La mère d'Augustin était une protestante française dont la famille avait

émigré à la Louisiane, à l'époque des premiers établissements. Augustin

et un autre frère étaient les seuls enfants de leurs parents. Augustin,

ayant reçu de sa mère une constitution extrêmement délicate, fut,

d'après le conseil des médecins, envoyé dans le Vermont, chez son oncle,

où il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat

froid et salubre fortifierait sa santé.

Dès son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilité extrême,

qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse

habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure

écorce; il devint homme, et bien peu surent à quel point il gardait

fraîche et vivante cette sensibilité dans son âme. C'était ce que l'on

appelle un homme du premier mérite, mais il avait une préférence marquée

pour l'esthétique et l'idéal: de là venait chez lui, comme chez tous ses

pareils, une souveraine répugnance pour le commerce et le tracas des

affaires. Presque au sortir du collége il avait éprouvé une passion

romanesque. C'était bien la passion dans toute son effervescence, dans

toute son intensité; son heure était venue, cette heure qui ne vient

qu'une fois. Son étoile s'était levée à l'horizon, cette étoile, hélas!

qui se lève si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme

d'un songe! Pour lui, aussi, l'étoile se leva vainement! Il obtint

l'amour d'une jeune fille aussi belle que distinguée: ils furent

fiancés. Elle demeurait dans un des États du nord. Lui dut retourner

dans le midi pour régler les derniers arrangements de famille. Tout à

coup ses lettres lui furent renvoyées par la poste, avec une courte note

du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant même qu'il ne l'eût

reçue, sa fiancée serait la femme d'un autre.

Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espéra

pouvoir arracher de son coeur cette flèche mortelle. Trop fier pour

prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans

le tourbillon du plaisir; il devint bientôt le soupirant avoué de la

reine du jour. Tout fut promptement réglé, et il épousa une jolie

figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le

croire heureux!

Les mariés passèrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant

d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour

on apporta au jeune mari une lettre de cette écriture qu'il se rappelait

si bien.

Elle lui fut remise en plein salon. La causerie était gaie, vive,

étincelante de mots.

En reconnaissant l'écriture, il devint pâle comme la mort; il se contint

cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement où

il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientôt. Une fois seul

dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... désormais inutile, plus

qu'inutile, hélas! C'était une lettre d'elle; elle racontait longuement

les persécutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire

épouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprimé les lettres

d'Augustin.... elle avait longtemps continué d'écrire.... puis étaient

venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxiétés poignantes elle

était tombée malade. A la fin elle avait découvert le complot.... La

lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de

reconnaissance et d'espoir, et des protestations d'une éternelle

affection, plus cruelles que la mort même pour l'infortuné jeune homme.

Il lui répondit immédiatement:

«J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai

désespéré. Je suis marié, tout est fini: l'oubli, voilà tout ce qui nous

reste, à vous et à moi!»

Ainsi se termina le roman et l'idéal dans la vie d'Augustin Saint-Clare.

Il lui restait le positif; le positif, c'est-à-dire la vase noire,

nauséabonde et fétide, que le reflux nous laisse, tandis que là-bas

étincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes

et ses voiles étendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux

cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis

tout cela disparaît, s'évanouit, tombe dans l'abîme, et il nous reste à

nous rêveurs.... la vase, le positif!

Au fait, dans un roman, on brise le coeur des gens, on les tue même, et

tout est dit: la fable est intéressante, que vous faut-il de plus? Mais,

hélas! dans la vie réelle, nous ne mourons pas dès que nous avons vu

mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il

nous reste l'ennui des nécessités. On boit, on mange, on s'habille, on

se promène, on visite, on parle, on lit, on vend, on achète! C'est ce

qu'on appelle vulgairement la vie. On passe à travers cela.... et cela

restait à Augustin. Si du moins sa femme eût été vraiment une femme,

elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame

d'une existence brisée, et mêler encore des fleurs au tissu reformé;...

mais Marie Saint-Clare ne pouvait même pas voir que la trame était

rompue. Nous l'avons déjà dit, Mme Saint-Clare, c'était une belle

figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne

guérit une âme malade.

Quand on trouva Augustin étendu sur le sofa, la mort sur le visage, et

qu'il eut prétexté une migraine, elle lui recommanda de respirer de la

corne de cerf. Quand elle vit que la pâleur et la migraine persistaient

pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'eût

jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait être

très-sujet aux maux de tête, et que c'était bien fâcheux pour elle, et

qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule après un mois de

mariage.

Au fond de l'âme, Augustin se réjouit d'avoir épousé une compagne si peu

clairvoyante. Mais, quand les fêtes et les visites de la lune de miel

furent passées, il s'aperçut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie,

avait été adulée et gâtée, pouvait être dans un ménage une maîtresse

bien tyrannique. Marie n'avait jamais été très-susceptible

d'attachement. Elle manquait de sensibilité; le peu qu'elle en avait se

trouvait étouffé par un égoïsme sans bornes, un de ces égoïsmes

misérables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis

son enfance, elle avait été entourée de serviteurs occupés à prévenir

ses caprices.... elle n'avait jamais songé, elle n'avait même pas

soupçonné qu'ils pussent vouloir ou désirer autre chose.

Son père, dont elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien

refusé: avec lui le possible était toujours fait. Au moment de son

entrée dans le monde, belle, accomplie, héritière, elle vit soupirer à

ses pieds tous les hommes, éligibles ou non, de la ville qu'elle

habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne fût très-heureux

de l'obtenir.

Il ne faut pas croire qu'une femme sans coeur soit un créancier commode

dans l'échange de l'affection.... Personne n'exige l'amour des autres

plus impérieusement qu'une femme égoïste.... Seulement, elle devient

d'autant moins aimable qu'elle veut être plus aimée. Quand Saint-Clare

commença à négliger ces galanteries et ces petits soins d'un homme qui

fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'était pas

résignée à perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y eut

des bouderies et de petites tempêtes; puis des mécontentements, des

coups d'épingle et des accès de colère. Saint-Clare, dont la nature

était bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des présents et

des flatteries. Quand Marie devint mère d'une belle petite fille, il

sentit s'éveiller en lui quelque chose comme de la tendresse.

Saint-Clare avait eu pour mère une femme d'un caractère aussi pur

qu'élevé; il donna à son enfant le nom de sa mère, heureux de penser que

peut-être elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une

violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui

inspirait qu'un mécontentement soupçonneux. Tout ce qui était donné à la

fille semblait être ravi à l'épouse. Depuis la naissance de cette

enfant, sa santé déclina sensiblement. Une vie d'inaction constante,

dans la torpeur de l'âme et du corps, l'influence d'un éternel ennui,

jointe à la faiblesse ordinaire de cette période de la maternité,

changèrent bientôt cette belle jeunesse florissante en une femme pâle,

étiolée, maladive, dont le temps était partagé entre une foule de maux

imaginaires, et qui se regardait comme la plus à plaindre et la plus

infortunée des femmes.

C'étaient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa

chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du ménage fut

donc abandonnée aux domestiques. Saint-Clare trouva son intérieur

très-peu confortable. Sa fille était extrêmement délicate, et il

craignait qu'ainsi abandonnée sans surveillance et sans attention, sa

santé, et même sa vie, ne fussent compromises par l'indifférence

maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, où il allait faire un

voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophélia Saint-Clare, à revenir

avec eux dans sa résidence du sud.

Ils étaient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons

rencontrés.

Mais à présent que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans se

dressent devant nos yeux, il est temps de présenter miss Ophélia à nos

lecteurs.

Tous ceux qui ont voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront

avoir remarqué, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour

de gazon toujours propre, ombragée par l'épais et lourd feuillage de

l'érable à sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillité et

l'inaltérable repos de toute chose. Rien de perdu: tout à sa place; pas

un barreau de travers dans une clôture, pas un brin de paille sur le

tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fenêtres.

A l'intérieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien à

faire, rien à reprendre, tout est exactement à sa place et pour

toujours, tout marche avec la même régularité ponctuelle que la vieille

horloge placée dans un des coins du salon. Dans la pièce où se tient la

famille se dresse la vieille et respectable bibliothèque aux portes

vitrées. L'_Histoire de Rollin_, le _Paradis perdu_ de Milton, le

_Voyage du Pèlerin_, par Bunyan, sont rangés côte à côte dans un ordre

majestueux, avec une multitude d'autres livres également solennels et

respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la

maîtresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque

après-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini

si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais, à quelque

moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la

vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les

ustensiles du ménage semblent n'avoir jamais été dérangés, bien qu'on

fasse là trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on

repasse là tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et

le fromage, mais silencieusement et mystérieusement.

C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que

miss Ophélia avait passé quelque quarante-cinq ans d'une heureuse

existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses propriétés

du sud. Ophélia était l'aînée d'une nombreuse famille; pour le père et

la mère, elle était toujours rangée parmi les enfants, et la

proposition d'aller à la Nouvelle-Orléans fut quelque chose de bien

grave aux yeux de la famille. Le père, à la tête grise, prit l'atlas de

Morse dans la bibliothèque, mesura exactement la longitude et la

latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest,

pour se familiariser avec le pays.

La bonne mère, tout inquiète, demanda si ce n'était point une bien

méchante ville, et dit qu'elle n'hésitait pas à la comparer aux îles

Sandwich, ou à tout autre pays occupé par des païens.

On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la

marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans

avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les

conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des

abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un

encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au

contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait

que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la

Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si

mal disposés contre eux.

Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!

Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut,

pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les

voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés.

Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit

aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que

l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en

lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux

robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant

à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns

soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une

fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux

valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du

reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que,

quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien

avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de

poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et

brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est

un point encore douteux aujourd'hui.

Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en

toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes

les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes

qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. Ses yeux noirs et

perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si

elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre.

Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait

pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce

qu'elle voulait dire.

Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle

était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De

plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.

A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux,

c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot

_inconséquent_, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce

terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle

inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour

les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils

faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce

dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent

par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût

craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets.

Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif;

elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans

de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses

étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets;

elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en

était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à

ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de

tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle

part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la

Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe,

plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des

montagnes.

Ophélia était l'esclave du devoir.

Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou

telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en détourner. Pour le

devoir elle se fût jetée dans un puits, elle eût marché devant la bouche

des canons. Mais ce sentiment du devoir était si dominateur, il

comprenait tant de choses, il était si sévèrement minutieux, il faisait

si peu de concessions à la fragilité humaine, que, malgré l'héroïsme de

ses efforts, miss Ophélia n'atteignait jamais son idéal; et elle était

comme accablée sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse.

Cette prédisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractère

religieux.

Comment miss Ophélia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare,

gai, léger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une

liberté insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes

les opinions qu'elle respectait?

Pour dire le vrai, elle l'aimait!

Quand il était enfant, c'était elle qui lui apprenait son catéchisme et

qui l'entourait des soins du premier âge. Son coeur avait encore un côté

chaud. Ce côté-là, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle comme

avec beaucoup de gens: il avait monopolisé. C'est ainsi qu'il lui avait

persuadé que le sentier du devoir était dans la direction d'Orléans, et

qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur Éva et empêcher, dans sa

maison, la ruine de toute chose. L'idée d'un intérieur dont personne ne

s'occupait alla droit au coeur de miss Ophélia.... Elle aimait aussi la

jeune Éva... Qui ne l'eût pas aimée, cette charmante petite fille?...

Et, quoiqu'elle regardât Augustin comme un païen, cependant, nous

l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses plaisanteries et poussait

l'indulgence à son égard jusqu'à des limites fabuleuses.

Mais miss Ophélia se fera elle-même suffisamment connaître dans la suite

de cette histoire.

Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu

d'une foule de sacs, de boîtes, de cartons, de parures, qu'elle attache,

qu'elle serre, qu'elle lie en grande hâte et d'un air inquiet.

«Eh bien! Éva, avez-vous compté vos affaires? Vous n'y avez peut-être

pas songé? Voilà comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en

moquette mouchetée, et la petite boîte bleue avec votre beau chapeau,

cela fait deux; la boîte en caoutchouc, ça fait trois; ma boîte à

aiguille, quatre; mon nécessaire, cinq; ma boîte à cols, six, et une

toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle?

donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la

mienne à mon parapluie. C'est cela!

--Mais, ma cousine, à quoi bon? nous n'allons qu'à la maison!

--Et la propreté, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en

avoir soin; et votre dé.... l'avez-vous resserré?

--Je ne sais pas!

--Allons! je vais regarder dans votre boîte, moi.... un dé, de la cire,

deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien,

mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez

seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre!

--Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand

nous étions arrivés quelque part, papa en achetait d'autres.

--Ah! ma chère.... quel système!

--Mais c'est très-commode!

--C'est une impardonnable légèreté!

--Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop

pleine.... elle ne pourra plus se fermer.

--Elle doit se fermer! dit Ophélia d'un ton impérieux.... Et elle pressa

les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite

fente béante.

--Montez dessus, Éva! dit résolûment miss Ophélia. Ce qui a été fait une

fois peut l'être une seconde; il faut que cette malle soit fermée à

clef.... il n'y a pas à dire!»

Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le petit

loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophélia tourna la clef et

la mit dans sa poche d'un air de triomphe.

«Maintenant, nous sommes prêtes. Où est votre papa? Je pense qu'il est

temps de faire sortir ces bagages. Regardez, Éva, si vous voyez votre

papa.

--Oui; le voici à l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et

mange une orange.

--Il ne sait donc pas que nous voici arrivées. Courez le lui dire.

--Papa n'est jamais pressé, dit Éva; et puis nous ne sommes pas encore

au débarcadère. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette

rue.»

Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre

gigantesque et fatigué, se préparait à frayer sa voie à travers les

innombrables vaisseaux. Éva, toute joyeuse, montrait du doigt les tours,

les dômes, les marchés qui lui faisaient reconnaître sa ville natale.

«Oui, oui, chère! Très-beau.... très-beau! Mais, Dieu me pardonne! le

bateau s'arrête.... où est votre père?»

Ce fut alors une scène de tumulte comme il s'en passe toujours à

l'arrivée des bateaux. Les garçons d'hôtel se précipitent sur vous. On

va, on vient, les mères appellent leurs enfants, les hommes font leurs

paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau à la

terre ferme.

Miss Ophélia s'assit résolûment sur la malle qu'elle venait de vaincre,

et aligna tout son régiment de sacs, de boîtes et de cartons, avec une

symétrie toute militaire, se disposant à les défendre vigoureusement.

«Votre malle, madame....

--Vos bagages, madame....

--C'est à moi que ça revient, madame!

--Non! c'est à moi!»

Ophélia restait assise. Sa détermination éclatait sur son visage....

Elle se tenait droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant

d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se défendant avec

une énergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et,

s'adressant de temps en temps à Éva, elle lui demandait, d'un air

profondément étonné, à quoi donc son père pouvait penser.... «Il n'est

pas tombé à l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arrivé

quelque chose.... Je commence à m'inquiéter!»

Au même moment, Augustin parut, avec sa démarche lente et

insouciante.... Il donna un quartier d'orange à Éva.

«Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous êtes prête?

--Voilà une heure que je suis prête et que j'attends, dit Ophélia; je

commençais à être inquiète de vous.

--Voici un habile garçon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un

commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est

écoulée.... On peut maintenant marcher doucement, sans être poussé et

bousculé... Ici! ajouta-t-il en s'adressant à un cocher qui se tenait

derrière lui, prenez ces bagages.

--Je vais l'accompagner pour le voir charger.

--Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?

--Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss

Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit!

--Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici

les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des

façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous

prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il

le portera comme des oeufs.»

Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait

ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté

d'eux dans la voiture.

«Où est Tom? dit Éva.

--Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne

qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère.

--Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis

sûre!»

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 15 / 43 段