bien et mes esclaves; j'ai donc le droit d'en user comme il me plaît....
Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves.... qu'il les traite à sa
guise. Mais les miens!... Il a sur beaucoup de choses des idées
extravagantes.... particulièrement sur la manière de traiter les
esclaves. Il agit comme s'il les mettait avant moi et avant lui-même....
Il leur laisse tout faire sans même lever le doigt! Sur certaines
choses, Saint-Clare est effrayant.... il m'effraye moi-même....
quoiqu'il paraisse, en général, avoir une assez bonne nature.... Il a
décidé que pas un coup, quoi qu'il arrive, ne serait donné dans la
maison, à moins que de sa main ou de la mienne!... Il a dit cela de
telle façon que je ne puis pas aller contre. Vous voyez où cela mène....
On lui marcherait sur le corps, qu'il ne lèverait pas la main.... Pour
moi, vous comprenez quelle cruauté ce serait que de me demander un tel
effort.... Les esclaves sont de grands enfants!
--Je ne connais rien à tout cela, grâce au ciel! dit miss Ophélia.
--Il se peut; mais vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez à vos dépens,
si vous restez ici. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il y a de
stupide, d'ingrat, de provoquant chez cette misérable espèce!»
Marie retrouvait ses forces, comme par miracle, quand elle était sur ce
chapitre; elle ouvrit donc tout à fait les yeux et parut oublier sa
langueur.
«Vous n'avez pas une idée des épreuves auxquelles ils soumettent les
maîtresses de maison, chaque jour et à chaque heure!... Mais il est
inutile de se plaindre à Saint-Clare; il fait de si étranges
réponses!... Il dit que c'est nous qui les avons faits ce qu'ils sont,
et que nous devons les prendre ainsi; il dit que leur faute vient de
nous, et qu'alors il serait cruel de les punir; il dit que nous ne
ferions pas mieux à leur place.... comme si on pouvait raisonner d'eux à
nous!
--Mais, dit sèchement Ophélia, ne pensez-vous pas que Dieu les a faits
du même sang que nous?
--Non, certes, je ne le pense pas. Vous me la donnez bonne! une race
dégradée!...
--Ne pensez-vous pas qu'ils ont des âmes immortelles? continua la
cousine avec un ton d'indignation croissante.
--Je ne dis pas non, fit Marie en bâillant. Pour cela, personne n'en
doute. Quant à ce qui est de comparer leurs âmes avec les nôtres, c'est
impossible. Saint-Clare a bien prétendu que séparer Mammy de son mari,
c'était la même chose que de me séparer de lui!... J'ai beau lui dire
qu'il y a une différence, il ne peut pas la voir.... C'est comme si on
disait que Mammy aime ses petits souillons d'enfants comme j'aime Éva!
Pourtant Saint-Clare a prétendu froidement, sérieusement, que je devais,
faible comme je suis, renvoyer Mammy et prendre quelque autre personne à
sa place.... C'était un peu trop fort.... même pour moi! Je ne fais pas
souvent voir mes sentiments. J'ai pour principe de tout souffrir en
silence.... mais, cette fois-là, j'éclatai.... Il n'y est pas revenu.
Mais depuis j'ai compris, à certains regards et à certaines paroles,
qu'il est toujours dans les mêmes idées; et il est si obstiné, si
provoquant!»
Miss Ophélia parut avoir peur de dire quelque chose; elle précipita la
marche des longues aiguilles avec une fureur qui eût signifié bien des
choses, si Marie Saint-Clare eût pu comprendre....
«Vous voyez donc bien, continua-t-elle, quel gouvernement vous
prenez.... une maison sans règle, où les esclaves ont ce qu'ils veulent,
font ce qu'ils veulent,... excepté quand j'ai la force.... Je prends
quelquefois mon nerf de boeuf, mais cela me tue! Si seulement
Saint-Clare voulait faire comme les autres!
--Quoi donc?
--Eh mais, les envoyer à la _Calebasse_, ou en tout autre lieu où on les
fouette. Il n'y a pas d'autre moyen.... Si je n'étais pas si débile, je
gouvernerais avec deux fois plus d'énergie que Saint-Clare.
--Comment donc fait-il? Vous dites qu'il ne frappe jamais!
--Mon Dieu! les hommes ont une manière de commander.... Cela leur est
plus facile! Et puis, si vous regardez bien dans l'oeil de Saint-Clare,
il y a quelque chose d'étrange! Cet oeil, quand il parle sévèrement, a
comme un éclair. Moi-même j'en ai peur, et les esclaves savent bien
qu'il faut prendre garde à eux dans ces moments-là! Je ne ferais pas
tant, avec des tempêtes de coups, que Saint-Clare avec un clignement
d'oeil, quand il est ému! On ne fait pas de bruit quand Saint-Clare est
là. C'est pour cela qu'il n'a pas plus de pitié de moi!... Mais, quand
vous aurez la direction, vous verrez qu'il n'y a pas moyen de s'en tirer
sans sévérité.... Ils sont si méchants, si trompeurs, si paresseux!
--Ah! toujours la vieille chanson! dit Saint-Clare en entrant tout à
coup.... Quel terrible compte ces misérables auront à rendre au jour du
jugement, surtout pour leur paresse!... Vous voyez que, Marie et moi,
nous ne leur en donnons pas l'exemple, dit-il en s'étendant tout de son
long sur un canapé en face de sa femme.
--Vous êtes bien méchant, Saint-Clare!
--En vérité? je croyais pourtant bien dire, j'appuyais vos remarques....
comme je fais toujours.
--Vous savez bien que cela n'est pas, Saint-Clare!
--Je me suis trompé alors.... merci de me reprendre, ma chère!
--Ah! vous voulez me provoquer maintenant!
--Voyons, Marie, il fait très-chaud. Je viens d'avoir une longue
querelle avec Adolphe; il m'a fatigué.... permettez-moi de me reposer
sous votre doux sourire.
--Que s'est-il passé avec Adolphe? l'impudence de ce drôle est devenue
excessive, je ne puis plus la supporter. Ah! je voudrais avoir à le
commander quelque temps sans contrôle.... je le materais bien.
--Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre finesse et
de votre bon sens ordinaire; quant à Adolphe, voici le cas: il s'est si
longtemps appliqué à imiter mes grâces et mes perfections, qu'il a fini
par se prendre pour son maître.... et j'ai été obligé de lui montrer à
la fin sa méprise.
--Comment cela?
--Eh bien, il a fallu lui faire comprendre que je voulais conserver
quelques-uns de mes vêtements pour mon usage personnel.... J'ai dû aussi
mettre des bornes à son trop magnifique emploi de l'eau de Cologne. J'ai
même poussé la cruauté jusqu'à le réduire à une seule douzaine de mes
mouchoirs de batiste.... Adolphe portait tout cela avec des
fanfaronnades que j'ai dû également modérer par mes conseils paternels.
--Ah! Saint-Clare, voilà une indulgence vraiment intolérable! Quand
apprendrez-vous donc comment on traite des esclaves?
--Et, après tout, le beau malheur qu'un pauvre diable d'esclave veuille
ressembler à son maître!... Si je l'ai assez mal élevé pour qu'il mette
son bonheur dans l'eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi
ne pas lui en donner?
--Mais pourquoi ne l'avoir pas mieux élevé? dit Ophélia avec une pointe
d'audace.
--Cela fatigue. Oh! cousine, cousine, la paresse perd plus d'âmes que
vous n'en pouvez sauver. Sans la paresse, moi-même j'aurais été un ange.
Je suis porté à croire que la paresse est ce que votre ancien docteur
Botherem, du Vermont, appelait l'essence du mal moral.
--Je pense, reprit Ophélia, que vous autres possesseurs d'esclaves vous
prenez une terrible responsabilité.... je ne voudrais pas l'assumer sur
moi pour mille mondes! Vous devez élever vos esclaves, vous devez les
traiter comme des créatures raisonnables, comme des âmes immortelles,
dont vous aurez à rendre compte un jour au tribunal de Dieu! Telle est
mon opinion.»
Le zèle si longtemps contenu de miss Ophélia éclatait enfin.
«Allons, allons! dit Saint-Clare en se levant, est-ce que vous nous
connaissez?»
Et il se mit au piano et joua un air gai.
Saint-Clare était un véritable musicien. Sa touche était brillante et
nette. Ses doigts voltigeaient sur le clavier avec la légèreté aérienne
d'un oiseau. Il avait un jeu à la fois brillant et puissant; il passait
d'un morceau à l'autre, comme un homme qui veut se mettre en verve;
puis, abandonnant tout à coup la musique, il se leva et dit gaiement:
«Ma foi! cousine, vous avez parlé d'or et bien fait votre devoir; je ne
vous en estime que davantage. Je ne doute pas que vous ne nous ayez
montré tout à l'heure un diamant de vérité.... et de la plus belle eau;
mais vous m'avez envoyé les rayons tellement en plein visage.... que je
n'en ai pas tout d'abord apprécié la valeur.
--Pour mon compte, dit Marie, je ne vois pas l'utilité de l'observation
de la cousine... S'il y a au monde des gens qui fassent plus que nous
pour leurs esclaves... qu'on me les montre!... mais ils n'en profitent
pas; au contraire, ils n'en deviennent que pires. Quant à ce qui est de
leur parler, je leur ai parlé... à m'en fatiguer; je leur ai enseigné
leurs devoirs, tout enfin! ils peuvent aller à l'église quand ils
veulent... bien qu'ils ne puissent comprendre un mot du sermon!... Ainsi
cela est assez inutile, comme vous voyez!... Mais ils y vont... ils ont
tous les moyens de s'améliorer, vous voyez. Mais, comme je vous le
disais, c'est une race dégradée.... Il n'y a pas de remède... Vous ne
pouvez rien faire pour eux! Vous voyez, cousine Ophélia, j'ai essayé,
et vous non... et je suis née, et j'ai été élevée au milieu d'eux... Je
les connais!»
Ophélia pensa qu'elle en avait dit assez; elle ne répondit rien.
Saint-Clare siffla un air.
«Saint-Clare, je vous prie de ne pas siffler: cela me fait mal à la
tête!
--Je ne siffle plus! Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire
pour vous être agréable?
--Si vous vouliez avoir un peu de sympathie!... Mais vous n'avez jamais
éprouvé le moindre sentiment pour moi...
--Cher ange accusateur!
--Tenez, vous m'irritez de me parler de la sorte...
--Eh bien, comment faut-il que je vous parle? Dites-moi la manière; je
ne demande qu'à savoir!»
De joyeux éclats de rire, partis de la cour, pénétrèrent à travers les
rideaux de soie. Saint-Clare alla au balcon, entr'ouvrit les rideaux et
rit aussi.
«Qu'est-ce?» dit miss Ophélia en approchant.
Tom était assis dans la cour sur un petit siége de mousse: chacune de
ses boutonnières était fleurie de jasmins du Cap; Évangéline, heureuse
et souriante, lui passait une guirlande de roses autour du cou. Quand ce
fut fait, elle vint, riant toujours, se poser sur ses genoux, comme un
oiseau familier.
«O Tom! que vous avez une drôle de figure ainsi!»
Tom, gardant toujours son calme et bienveillant sourire, semblait ravi
lui-même autant que sa jeune maîtresse. Quand il vit Saint-Clare, il
leva les yeux vers lui d'un air qui demanda grâce.
«Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophélia.
--Et pourquoi non?
--Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye!
--Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros
chien... même quand il est noir!... Et quand c'est une créature qui
pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez!
avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Américains du
nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce
que le christianisme devrait faire. Elle tue les préjugés... C'est une
observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous
traitez les nègres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous
indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais
vous ne voulez rien avoir à démêler avec eux! Vous voudriez les renvoyer
en Afrique pour ne plus les voir ni les sentir... et vous leur
expédieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien
cela, cousine?
--Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophélia toute pensive.
--Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en
s'appuyant au balcon et en regardant courir Évangéline qui entraînait
Tom à sa suite. Le petit enfant est le seul vrai démocrate. Tenez, voici
Éva! pour elle Tom est un héros! Ses histoires lui semblent
merveilleuses, ses chansons, ses hymnes méthodistes la réjouissent plus
qu'un opéra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de
Golconde, et lui c'est le plus étonnant des Toms qui aient jamais porté
une peau noire. Oui, Éva, c'est une de ces roses de l'Éden, que le
Seigneur a laissée tomber sur la terre pour les pauvres et les
humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'épines!
--En vérité, dit miss Ophélia toute surprise, en vérité, cousin, on
dirait, à vous entendre, un professeur!
--Un professeur?
--Oui, un professeur de religion!
--Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas
pratiquer.
--Qui vous fait parler ainsi?
--Rien n'est plus aisé que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que
Shakspeare a fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus
facile d'apprendre à vingt personnes ce qui serait bon à faire, que
d'être moi-même une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!»
Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort à moi, c'est
de parler; le vôtre, cousine, c'est d'agir!»
La position matérielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre.
Une fantaisie de la petite Éva, ou plutôt la reconnaissance et la grâce
aimante d'une noble nature, l'avaient poussée à prier M. Saint-Clare
d'attacher l'esclave à son service spécial. Tom reçut donc l'ordre de
tout quitter pour le service d'Éva, chaque fois qu'elle le réclamerait.
Tom était ravi. Il était fort bien vêtu: la livrée était un des luxes de
Saint-Clare.... Pour Tom, le service des écuries était une sinécure. Il
avait lui-même des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une
simple inspection. Marie Saint-Clare avait déclaré qu'elle ne tolérerait
pas qu'il sentît le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc
exigé qu'on ne lui imposât aucune corvée dont les conséquences pussent
réagir sur son système nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de
pareilles épreuves. Une odeur nauséabonde eût suffi pour mettre fin à
toutes ses épreuves terrestres! Tom, dans son habit de drap bien
brossé, coiffé d'un chapeau de castor, chaussé de bottes luisantes, avec
un col et des manchettes irréprochables, et sa face noire et
bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le siége
épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.
Il habitait un charmant séjour, considération à laquelle sa race
sensitive n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un bonheur
tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la
lumière même, et de la beauté de la cour; des rideaux de soie, des
peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient à ses
yeux, des splendeurs du salon, un véritable palais d'Aladdin.
Si l'Afrique doit jamais produire une race cultivée et civilisée--et le
temps doit venir où l'Afrique tiendra son rang dans cette marche
incessante du progrès humain--la vie s'éveillera là avec une splendeur
et une magnificence inconnue à nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans
cette terre mystique de l'or, des perles, des épices ardentes, des
palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans
bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura
revêtir un éclat nouveau. La race nègre, qui ne sera plus alors méprisée
et foulée aux pieds, produira sans doute la dernière et la plus superbe
manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur
humble docilité de coeur, dans leur aptitude à se confier à un esprit
supérieur et à s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicité
enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reçues, ils
réaliseront, dans sa forme la plus élevée, la véritable vie chrétienne.
Dieu châtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette
fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume
suprême qu'il établira, quand tout autre royaume aura été jugé... et
détruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront
les premiers.
Étaient-ce là les idées qui préoccupaient Marie Saint-Clare le matin de
certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement parée, sur
le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince
poignet? Vraisemblablement c'était cela.... ou quelque chose
d'équivalent, car Marie patronnait les bonnes oeuvres et elle allait en
toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin, elle
allait à je ne sais plus quelle église à la mode pour y être
très-pieuse. Marie, c'était chez elle un principe, était très-pieuse
tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si élancée,
si élégante, tellement aérienne et ondoyante dans tous ses
mouvements.... c'est à peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un
brouillard tissé! C'était une gracieuse créature! ses pensées devaient
lui ressembler. Miss Ophélia était, à ses côtés, un vivant contraste. Ce
n'est pas qu'elle n'eût mis une aussi belle robe de soie, un aussi beau
châle, un aussi beau mouchoir; mais elle était carrée, roide et
anguleuse.... elle avait aussi son atmosphère à elle qui l'entourait, et
si on ne voyait pas cette atmosphère, on la devinait aussi bien que la
grâce de sa belle voisine.... Cette grâce, ce n'était pas du reste la
grâce de Dieu, tant s'en faut!
«Où est Éva? dit Marie.
--Elle s'est arrêtée dans l'escalier pour dire un mot à Mammy.»
Que disait donc Éva à Mammy? Écoutez, lecteur, et vous l'entendrez,
quoique Mme Saint-Clare ne l'entendît pas.
«Ma bonne Mammy, je sais que vous avez bien mal à la tête.
--Vous êtes bien bonne, miss Éva! Depuis quelque temps j'ai toujours mal
à la tête.... ça ne fait rien!...
--Oh! cette sortie va vous faire du bien!... Et elle lui jeta les bras
autour du cou.... Tenez, Mammy, prenez mon flacon.
--Quoi! cette belle chose en or, avec ces diamants? Dieu! miss, je ne
puis.
--Et pourquoi? Vous en avez besoin, et moi pas; maman s'en sert toujours
pour le mal de tête.... Cela vous fera du bien. Allons! vous allez le
prendre, pour me faire plaisir!
--Comme elle parle, cher trésor! dit Mammy, pendant qu'Évangéline lui
coulait le flacon dans la poitrine, l'embrassait et descendait quatre à
quatre.
--Qui donc vous arrêtait? fit la mère.
--Je donnais mon flacon à Mammy, pour qu'elle l'emportât à l'église.
--Comment! Éva, votre flacon d'or?... à Mammy! dit Marie en frappant du
pied. Quand saurez-vous donc ce qui est convenable? vite, allez le
reprendre!»
Évangéline baissa les yeux, fit une petite mine piteuse et retourna
lentement vers l'escalier.
«Allons, Marie, dit Saint-Clare, laissez cette enfant libre.... qu'elle
fasse comme il lui plaira.
--Ah! Saint-Clare, comment voulez-vous qu'elle fasse son chemin dans le
monde? dit Marie.
--Dieu le sait; mais elle fera son chemin dans le ciel beaucoup mieux
que vous et moi.
--Ah! papa, ne dites pas cela; vous faites de la peine à maman, dit la
petite fille en touchant doucement le coude de son père.--Eh bien,
cousin, êtes-vous prêt pour l'office? dit miss Ophélia en se tournant
tout d'une pièce vers Saint-Clare.
--Je n'y vais pas. Merci bien.
--J'ai toujours désiré voir Saint-Clare aller à l'église, dit Marie,
mais il n'a pas la moindre religion.... c'est vraiment inconvenant!
--Je sais, dit Saint-Clare; vous autres dames, vous allez à l'église
pour apprendre à faire votre chemin dans le monde. Votre piété est un
vernis. Si j'y allais, moi, je voudrais aller au temple de Mammy; il y a
là du moins de quoi tenir un homme éveillé!
--Quoi! ces braillards de méthodistes!... fi! l'horreur!
--Ah! c'est autre chose que la mer morte de vos églises, ma chère Marie!
positivement! C'est trop demander à un homme que de le conduire là.
Voyons, Éva, est-ce que cela vous fait plaisir d'y aller? Restez ici,
nous allons jouer.
--Mais, papa, il vaut mieux que j'aille à l'église.
--Mais c'est mortellement ennuyeux!
--Oui, c'est un peu ennuyeux, dit Éva, et cela m'endort; mais je fais
tout ce que je peux pour me tenir éveillée.
--Que faites-vous pour cela?
--Mais, vous savez bien, papa, fit-elle tout bas; ma cousine dit que
Dieu veut que nous y allions. C'est Dieu qui nous donne tout, vous
savez.... ce n'est pas trop de faire cela pour lui, si cela lui plaît.
Je vous assure, après tout, que ce n'est pas trop ennuyeux.
--Chère et charmante petite âme! dit Saint-Clare en l'embrassant, va! et
prie pour moi.
--Certainement, dit l'enfant, je n'y manque jamais....» Et elle sauta
dans la voiture à côté de sa mère.
Saint-Clare resta un instant sur le perron, lui envoyant des baisers
avec les mains pendant que la voiture s'éloignait; il sentit de grosses
larmes dans ses yeux.
«O Évangéline, la bien nommée! s'écria-t-il; va! tu es bien pour moi un
évangile que Dieu m'a fait!»
Il eut un moment d'émotion vraie, puis il se mit à fumer un cigare et à
lire le _Picayune_[14], et il oublia son petit évangile.... Que de gens
font comme lui!
[14] Journal de la Nouvelle-Orléans.
«Voyez-vous, Évangéline, disait la mère chemin faisant, il est toujours
bien d'être bon avec les gens.... mais il ne faut pas les traiter comme
nos relations, comme les gens de notre classe! Si Mammy était malade,
vous ne la feriez pas mettre dans votre lit?...
--Mais si, maman, dit Éva; ce serait plus commode pour la soigner, et
puis mon lit est meilleur que le sien!»
Mme Saint-Clare fut désespérée du manque de sens moral que cette phrase
révélait.
«Mais comment parvenir à me faire comprendre de cette enfant? dit-elle.
--C'est impossible!» dit miss Ophélia d'un ton significatif.
Éva parut un moment déconcertée et toute chagrine; mais, par bonheur,
les enfants ne gardent pas longtemps la même impression: bientôt elle
rit aux éclats des mille choses plus ou moins drolatiques et bizarres
qu'elle apercevait à travers les vitres de la portière.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Eh bien! mesdames, dit Saint-Clare au dîner, quel était le programme de
l'église aujourd'hui?
--Oh! le docteur G.... a fait un magnifique sermon, un de ces sermons
que vous devriez entendre. Il exprimait toutes mes idées.... exactement.
--Longs développements, alors! le sujet est vaste.
--J'entends toutes mes idées sur la société. Il avait pris pour texte
cette pensée: «Il a fait toutes choses belles dans leur saison.» Il a
montré comment toutes les classes, toutes les distinctions sociales
venaient de Dieu; il a dit qu'il était convenable et juste qu'il y eût
des petits et des grands; que les uns étaient nés pour commander et les
autres pour obéir. Il a si bien répondu à toutes les objections qu'on
fait maintenant à l'esclavage! Il a prouvé que la Bible était évidemment
de notre côté.... J'aurais seulement désiré que vous l'eussiez entendu!
--Grand merci! ce que j'ai lu dans mon journal m'a fait autant de
bien.... et, de plus, j'ai fumé mon cigare.... ce que je n'aurais pu
faire à l'église!
--Mais, dit miss Ophélia, est-ce que vous ne partagez pas ses opinions?
--Qui? moi! Vous savez que je ne suis qu'un pauvre pécheur que la grâce
n'a pas touché.... Le côté religieux de ces choses-là me laisse tout à
fait indifférent! Si je voulais parler sur la question de l'esclavage,
je dirais net et clair: Nous sommes pour l'esclavage; nous l'avons, nous
le gardons; c'est dans notre intérêt! et cela nous convient! et voilà
tout! sans ambages et sans maximes plus ou moins saintes. Je crois que
tout le monde pourrait me comprendre.
--En vérité, Augustin, dit Mme Saint-Clare.... je crois, moi, que vous
ne respectez rien!... C'est révoltant de vous entendre parler ainsi!
--Révoltant, c'est le mot!... Mais pourquoi ne pas pousser plus loin les
explications religieuses? Pourquoi ne pas prouver qu'il est beau en sa
saison de boire un coup de trop, de rester trop tard à jouer aux cartes,
et de se livrer à une foule d'autres petites distractions que la
Providence nous ménage.... et qui sont assez en usage parmi les jeunes
gens?... Je serais enchanté d'entendre prouver que cela aussi est bien
en sa saison!
--Enfin, dit brusquement miss Ophélia, êtes-vous pour ou contre
l'esclavage?
--Dans votre Nouvelle-Angleterre, dit gaiement Saint-Clare, vous avez
une affreuse logique; si je réponds à cette question, vous allez m'en
faire six autres, toujours de plus en plus difficiles.... Je ne veux pas
m'enferrer. Je passe ma vie à jeter des cailloux dans les vitres de mes
voisins.... Je me garde bien de faire mettre des vitres chez moi.
--Voilà comme il est! dit Marie; impossible de le saisir.... et cela,
parce qu'il n'a pas de religion....
--De la religion! dit Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux
deux femmes, de la religion! Est-ce ce que vous entendez au temple que
vous appelez de la religion? cette doctrine qui se ploie, qui
s'assouplit, qui monte, qui descend, pour suivre dans ses caprices une
société égoïste et mondaine! Une religion! cela qui est moins
scrupuleux, moins généreux, moins juste, moins digne d'un homme que ma
méchante et aveugle nature, à moi! Non! quand je veux voir de la
religion, je regarde au-dessus et non pas au-dessous de moi!