant la main sur l'épaule et regardant les pistolets:
«Ne fais pas trop vite usage de ceci! Le jeune sang est chaud.
--Je n'attaquerai pas, répondit Georges. Tout ce que je demande à ce
pays, c'est qu'il me laisse.... j'en veux sortir paisiblement. Mais....»
Il s'arrêta, son front s'obscurcit, et une expression terrible passa sur
son visage.
«J'ai eu une soeur vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... je
sais pourquoi faire! et je resterais paisible pendant qu'on m'enlèverait
ma femme pour la vendre.... alors que Dieu m'a donné des bras vaillants
pour la défendre! Non! Dieu m'en garde! avant de me laisser prendre ma
femme et mon fils, je combattrai jusqu'au dernier soupir. Pouvez-vous me
blâmer?
--Aucun homme ne peut te blâmer! la chair et le sang ne peuvent agir
autrement.... Malheur au monde à cause de ses péchés, mais malheur
surtout à ceux par qui les péchés arrivent!
--Ne feriez-vous pas la même chose à ma place, monsieur?
--Je désire n'être pas tenté, dit Siméon. La chair est faible.
--Je crois que ma chair serait assez ferme en pareil cas, dit Phinéas en
étendant ses bras longs comme des ailes de moulin à vent. Je suis sûr,
ami Georges, que, le cas échéant, je pourrai te débarrasser d'un de ces
individus.
--Ah! s'il est jamais permis de résister au mal par la force, c'est
maintenant, c'est à Georges que cela est permis!... Mais les pasteurs du
peuple nous ont montré une voie meilleure; ce n'est point par la colère
de l'homme que la justice de Dieu opère ses oeuvres. La justice de Dieu
va au contraire contre nos instincts corrompus, et nul ne la reçoit que
celui à qui elle a été donnée par le ciel; prions donc le ciel de n'être
point tentés.
--C'est ce que je fais, dit Phinéas.... Mais si nous sommes trop
tentés.... qu'ils prennent garde à eux.... Je ne dis que cela!
--On voit bien que tu n'es pas né parmi les quakers, Phinéas.... Chez
toi le vieil homme reprend toujours le dessus.»
Pour dire vrai, Phinéas avait été longtemps un coureur de bois,
intrépide chasseur, redoutable au gros gibier.... Mais il s'était épris
d'une belle quakeresse, et touché par ses charmes, il était entré dans
sa communion; mais, quoiqu'il en fût maintenant un digne et
irréprochable membre, les plus fervents lui reprochaient encore un
certain levain de l'ancien monde.
«L'ami Phinéas a toujours des façons à lui, dit Rachel en souriant; mais
après tout.... nous savons que son coeur est bien placé!
--Ne faut-il point nous hâter? dit Georges.
--Je me suis levé à quatre heures et je suis venu à toute vitesse,
reprit Phinéas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois
heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la
chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drôles qui
pourraient nous inquiéter et nous retarder.... Nous pourrons nous
risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michaël Cross et
le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour éclairer la route et
nous avertir. Ce petit bidet-là va bien; s'il y a quelque danger,
Michaël nous préviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se
tenir prêts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre
notre première station avant d'être attaqués. Du courage donc, ami
Georges! ce n'est pas la première passe difficile où je me trouve avec
les tiens.»
Phinéas sortit et ferma la porte sur lui.
«Phinéas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Siméon.
--Ce qui m'attriste, répondit Georges, c'est de vous faire courir à tous
quelques périls.
--Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus répéter ce mot-là. Ce que nous
faisons, nous sommes obligés en conscience à le faire; nous ne pouvons
pas agir autrement. Et maintenant, mère, dit-il en se tournant vers
Rachel, hâte les préparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis à jeun.»
Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gâteaux de maïs et
faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme étaient
assis dans le petit salon, les bras entrelacés, songeant que, dans
quelques heures, ils seraient peut-être séparés pour toujours.
«Élisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des
terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, nous qui
n'avons que nous-mêmes. Jusqu'à ce que je vous aie connue, Élisa,
personne ne m'aima, que ma soeur et ma mère, ce pauvre coeur brisé!...
Je me rappelle cette chère Émilie, le matin du jour où le marchand
l'emmena. Elle vint à moi, dans le coin où je dormais.... «Pauvre
Georges, disait-elle, c'est ta dernière amie qui s'en va!
qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant?» Je me levai, je l'entourai de
mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce
furent les dernières paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se
passèrent, et mon coeur se flétrit et se dessécha comme le sable....
jusqu'à ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une
résurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai été
un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, Élisa, je vais
peut-être verser la dernière goutte de mon sang.... Mais ils ne vous
arracheront point à moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon
cadavre.
--Oh! que Dieu ait pitié de nous, dit Élisa. S'il voulait seulement nous
permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons.
--Dieu est-il de leur côté? dit Georges, songeant moins à parler à sa
femme qu'à épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font?
comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la
Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches,
heureux; ils sont membres des églises; ils s'attendent à aller au ciel.
Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrétiens,
pauvres, honnêtes et fidèles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont
couchés dans la poussière, sous leurs pieds! Ils les achètent, les
vendent! Ils trafiquent du sang de leur coeur, de leurs soupirs et de
leurs larmes.... et Dieu le permet!
--Ami Georges, dit Siméon du fond de la cuisine, écoute ce psaume, il te
fera du bien.»
Georges approcha sa chaise de la porte, et Élisa, essuyant ses larmes,
s'approcha aussi pour écouter; et Siméon lut:
«Pour moi, mes pieds m'ont presque manqué, et j'ai failli tomber en
marchant;
«Parce que j'ai eu de vaines pensées, en voyant la prospérité des
méchants.
«Ils ne participent point aux travaux et aux misères des autres hommes.
«C'est pourquoi l'orgueil les entoure comme une chaîne.
«La violence les couvre comme un vêtement.
«Leurs yeux sont remplis d'insolence, et ils ont plus que leur coeur ne
peut désirer.
«Et ils sont corrompus, et ils tiennent de méchants discours au sujet de
la servitude: leurs discours sont superbes!
«C'est pourquoi le peuple, se retournant et voyant la coupe pleine, se
dit:
«Dieu voit-il? Y a-t-il quelque savoir dans le Très-Haut?»
--N'est-ce pas ainsi, ajouta Siméon, n'est-ce pas ainsi que Georges
pense?
--Oui, répondit Georges, j'aurais pu écrire cela moi-même.
--Écoute donc encore, reprit Siméon.
«Quand j'eus ces pensées, elles me furent amères. Mais j'entrai dans le
sanctuaire de Dieu, et je compris.
«Seigneur! tu les as placés dans des endroits glissants, tu les as
précipités vers la destruction.
«Comme le rêve d'un homme qui s'éveille, ô Dieu! en te réveillant tu
briseras leur image!
«Cependant je suis continuellement avec toi, et tu m'as tenu par la main
droite.
«Tu me guideras par tes conseils et tu me recevras dans ta gloire!
«Il est bon à moi de m'attacher à mon Dieu. J'ai mis mon espérance dans
le Seigneur Dieu.»
Ces paroles de la sagesse divine, prononcées par la bouche amie du
vieillard, passèrent, comme une musique sacrée, sur l'âme malade et
irritée du jeune homme: et, sur ses beaux traits, une expression de
douceur soumise remplaça la haine farouche.
«Si ce monde était tout, Georges, reprit Siméon, tu pourrais en effet
demander où est le Seigneur. Mais souvent ce sont ceux-là même qui ont
eu le moins ici-bas qu'il choisit pour les placer dans son royaume! Mets
ta confiance en lui, peu importe ce qui t'arrivera ici; tout sera remis
à sa place un jour.»
Si ces paroles eussent été prononcées par quelque orateur à son aise,
indulgent pour lui-même, qui les eût laissées tomber de sa bouche comme
des fleurs de rhétorique à l'usage des malheureux, elles n'auraient pas
produit grand effet; mais, venant d'un homme qui chaque jour, et avec un
calme suprême, bravait l'amende et la prison pour la cause de Dieu et de
l'homme, elles avaient un poids qui faisait tout céder. Les deux pauvres
fugitifs sentaient le calme et la force pénétrer dans leur âme.
Rachel prit alors Élisa par la main et la conduisit à table. On frappa
un petit coup à la porte: Ruth entra.
«J'ai couru, dit-elle, pour apporter à l'enfant ces trois petites paires
de bas propres, chauds et en laine. Il fait si froid, tu sais, au
Canada!... Toujours du courage, Élisa!» dit-elle en se mettant à table
auprès de la jeune femme, et lui serrant affectueusement la main.
Et elle glissa un gâteau entre les doigts d'Henri.
«Je lui en ai apporté d'autres, dit-elle en fouillant dans sa poche....
Les enfants, tu sais, ça mange toujours!
--Oh! dit Élisa, que vous êtes bonne!
--Voyons, Ruth, assieds-toi et soupe, dit Rachel.
--Impossible! Imagine-toi, j'ai laissé John avec le baby.... et des
gâteaux au four.... Si je m'arrête une minute, John va laisser brûler
les gâteaux et donner à l'enfant tout ce qu'il y a de sucre à la maison.
C'est son caractère, dit la petite quakeresse en riant. Ainsi, adieu
Élisa! adieu Georges! que Dieu protége votre voyage!...»
Et elle disparut en sautillant.
Un moment après, une grande voiture couverte s'arrêta devant la porte.
La nuit était claire et toute scintillante d'étoiles. Phinéas sauta
vivement à bas de son siége pour faire placer les voyageurs. Georges
sortit; il tenait son enfant d'une main, sa femme de l'autre. Son pas
était ferme, son visage plein de courage et de résignation. Rachel et
Siméon venaient après lui.
«Descendez un peu, vous autres, dit Phinéas à ceux qui se trouvaient
déjà dans la voiture, que j'arrange le fond pour les femmes et pour
l'enfant.
--Voilà deux peaux du buffle, dit Rachel, mets-les sur le banc; les
cahots sont durs, la nuit.»
John descendit le premier et aida sa mère à descendre. Il en prenait le
soin le plus touchant. La pauvre femme jetait partout des regards
inquiets, comme si elle se fût attendue à voir à chaque instant arriver
ses persécuteurs.
«Jim, vos pistolets! dit Georges à voix basse. Et vous savez ce que nous
ferons, si on nous attaque....
--Si je le sais! dit Jim en montrant sa large poitrine et en respirant
vaillamment.... Ne craignez rien, je ne leur laisserai pas reprendre ma
mère!»
Pendant qu'il échangeait ces quelques mots, Élisa avait pris congé de sa
bonne amie Rachel. Siméon la plaça dans la voiture, et elle s'y installa
dans le fond avec son enfant. La vieille femme vint se placer à côté
d'elle. Georges et Jim se placèrent devant elle sur un banc grossier, et
Phinéas sur le siége.
«Adieu, mes amis! dit Siméon.
--Dieu vous bénisse!» répondit-on.
Et la voiture partit en faisant craquer le sol gelé sous les roues.
Il n'y avait pas moyen de causer.
On roula à travers les chemins du bois à demi défriché; on franchit de
larges plaines, on gravit des collines, on descendit dans les vallées,
et les heures passaient.
L'enfant s'endormit bientôt et tomba lourdement sur le sein de sa mère.
La pauvre vieille négresse oublia ses craintes, et, vers le point du
jour, Élisa elle-même ferma les yeux. Phinéas était le plus gai de la
compagnie; il sifflait, pour abréger la route, certains airs un peu
profanes... pour un quaker.
Vers trois heures, l'oreille de Georges saisit le bruit vif et rapide
d'un sabot de cheval; il donna un coup de coude à Phinéas, qui arrêta
pour écouter.
«Ce doit être Michaël; je reconnais le galop de son bidet.»
Il se leva et regarda avec une certaine inquiétude.
Ils aperçurent, au sommet d'une colline assez éloignée, un homme qui
venait vers eux à fond de train.
«C'est lui!» dit Phinéas.
Georges et Jim sautèrent à bas avant de savoir trop ce qu'ils allaient
faire; ils se tournèrent silencieusement du côté où ils voyaient venir
le messager attendu. Il avançait toujours; une hauteur le déroba un
instant, mais ils entendaient toujours l'allure précipitée: enfin on
l'aperçut au sommet d'une éminence, et à portée de la voix.
«Oui! c'est Michaël. Holà! ici, par ici, Michaël!
--Phinéas! est-ce toi?
--Oui.
--Quelle nouvelle? Viennent-ils?
--Ils sont derrière moi, huit ou dix! échauffés par l'eau-de-vie,
jurant, écumant comme autant de loups.»
A peine avait-il parlé qu'une bouffée de vent apporta le bruit du galop
de leurs chevaux.
«Remontez! Vite, vite en voiture, dit Phinéas. Si vous voulez combattre,
attendez que je vous choisisse l'endroit....»