--Ma mère! ma mère! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que

vous avez un bon maître.

--Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier

enfant! Comment pourrai-je?...

--Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley

sèchement; ça ne lui fait que du mal, tout ça.»

Le vieux nègre, moitié force, moitié persuasion, dénoua l'étreinte

convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau

maître, la troupe des esclaves s'efforça de la consoler.

«Marchons, dit Haley en réunissant ses trois acquisitions.» Il tira des

menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes

à une longue chaîne, puis il les chassa devant lui jusqu'à la prison.

Quelques jours après, Haley et ses esclaves étaient rendus sains et

saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'était le commencement de son

troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du

même genre que lui ou son agent avaient rassemblés sur les divers points

du parcours.

_La Belle-Rivière_, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave

ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), _la Belle-Rivière_ suivait

gaiement le courant, sous un ciel splendide; à l'avant flottait le

pavillon américain aux bandes semées d'étoiles. Le pont était couvert de

gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient

paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journée. Tout était

vie, fête, animation. Mais le troupeau de Haley, entassé dans la cale

avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprécier les charmes de

sa position. Ils étaient assis en cercle et causaient entre eux à voix

basse.

«Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espère que le coeur va

bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mélancolie, voyez-vous; de

la gaieté! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!»

Les esclaves répondirent par leur invariable: «Oui, maître!» C'est le

mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne

paraissaient pas d'une gaieté parfaite: ils avaient tous certains petits

préjugés à l'égard de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants,

qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et, bien que la joie leur fût

ordonnée par ceux-là même qui les désolaient, la joie venait assez

difficilement.

«J'avais une femme, dit l'article catalogué sous la désignation de

«John, âgé de trente ans,» qui posait ses mains enchaînées sur les

genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!...

Pauvre femme!

--Où demeure-t-elle? demanda Tom.

--Tout près d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une

fois en ce monde,» ajouta-t-il.

Pauvre John! c'était assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les

larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il eût été un blanc! Tom tira

un long soupir de son coeur malade, et à son humble façon il essaya de

le consoler.

Au-dessus de leur tête, dans la cabine, étaient assis des pères et des

mères, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui

tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons.

C'était une scène de la vie heureuse, confortable et facile.

«Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un négrier

à bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas.

--Pauvres créatures! dit la mère d'une voix qui tenait le milieu entre

la colère et l'indignation.

--Qu'est-ce donc? dit une autre femme.

--De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chaînes!

--Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle!

--Oh! il y a bien à dire pour et contre, disait une mère qui était

assise et cousait à la porte de son salon particulier, tandis que son

petit garçon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyagé

dans le sud, et je dois dire que je suis persuadée que les esclaves sont

plus heureux que s'ils étaient libres.

--Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous

l'accorde, reprit la femme à laquelle cette remarque s'adressait. Mais

ce qu'il y a de plus révoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet

outrage aux sentiments et aux affections, c'est la séparation cruelle de

ceux qui s'aiment.

--Oh! certainement, c'est là une très-mauvaise chose, reprit l'autre en

soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en

examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela

arrive bien rarement.

--Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacité. J'ai vécu

longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour

briser un coeur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont

arrachés.... et qu'on les vend!

--On ne peut pas juger d'après nos sentiments des sentiments de cette

classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine.

--Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis née,

j'ai été élevée parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et

même plus vivement que nous.

--En vérité!... et elle bâilla, regarda parla fenêtre de la cabine, puis

enfin répéta en manière de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord:

Après tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils étaient libres.

--Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit

esclave et réduit à la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect

grave, vêtu de noir comme un membre du clergé. Que Chanaan soit maudit

et le serviteur des serviteurs! dit l'Écriture.

--Et moi je vous demande si c'est là ce que le texte signifie, dit un

homme de haute taille qui se trouvait tout près.

--Indubitablement! Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable

raison, de soumettre une race à l'esclavage depuis des siècles. Nous ne

pouvons pas nous élever contre cela.

--Eh bien! soit. Allons de l'avant[11] et achetons des nègres, puisque

c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas, monsieur?... Et

celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre la porte, les

mains dans ses poches, et fort attentif à cette conversation.

[11] _Go-a-head_ est, on le sait, la devise de l'audace américaine.

--Oui, continua l'homme à la grande taille, nous devons nous soumettre

aux intentions de la Providence; les nègres doivent être vendus,

traqués, opprimés. Ils sont faits pour cela.... Voilà une manière de

voir tout à fait rassurante, n'est-ce pas, étranger?... Et cette fois

encore il s'adressa à notre ami Haley.

--Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, répondit Haley, je n'en pourrais

pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce

pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir à temps,

vous savez!

--Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce

que c'est pourtant que de connaître les saintes Écritures. Si, comme ce

brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas

même eu besoin de songer à vous repentir.... plus tard; c'eût été une

peine d'épargnée. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom

m'échappe.... et vous eussiez tranquillement continué vos petites

affaires.»

Et l'homme à la longue taille, qui n'était autre que l'honnête maquignon

que nous avons présenté au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit

et se mit à fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et

sec.

Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait à la fois la

sensibilité et l'intelligence, se mêlant à la conversation:

«Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le

vous-même aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'Écriture, je

pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan!

--Eh mais! cela nous semble un texte assez clair, à nous autres pauvres

diables,» fit le maquignon; et il se mit à fumer comme un volcan.

Le jeune homme s'arrêta un instant; il semblait se demander s'il devait

en dire davantage. Mais le bateau s'arrêta tout à coup, et la compagnie

s'élança sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait.

«Ce sont deux ministres?» dit le maquignon à un de ses voisins.

Le voisin fit signe que oui.

Au moment même où le bateau s'arrêta, une négresse s'élança sur la

planche de débarquement, fendit la foule, et bondit jusqu'à la cale des

esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise désignée

«John, âgé de trente ans,» et fit entendre des plaintes déchirantes

mêlées de sanglots et de larmes.

C'était le mari et la femme.

Mais à quoi bon raconter cette histoire, trop souvent racontée, racontée

chaque jour?... les liens du coeur déchirés et brisés! Oui, les faibles

brisés et déchirés au profit et pour l'avantage des forts.... Ces

choses-là n'ont pas besoin d'être dites.... car chaque instant de la vie

les redit.... et les redit aussi à l'oreille de CELUI qui n'est pas

sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux....

Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité et de Dieu se

tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène; il se

retourna vers Haley, qui se tenait à ses côtés, et, d'une voix que

l'émotion entrecoupait: «Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment

pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres créatures! Ah!

je me réjouis d'aller rejoindre chez moi ma femme et mes enfants, et la

même cloche qui donne le signal pour me réunir à eux va séparer pour

toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien! Dieu

vous jugera là-dessus....»

Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence.

Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit:

«Il y a prêtres et prêtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-là qui

dirait: Maudit soit Chanaan!»

Haley fit entendre un grognement sourd.

«Et je ne l'en blâme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa

prédiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur,

comme nous ferons tous!»

Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau.

«Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se

dit-il à lui-même, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce

sûr!» Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit à faire ses

comptes. Plus d'un a trouvé là comme Haley le moyen de calmer sa

conscience inquiète.

Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les

flots; et ce fut encore, comme avant, des scènes de gaieté charmante.

Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes

s'occupaient à coudre; les enfants jouaient à leurs pieds, et _la

Belle-Rivière_ poursuivait sa marche paisible.

Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit

pour affaires.

Tom, à qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port

et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit

revenir Haley d'un pas rapide: il était accompagné d'une femme de

couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort

décente. Un mulâtre la suivait avec une petite malle. Elle marchait

gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la

planche et entra dans le bateau.

La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit

sa course.

La femme s'avança à travers les boîtes et les colis, s'installa à

l'avant du bateau, s'assit et se mit à jouer avec son enfant.

Haley, après deux ou trois tours, vint s'asseoir auprès d'elle et entama

la conversation d'un ton assez indifférent.

Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle

répondit d'une voix brève et avec emportement:

«Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer

de moi....

--Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de

sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre maître s'y trouve

bien; j'ai payé un bon prix, allez! je puis le dire.

--Non! je ne puis croire que mon maître m'ait trompée ainsi, dit la

jeune femme, avec une agitation croissante.

--Vous pouvez le demander à tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il à un

homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette

femme ne veut pas croire ce que je lui dis.

--Eh bien! c'est un acte de vente, signé John Fosdick, vous livrant la

fille Lucy et son enfant. C'est en règle, autant que je puis croire.»

Les exclamations passionnées de la jeune femme rassemblèrent la foule,

et le marchand expliqua la cause de son agitation.

«Il me disait que j'allais à Louisville, me louer comme cuisinière dans

la taverne où mon mari travaille. Mon maître me l'a dit de sa propre

bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti!

--Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point à en douter,

dit un homme à la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner

l'acte. Il l'a fait.... c'est évident!

--Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant

tout à coup, et serrant plus étroitement son enfant dans ses bras.» Elle

s'assit sur sa boîte, se détourna, et regarda la rivière d'un air

distrait.

«Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme, à ce que

je vois.»

La jeune femme semblait calme, en effet; une tiède et douce brise d'été

passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se

demande pas si le front qu'elle rafraîchit est d'ivoire ou d'ébène! Elle

voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons

du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et

de gaieté; mais son coeur ne se relevait plus: on eût dit qu'il y avait

une grosse pierre dessus!

Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains,

et se remuant, riant et criant, s'efforça de la tirer de sa stupeur....

Elle le prit tout à coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis,

lentement, une à une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage

innocent et étonné.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et

s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant.

C'était un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il

était grand avec de beaux membres vigoureux! La mère ne s'occupa plus

que de lui, surveillant et contenant sa remuante activité.

«Voilà un beau garçon! fit un homme qui s'arrêta tout à coup devant lui.

Quel âge?

--Dix mois et demi,» répondit la mère.

L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui présenta alors un

bâton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit où les

enfants mettent tout, dans sa bouche.

«Le petit drôle! il sait bien ce que c'est.» L'homme siffla encore et

s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile

de malles.

L'étranger tira une allumette et alluma son cigare.

«Une gentille sorte de femme que vous avez achetée là.

--Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffée de

fumée.

--Pour le sud?»

Haley fit signe que oui et continua de fumer.

--Les plantations?

--Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire

passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinière, on pourra s'en servir

en cette qualité ou la mettre à éplucher du coton; elle a les doigts à

cela. Je l'ai examinée.... en tout cas, elle est facile à vendre.... Et

Haley reprit son cigare.

--Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation?

--Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un second

cigare.

--Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de

malles et s'assit à son aise auprès de Haley.

--Je ne sais pas trop.... peut-être; c'est un joli petit! droit, gras,

fort, des chairs dures comme brique.

--C'est vrai; mais quel tracas et quelle dépense pour l'élever!

--Bah! bah! ça s'élève tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des

petits chiens; dans un mois il courra tout seul.

--J'ai une bonne place pour les élever. Je pensais à vous le prendre.

Notre cuisinière en a perdu un la semaine dernière, il s'est noyé dans

la cuve pendant qu'elle étendait le linge; on ne ferait pas mal de lui

donner celui-ci à élever à la place de l'autre.»

Haley et l'étranger continuèrent à fumer sans mot dire: ni l'un ni

l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'étranger

reprit:

«Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien

vous devez vous en débarrasser!»

Haley hocha la tête et cracha dédaigneusement.

«Impossible à ce prix-là....»

Et il continua de fumer.

--Eh bien! étranger, combien donc en voulez-vous?

--Ma foi! je peux bien l'élever moi-même ou le faire élever.... On n'en

voit pas souvent de cette beauté et de cette santé-là. Il vaudra cent

dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents

dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de

cinquante.

--Étranger, c'est exorbitant.

--C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tête.

--J'en offre trente, et pas un centime de plus!

--Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit Haley en crachant de

nouveau. Je partage la différence. Donnez-moi quarante-cinq dollars.

C'est tout ce que je puis faire!

--Convenu.

--C'est marché fait! dit Haley. Où débarquez-vous?

--A Louisville.

--A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons à la brune.... le petit

dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime

que tout se fasse tranquillement. Je déteste le bruit et l'agitation.»

Les bank-notes passèrent de la poche de l'acquéreur dans celle du

vendeur, et Haley reprit son cigare.

C'était une brillante et tranquille soirée.... Le bateau s'arrêta au

quai de Louisville.

La jeune femme était assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un

paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaça

rapidement l'enfant dans une sorte de crèche qui se trouvait

naturellement creusée entre les malles; elle y avait auparavant

soigneusement étendu son manteau. Puis elle s'élança rapidement du côté

où l'on débarquait, espérant que, parmi les garçons d'hôtel qui se

pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en

avant, son âme dans ses yeux, et s'efforçait, parmi toutes ces têtes,

d'en retrouver une.

La foule passait entre elle et son enfant.

«Voilà le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le

remettant à l'étranger. Ne l'éveillez pas, ne le faites pas crier. Ce

serait un tapage du diable avec la fille!»

L'homme emporta sa proie avec précaution, et se perdit dans la foule.

Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitté la rive et repris sa

course, la femme retourna à sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant

n'y était plus.

«Quoi! comment! où? s'écria-t-elle avec l'égarement de la surprise.

--Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le

dire tôt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le

sud. J'ai profité d'une occasion; je l'ai placé dans une excellente

famille, où il sera mieux élevé que vous n'auriez pu l'élever

vous-même.»

Haley en était arrivé à ce point de perfection chrétienne et politique,

que certains ministres et certains hommes d'État du nord ne cessent de

nous prêcher, et qui consiste à étouffer toute faiblesse et tout préjugé

humain. Son coeur était ce que le vôtre et le mien deviendront sans

doute un jour, grâce à cette culture heureuse. Le regard sauvage de

profonde angoisse et d'incurable désespoir que Lucy jeta sur Haley

aurait troublé un homme moins endurci: mais lui était fait à tout! Il

avait rencontré ce regard-là cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous

pourrez vous faire à ces choses-là!

Pour Haley, cette suprême angoisse tourmentant un sombre visage, cette

respiration étouffée, ces mains qui se crispaient.... ce n'étaient que

les incidents nécessaires du commerce.... Il se demandait si elle

n'allait pas crier et faire une scène tumultueuse sur le bateau; car,

pareil en cela aux autres défenseurs de nos institutions, il ne pouvait

souffrir le désordre.

La femme ne cria pas.

Le coup avait frappé trop droit au coeur pour qu'elle pût trouver des

paroles et des larmes.

Elle s'assit comme frappée de vertige.

Ses mains retombèrent sans vie à ses côtés; ses yeux regardèrent sans

voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient à son oreille comme à travers

le trouble d'un songe.... et elle était là, sans cris et sans pleurs

pour exprimer son désespoir.

Elle était calme!

Le marchand, qui était, après tout, aussi humain que la plupart de nos

hommes politiques, se préparait à lui offrir toutes les consolations que

pouvaient exiger les circonstances.

«Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais

une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien

paraître.... Vous savez que c'est nécessaire.... on ne peut empêcher

cela!

--Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...»

Il continua:

«Vous êtes une fille de mérite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous

trouver une bonne place, au bas de la rivière.... Vous aurez bientôt un

autre mari.... Une aussi jolie femme que vous!

--Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler....» dit la

femme.

Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand

comprit bien qu'il était au-dessus de ses moyens, à lui, de consoler une

telle douleur.

Il s'éloigna. Lucy cacha sa tête sous son manteau. Haley se promena de

long en large, mais de temps en temps il s'arrêtait devant elle et la

regardait.

«Elle prend cela mal, se disait-il à lui-même.... et pourtant elle est

tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... ça la

soulagera.»

Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait là quelque chose

d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre âme, simple, ignorante, une

âme de nègre, n'avait pas appris à généraliser et à voir les choses de

si haut!... Si seulement il avait été instruit par certains ministres de

Jésus-Christ, il eût eu de plus saines idées. Il eût vu que ce n'était

là qu'un incident journalier du commerce légal, un commerce qui est

l'âme d'une institution à laquelle après tout on ne peut reprocher

d'autres maux que les maux inséparables de toutes les relations de la

vie sociale et domestique, comme dit si bien un théologien d'Amérique.

Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'était bornée au

Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi

hautes pensées, et son âme saignait en dedans à la vue des malheurs de

cette CHOSE infortunée, qu'il voyait là étendue sur un tas de malles....

comme une misérable plante flétrie! que la loi constitutionnelle de

l'Amérique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles

de marchandises au milieu desquels la voilà!

Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose.

Elle ne répondit que par un gémissement.

Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui

parla de ce coeur qui aime dans les cieux.... de ce Jésus plein de

pitié, de cette patrie éternelle.... Mais l'angoisse avait fermé ses

oreilles, et son coeur paralysé ne pouvait plus sentir.

La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de

ses innombrables étoiles, splendides regards des anges abaissés sur la

terre, nuit étincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni

voix émue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un

après l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'éteignirent

sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du sillage que

traçait la proue du vaisseau.... Tom s'étendit sur un coffre.... il

entendait de temps en temps un cri ou un sanglot étouffé.... «Que

ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....»--Et ce bruit

lui-même s'éteignit.

Vers minuit, Tom fut réveillé en sursaut.... quelque chose de noir passa

rapidement à côté de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau.

Personne que lui n'entendit. Il releva la tête: la place de la femme

était vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre coeur était

paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant,

comme s'il ne l'eût pas englouti dans ses abîmes.

Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation à de

pareils récits. Pas un gémissement de l'angoisse, pas une larme de

l'oppression ne seront oubliés par l'homme des douleurs, par le roi de

gloire! Lui, dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses

du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour:

car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rédemption approche!

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 12 / 43 段