les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la
Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage franchit
un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments carrés:
c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour révélait un
goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout autour. Leurs
piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques des ornements,
tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient dans l'Espagne
romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait ses ondes
argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de marbre
bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette
fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de
poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux
vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de
mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait
après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages
longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre
avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases
de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des
tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de
feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent,
des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur
moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur
éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux,
étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des
temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette
végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds.
Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en
étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver
des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique.
La voiture entra. Éva, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait
un oiseau prêt à s'élancer de sa cage.
«Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chère maison?
dit-elle à Ophélia. N'est-elle pas vraiment belle?
--Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophélia en descendant; mais cela me
semble, à moi, un peu antique et bien païen.»
Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme
et paisible. Il faut se le rappeler, les nègres nous arrivent du pays le
plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au
fond de l'âme une véritable passion pour tout ce qui est beau, riche,
éclatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrôle d'un goût
sévère, à cette passion qui leur attire les sarcasmes et l'ironie de la
race blanche, plus correcte et plus froide.
Saint-Clare, nature voluptueuse et poétique, sourit en entendant le
jugement de miss Ophélia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la
joue noire de Tom:
«Cela paraît vous convenir, mon garçon?
--Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.»
Tout ceci se passa en un clin d'oeil, pendant que les paquets étaient
déchargés et le cocher payé. Une foule de serviteurs de tout âge, de
toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas,
de partout, pour voir entrer le maître. En avant de tous les autres on
apercevait un jeune mulâtre, dont la toilette se distinguait par toutes
les exagérations de la mode. Il agitait, en se donnant des grâces, un
mouchoir de batiste parfumé.
Ce personnage mit une grande vivacité à repousser jusqu'au fond du
vestibule la troupe des domestiques.
«Arrière tous! disait-il d'un ton d'autorité. Voulez-vous point
importuner monsieur dès le premier moment de son retour?»
Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle était dite,
tous les esclaves reculèrent et se tinrent désormais à une distance
respectueuse, à l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient
les bagages.
Grâce aux dispositions de M. Adolphe, c'était le nom du personnage,
quand Saint-Clare eut payé le cocher et qu'il se retourna, il n'aperçut
plus que M. Adolphe lui-même, en veste de satin, chaîne d'or et pantalon
blanc, qui saluait avec une grâce et une onction inexprimables.
«Ah! c'est vous, Adolphe, dit le maître en lui tendant la main. Comment
cela va-t-il, mon garçon?»
Adolphe récita avec beaucoup de volubilité un discours improvisé....
depuis quinze jours!
«Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et
ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages?
Je reviens à nos gens dans une minute.»
Il conduisit miss Ophélia dans un grand salon qui ouvrait sur le
vestibule.
Cependant Éva, s'élançant à travers le portique et le salon, était
entrée dans un petit boudoir qui s'ouvrait également sous le vestibule.
Une grande femme pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi sur son lit de
repos.
«Maman! dit Éva avec une sorte d'ivresse en se jetant à son cou et
l'embrassant mille fois.
--C'est assez, mon enfant, prenez garde, répondit la mère, vous allez me
faire mal à la tête.» Et elle l'embrassa languissamment.
Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformément aux règles de
l'orthodoxie conjugale, puis il lui présenta sa cousine. Marie leva ses
grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de
curiosité; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante.
Cependant la troupe des serviteurs se pressait à la porte. Parmi eux, ou
plutôt en avant de tous les autres, on remarquait une mulâtresse d'une
quarantaine d'années, qui se tenait là dans une attente joyeuse et
tremblante.
«Ah! voilà Mammy,» dit Éva en traversant la chambre; et, se jetant dans
les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus naïve effusion.
Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête, mais elle la serra
sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.... On eût pu croire
qu'elle ne jouissait pas précisément de toute sa raison.... Enfin elle
relâcha Éva, qui passait d'un esclave à l'autre, donnant la main à
celui-ci, embrassant celle-là.
Miss Ophélia déclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au
coeur.
«Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas,
moi!
--Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare.
--Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal
à rien.... Cependant embrasser....
--Des nègres.... ah! vous n'êtes pas accoutumée à cela, n'est-ce pas?
--C'est vrai! Comment peut-elle?...»
Saint-Clare alla en riant dans le vestibule.
«Allons! hé! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous êtes
contents de voir le maître....» Et il alla de l'un à l'autre leur
serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant
du pied un petit moricaud qui marchait à quatre pattes sur le plancher.
Si j'écrase quelqu'un, que l'on m'avertisse!»
C'étaient de toutes parts des rires et des bénédictions. Saint-Clare
leur distribua de petites pièces de monnaie.
«Et maintenant, filles et garçons, décampez!» Et la noire et luisante
assemblée disparut par une des portes du vestibule, suivie d'Éva, qui
portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant la route, de noix,
de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de toutes
sortes.
Saint-Clare, en se retournant, aperçut Tom qui se tenait debout, tantôt
sur un pied, tantôt sur l'autre, assez mal à son aise, tandis
qu'Adolphe, négligemment appuyé contre une colonne, l'examinait à
travers une lorgnette d'opéra, d'un air qu'eût pu envier un dandy à la
mode.
«Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre
compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur
la veste de satin brodé, il me semble que ceci est ma veste....
--Oh! monsieur, elle était toute tachée de vin, et un gentleman, dans la
position de monsieur, n'eût pu la porter dans cet état;... elle n'est
bonne que pour un pauvre nègre comme moi!»
Et Adolphe hocha la tête et passa ses doigts avec grâce dans ses cheveux
parfumés.
«Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer
Tom à sa maîtresse; vous le conduirez ensuite à la cuisine, et tâchez de
ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets
comme vous.
--Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchanté
de voir monsieur de si belle humeur.
--Venez, Tom,» dit Saint-Clare.
Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de
velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas même rêvée, des glaces,
des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable à
la reine de Saba devant Salomon, «il n'y avait plus d'esprit en lui;» il
n'osait même pas marcher par terre.
«Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amène enfin un cocher;
il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard
si cela vous plaît: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites
maintenant que je ne pense pas à vous quand je suis parti!»
Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom.
«Je suis sûre qu'il boira, dit-elle.
--Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre.
--Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop!
--Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai
dit.»
Adolphe se retira en marchant fort élégamment; Tom le suivit d'un pas
pesant.
«C'est un vrai mastodonte! dit Marie.
--Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un
tabouret auprès du sopha, dites quelque chose d'aimable à un pauvre
mari....
--Vous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps convenu!
--C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison.
--Une lettre si courte et si froide!
--Ah! chère, la malle partait.... Ce devait être cela ou rien.
--C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le
voyage et de raccourcir les lettres....
--Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un élégant étui en
velours et en l'ouvrant; c'est un présent que je vous rapporte de
New-York, un daguerréotype, clair et net comme une gravure, et
représentant Éva et son père, la main dans la main.»
Marie regarda le portrait d'un air mécontent.
«Qui vous a fait mettre dans une position si gauche?
--Mon Dieu! la pose est matière à discussion; mais que trouvez-vous de
la ressemblance?
--Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense
point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant
l'étui.
--Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-même; et reprenant:
Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable.
--C'est très-mal à vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire
parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée,
et l'on fait tant de bruit depuis que vous êtes venu, que je suis à
moitié morte....
--Vous êtes sujette à la migraine, madame? fit miss Ophélia en sortant
des profondeurs d'un grand fauteuil où elle s'était tranquillement
assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de
l'appartement.
--La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare.
--L'infusion de genévrier est excellente pour la migraine, dit miss
Ophélia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon
Abraham Perry, qui était une excellente garde-malade.
--Je ferai cueillir la première récolte qui mûrira dans notre jardin, au
bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna.
--Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre
appartement, après ce long voyage.
--Adolphe, dites à Mammy de venir.»
La mulâtresse qu'Éva avait si joyeusement embrassée entra, coiffée, par
Éva elle-même, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui
donner.
«Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame à vos soins. Elle est fatiguée
et a besoin de repos. Conduisez-la à sa chambre, et que tout soit
confortable.»
Mammy sortit, précédant miss Ophélia.
CHAPITRE XVI.
La maîtresse de Tom et ses opinions.
«Maintenant, Marie, dit Saint-Clare, voici l'aurore de vos jours dorés.
Je vous ai amené notre cousine de la Nouvelle-Angleterre, la femme
pratique, qui va décharger vos épaules du poids des soucis, et vous
donner le temps de redevenir jeune et belle. L'ennui de donner les clefs
ne vous tourmentera plus.»
Cette remarque était faite à la table du déjeuner, quelques instants
après l'arrivée de miss Ophélia.
«Elle est la bienvenue, dit Marie en appuyant langoureusement sa tête
sur sa main. Elle s'apercevra bientôt d'une chose, c'est qu'ici ce sont
les maîtresses qui sont esclaves.
--Oh oui! elle s'en apercevra, et de bien d'autres choses encore, dit
Saint-Clare.
--On nous reproche de garder nos esclaves! fit Marie; comme si c'était
pour notre avantage! Si nous ne consultions que cela, nous les
renverrions tous d'un seul coup.»
Évangéline fixa sur le visage de sa mère ses grands yeux sérieux; elle
ne semblait pas comprendre parfaitement cette réponse. Elle dit
très-simplement:
«Mais alors, maman, pourquoi les gardez-vous?
--Je ne sais.... pour notre malheur... car ils font le malheur de ma
vie. Ce sont eux, plus que tout le reste, qui sont cause de ma mauvaise
santé.... Les nôtres sont les plus mauvais que l'on puisse rencontrer.
--Marie, vous avez ce matin vos papillons noirs, dit Saint-Clare. Vous
savez bien que cela n'est pas!... Mammy, par exemple, n'est-elle point
le meilleur des êtres?... Que feriez-vous sans elle?
--Mammy est excellente, dit Mme Saint-Clare; et pourtant, comme tous les
gens de couleur, elle est horriblement égoïste....
--Oh! l'égoïsme est une terrible chose! dit gravement Saint-Clare.
--Par exemple, reprit Marie, n'est-ce point de l'égoïsme, cela, d'avoir
le sommeil si pesant?... Elle sait que j'ai besoin de petites
attentions, presque à chaque heure, quand mes crises reviennent; eh
bien! il est très-difficile de la réveiller. Ce sont mes efforts de la
nuit dernière qui me rendent si faible ce matin.
--N'a-t-elle point veillé près de vous toutes ces dernières nuits,
maman?
--Qui vous a dit cela? reprit aigrement Marie; elle s'est donc plainte?
--Elle ne s'est pas plainte; elle m'a seulement dit combien vous avez eu
de mauvaises nuits, et cela sans aucun répit.
--Pourquoi donc, dit Saint-Clare, ne faites-vous pas prendre sa place
une nuit ou deux à Jane et à Rosa? elle se reposerait!
--Comment pouvez-vous me proposer cela, Saint-Clare? vous êtes vraiment
bien irréfléchi! Nerveuse comme je suis, le moindre souffle me tue! une
main étrangère autour de moi me jetterait dans des convulsions. Si Mammy
avait pour moi l'intérêt qu'elle devrait avoir, elle veillerait plus
aisément. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs si
dévoués.... mais ce bonheur n'a jamais été pour moi!» Et Marie poussa un
soupir.
Miss Ophélia avait écouté ce discours avec une certaine dignité froide,
serrant les lèvres comme une personne bien résolue à connaître son
terrain avant de se hasarder.
«Sans doute Mammy a une sorte de bonté, dit Marie; elle est douce et
respectueuse, mais au fond du coeur elle est égoïste, elle ne cessera de
regretter et de redemander son mari. Quand je me mariai, je l'amenai
ici. Mon père garda son mari; il est maréchal, et par conséquent
très-utile; je pensai et je dis alors que, ne pouvant plus vivre
ensemble, ils feraient bien de se regarder comme séparés tout à fait.
J'aurais dû insister et marier Mammy à quelque autre. Je ne le fis
point: je fus trop indulgente et trop faible. Je dis alors à Mammy
qu'elle ne devait plus s'attendre à revoir son mari plus d'une ou deux
fois en sa vie, parce que l'air du pays, chez mon père, ne convenait pas
à ma santé, et que je ne pouvais pas y retourner; je lui conseillai donc
de prendre quelqu'un ici, mais non! elle ne voulut pas.... Mammy a
parfois une sorte d'obstination dont les autres ne peuvent pas
s'apercevoir comme moi.
--A-t-elle des enfants? demanda miss Ophélia.
--Oui, elle en a deux.
--Cette séparation doit lui être très-pénible.
--Peut-être bien; mais je ne pouvais les amener ici.... c'étaient deux
petits êtres malpropres, je n'aurais pu les souffrir. Et puis, ils lui
prenaient tout son temps. Je pense au fond que Mammy a toujours été un
peu attristée de tout cela; elle ne veut prendre personne, et je crois
que maintenant, bien qu'elle sache qu'elle m'est nécessaire, si elle le
pouvait, elle retournerait dès demain vers son mari. Oui, je le
crois.... Les gens sont si égoïstes maintenant.... même les meilleurs!
--Cela fait mal d'y penser,» dit Saint-Clare d'un ton sec.
Miss Ophélia fixa sur lui un oeil pénétrant; elle vit toute l'irritation
qu'il cherchait à contenir, elle vit le sourire sarcastique qui plissa
ses lèvres.
«Mammy a toujours été ma favorite, reprit Mme Saint-Clare. Je voudrais
pouvoir montrer sa garde-robe à vos domestiques du nord: soies,
mousselines et véritables batistes! J'ai quelquefois passé des
après-midi à lui arranger des chapeaux pour aller à des parties de
plaisir. Elle a toujours été bien traitée, elle n'a pas reçu le fouet
plus d'une ou deux fois dans sa vie. Elle a tous les jours du thé ou du
café fort, avec du sucre blanc. C'est un abus; mais c'est ainsi que
Saint-Clare veut que l'on soit traité à l'office. Ils font tout ce
qu'ils veulent. C'est notre faute si nos esclaves sont égoïstes; ils se
conduisent comme des enfants gâtés. Je l'ai tant répété à Saint-Clare
que j'en suis fatiguée.
--Et moi aussi,» dit Saint-Clare en prenant le journal du matin.
Éva, la belle Éva, avec cette expression de recueillement profond et
mystique qui lui était particulière, s'avança doucement jusqu'à la
chaise de sa mère, et lui passa ses petits bras autour du cou.
«Eh bien! Éva, qu'est-ce encore?
--Maman, ne pourrais-je point vous veiller une nuit, seulement une
nuit?... Je suis sûre que je n'agacerais pas vos nerfs et que je ne
dormirais pas.... Je passe si souvent les nuits sans dormir!... je
réfléchis....
--Quelle folie, enfant, quelle folie! Vous êtes une étrange créature!
--Le permettez-vous, maman?... Je crois, ajouta-t-elle timidement, que
Mammy n'est pas bien.... Elle m'a dit que depuis quelque temps elle
avait toujours mal à la tête.
--Oh! c'est encore là une des bizarreries de Mammy.... Mammy est comme
tous les autres nègres: fait-elle du bruit pour un mal de tête ou un
mal de doigt! Il ne faut pas les encourager à cela: jamais! Chez moi,
c'est un principe, fit-elle en se retournant vers miss Ophélia.
Vous-même vous en sentirez bientôt la nécessité!.... Si vous encouragez
les esclaves à se plaindre ainsi pour rien, vous ne saurez bientôt plus
auquel entendre. Moi, je ne me plains jamais.... personne ne sait ce que
je souffre. Je pense que c'est un devoir de souffrir sans rien dire;
aussi c'est ce que je fais.»
A cette péroraison inattendue, les yeux ronds de miss Ophélia
exprimèrent un étonnement qu'elle ne put déguiser.... Quant à
Saint-Clare, il partit d'un immense éclat de rire.
«Saint-Clare rit toujours quand je fais la moindre allusion à mes
maux!... dit Marie avec une voix de martyr agonisant. Je souhaite qu'il
ne se le rappelle pas un jour!...»
Marie mit son mouchoir de poche sur ses yeux.
Il y eut un moment de pénible silence. Saint-Clare se leva, regarda à sa
montre et dit qu'il avait à sortir. Éva s'élança après lui, miss Ophélia
et Mme Saint-Clare restèrent seules à table.
«Voilà comme est Saint-Clare, dit Marie en retirant son mouchoir, il ne
comprend pas.... il ne comprendra jamais ce que je souffre depuis des
années.... Il aurait raison, si j'étais jamais à me plaindre et à parler
de moi.... mais je me suis tue, je me suis résignée.... résignée! Et
Saint-Clare à présent croit que je puis tout tolérer.»
Miss Ophélia ne savait pas trop ce qu'elle devait répondre.
Pendant qu'elle y réfléchissait, Marie essuyait ses larmes et lissait
son plumage, comme ferait une colombe après la pluie. Puis elle commença
avec Ophélia une conversation de ménage, concernant les porcelaines, les
appartements, les provisions, toutes choses dont il était sous-entendu
que miss Ophélia prendrait la direction. Elle fit tant de
recommandations, de réflexions et d'observations, qu'une tête moins
systématique et moins bien organisée que celle de miss Ophélia n'eût
certes pu y résister.
«Maintenant, dit Marie, je crois que j'ai tout dit. La première fois que
mes crises me reprendront, vous pourrez marcher sans me consulter.
Seulement, ayez l'oeil sur Éva, il faut la surveiller!
--Elle me semble une excellente enfant, dit miss Ophélia, je n'ai jamais
rien vu de meilleur qu'elle.
--Elle est bien étrange! bien étrange! fit la mère.... Il y a en elle
des choses vraiment extraordinaires.... elle ne me ressemble en
rien....» Et Marie soupira comme si elle eût exprimé là quelque
douloureuse vérité....
«Je l'espère bien qu'elle ne lui ressemble pas!» pensait de son côté
miss Ophélia.
«Éva a toujours aimé la compagnie des esclaves. Mon Dieu! je sais bien
que tous les enfants sont comme cela. Moi-même, je jouais avec les
petits nègres de mon père.... mais cela n'a jamais eu aucun effet sur
moi. Mais Éva a parfois l'air de se mettre sur un pied d'égalité avec
tous les gens qui l'approchent!... Je n'ai jamais pu l'en déshabituer.
Je crois que Saint-Clare l'y encourage.... Saint-Clare gâte tout sous
son toit.... excepté sa femme!»
Miss Ophélia continua de garder le plus profond silence.
«Il n'y a pas deux manières d'être avec les esclaves, reprit Marie: il
faut leur faire sentir leur infériorité et les mater solidement! cela
m'a toujours été naturellement facile depuis la plus tendre enfance....
Mais Éva est capable à elle seule de gâter toute une maison. Que
fera-t-elle quand elle tiendra une maison elle-même? Je déclare que je
ne m'en doute pas. Je tiens à être bonne avec les esclaves.... je le
suis; mais il faut leur faire sentir leur position.... c'est ce qu'Éva
ne fait pas.... Impossible de lui mettre la moindre idée de cela dans la
tête. Vous l'avez entendue offrir de me soigner la nuit pour que Mammy
puisse dormir. C'est un échantillon de ce qu'elle ferait si elle était
laissée à elle-même.
--Mais, dit brusquement Ophélia, vous pensez cependant que vos esclaves
sont des hommes, et qu'il faut bien qu'ils se reposent quand ils sont
fatigués!
--Certainement, certainement. Je veux qu'ils aient tout ce qui est
juste, tout ce qui est convenable!... Mammy peut dormir dans un instant
ou dans l'autre; il n'y a pas de difficulté à cela.... Mais c'est bien
la chose la plus dormeuse que j'aie jamais vue! Assise, debout, à
l'ouvrage, partout elle dort! Il n'y a pas de danger qu'elle ne dorme
pas assez, celle-là!... Voyez-vous, traiter les esclaves comme des
fleurs exotiques ou des porcelaines de Chine, c'est vraiment ridicule,
dit Marie, en plongeant dans les profondeurs d'un volumineux coussin,
dont elle retira un élégant flacon de cristal.
--Vous voyez, dit-elle d'une voix mourante, douce comme la brise qui
passe entre les jasmins d'Arabie, ou comme toute autre chose également
éthérée; vous voyez, cousine Ophélia, que je ne parle pas souvent de
moi, ce n'est pas mon habitude.... Je n'aime pas cela!... A vrai dire,
je n'en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels nous
différons, Saint-Clare et moi. Saint-Clare ne m'a jamais comprise,
jamais appréciée. Je crois que cela tient à l'état de ma santé.
Saint-Clare a de bonnes intentions, je suis portée à le croire; mais les
hommes sont égoïstes: c'est dans leur constitution; ils ne comprennent
pas les femmes.... Telle est du moins mon impression.»
Miss Ophélia, qui avait toute la prudence naturelle aux habitants de la
Nouvelle-Angleterre et une horreur toute particulière des difficultés de
famille, miss Ophélia prévit le sort qui la menaçait; elle se fit un
visage impénétrable, et tirant un long bas qu'elle tenait en réserve
contre les dangers de l'oisiveté, elle commença de tricoter avec une
rare énergie, pinçant les lèvres d'un air qui semblait dire: «Vous
voulez me faire parler, mais je n'ai pas besoin de me mêler de vos
affaires.» Son visage exprimait autant de sympathies qu'un lion de
pierre.
Marie n'y prit pas garde; elle avait quelqu'un à qui parler. Elle
sentait qu'elle devait parler; cela lui suffisait. Elle respira de
nouveau son flacon pour se redonner quelque force et poursuivit: