--Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel

pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mères esclaves,

quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les

consentons pas; elles ne nous regardent point, elles font tout pour

nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4

juillet[10]? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les

gouvernements ne tirent leur autorité que du consentement des sujets? Et

quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?»

[10] L'anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine.

L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle

de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait

Georges de tout son coeur; il comprenait vaguement, obscurément, les

sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de

s'obstiner à lui adresser de bons discours.

«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas

nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre

condition, très-mauvaises!»

Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre

convulsivement le manche de son parapluie.

«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant

résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi

donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes

mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh

bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur

Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos

messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il

m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et

sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils

ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle

vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant

de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la

repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier

souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et

de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter

loin d'elle!

--Et après?

--Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma soeur

aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes,

et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et

avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter:

c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en

affliger. Monsieur! je suis resté à la porte pendant qu'on la

fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon coeur.

Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était fouettée,

monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et chrétienne: vos

lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de vivre ainsi!

Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand de chair

humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour ce que

je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je

grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni

soeur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un chien!...

Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai eu si

faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs

chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à

pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas

la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma soeur! Je

pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer.

J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où

j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole.

Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à

bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu

sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que

j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est

belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je

ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est

bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître

vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime,

et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie

qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais

voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme

et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre....

et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu

et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces

choses qui ont brisé le coeur de ma mère, de ma soeur et de ma femme....

il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque

homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire

_non_! Appelez-vous ces lois les lois de MON pays? Monsieur, je n'ai pas

plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai un plus tard.... tout

ce que je demande à votre pays, à vous, c'est qu'il me laisse, c'est que

je puisse en sortir tranquillement. Si j'arrive au Canada, où les lois

m'assisteront et me protégeront, le Canada sera mon pays, et j'obéirai à

ses lois; et si l'on veut m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis

un désespéré! je combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de

ma poitrine! Vous dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu

raison, j'aurai raison aussi, moi!»

Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant

la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans

les yeux, et des gestes désespérés.

C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il

tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.

«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de

colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons,

Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez

personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer!

oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à

personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se

levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.

--Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu

seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous

retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?...

Personne ne pourrait le dire.

--Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille était si

bonne!

--Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays

leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mère pour payer la

dette du maître! dit Georges avec amertume.

--Bien! bien! dit l'honnête vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne

veux pas discuter là-dessus, non, mordieu! je ne veux pas écouter mon

jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un

paquet de billets.

--Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour

moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez

d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route....

--Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand

secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honnêtement.

Prenez, mon enfant, prenez! prenez!

--Eh bien! à une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un

jour.

--Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la

sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... C'est bien imaginé;

mais c'est trop audacieux. Et ce nègre, quel est-il?

--Un fidèle: il a passé au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a

appris que son maître, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille

mère.... il revient pour la secourir; il épie l'occasion de l'enlever.

--A-t-il réussi?

--Pas encore: il rôde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'à

l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis

il reviendra la chercher.

--C'est dangereux, bien dangereux,» reprit le vieillard.

Georges releva la tête et sourit dédaigneusement.

Le vieillard le regarda de la tête aux pieds avec une sorte d'admiration

naïve.

«Georges, lui dit-il, vous vous êtes singulièrement développé; vous

portez la tête, vous agissez, vous parlez comme un autre homme.

--C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui,

monsieur, j'ai dit pour la dernière fois «Maître» à un autre homme. Je

suis libre!

--Prenez garde! vous n'êtes pas sauvé; vous pouvez être pris.

--Si l'on en vient là.... tous les hommes sont libres et égaux dans le

tombeau, monsieur Wilson!

--En vérité, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici, à la

plus proche taverne!

--Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche,

qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et

d'ailleurs, vous-même vous ne m'auriez pas reconnu. Le maître de Jim ne

vit pas dans ce pays.... Jim y est tout à fait étranger; il est

abandonné maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne

me reconnaîtra au signalement de l'affiche.»

Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure récemment

guérie.

«Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mépris. Il y a quinze

jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que,

disait-il, il pensait que je tâcherais de m'évader au premier moment.

C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant.

--Je déclare que mon sang se glace quand je pense à tout cela.... Votre

position, vos périls.... oh!

--Mon sang, à moi, a été glacé dans mes veines pendant des années.... il

bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il après quelques

instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai voulu

causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me trahît pas. Mais

adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain soir,

j'espère dormir en sécurité sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de jour,

descendrai aux meilleurs hôtels, et dînerai à la table commune, avec les

maîtres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez que je

suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!»

Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la

dignité d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et,

après avoir jeté autour de lui un regard timide, il prit son parapluie

et sortit.

Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte

qu'il fermait. Une pensée traversa son esprit: il s'élança vers la

porte, et l'ouvrant:

«Monsieur Wilson, encore un mot!»

M. Wilson rentra. Georges ferma la porte à clef comme auparavant,

attacha un instant ses yeux irrésolus sur le parquet, puis enfin

relevant la tête par un soudain effort:

«Monsieur Wilson, vous vous êtes conduit avec moi comme un chrétien.

J'ai besoin de vous demander encore un acte de bonté chrétienne.

--Allez, Georges.

--Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger

terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde âme vivante qui

seulement y prenne garde....» On entendait les palpitations de sa

poitrine haletante; il ajouta avec un pénible effort: «On me jettera là

comme un chien, et, un jour après, personne n'y pensera.... excepté ma

pauvre femme! pauvre âme! elle se désolera et pleurera.... Si vous

vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite épingle. C'est un

présent de Noël qu'elle m'a fait. Chère, chère enfant! Donnez-le-lui, et

dites lui que je l'ai aimée jusqu'à la fin.... Voulez-vous, monsieur,

voulez-vous? reprit-il d'une voix émue.

--Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la

voix tremblante.

--Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle

peut, c'est là mon dernier voeu. Peu importe que sa maîtresse soit

bonne, peu importe qu'elle soit attachée à cette maison, l'esclavage

finit toujours par la misère. Dites-lui de faire de notre enfant un

homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert.

Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous?

--Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne

mourrez pas. Du courage! vous êtes un brave garçon. Ayez confiance en

Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon coeur que vous arriviez au bout

de.... de.... Oui, je le souhaite.

--Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec

tant d'amertume que la parole expira sur les lèvres du vieillard. Ah! ce

que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de

Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrétiens, ce que nous pensons de

tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous!

--Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des

sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et

de l'obscurité, mais son trône est placé entre la justice et la vérité.

Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en

suis sûr, il vous assistera. Chaque chose sera mise à sa place, sinon en

cette vie, au moins en l'autre!»

La véritable piété, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient

le revêtir d'une sorte de dignité et donnaient à ses paroles une

autorité souveraine. Georges, qui se promenait à grands pas dans la

chambre, s'arrêta un instant tout pensif; puis il lui dit

tranquillement:

«Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.»

CHAPITRE XII.

Un commerce permis par la loi.

«Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des

lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants

et ne voulait pas être consolée.»

LA BIBLE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

M. Haley et Tom continuèrent leur route, absorbés l'un et l'autre dans

leurs réflexions. C'est une chose curieuse que les réflexions de deux

personnes assises l'une à côté de l'autre. Elles sont sur le même siége:

elles ont les mêmes yeux, les mêmes oreilles, les mêmes mains, enfin les

mêmes organes, et ce sont les mêmes objets qui passent devant leurs

yeux.... Et cependant quelle profonde différence dans leur pensée!

Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe à la taille de Tom, à sa

hauteur, à sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient à le

conserver gras et en bon état jusqu'au marché; il se demande de combien

de têtes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de

certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il

réfléchit à son humanité; il se dit que tant d'autres mettent les fers

aux pieds et aux mains de leurs nègres, tandis que lui veut bien se

contenter des fers aux pieds, et laisser à Tom l'usage de ses mains....

aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en

pensant à l'ingratitude humaine, et il en arrive à se demander si Tom

apprécie bien ses bontés.... Il a été tellement trompé par des nègres,

qu'il avait pourtant bien traités.... il s'étonne de voir combien,

malgré cela, il est cependant resté bon!

Quant à Tom, il réfléchit à quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui

trottent par la tête. «Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente,

mais nous en cherchons une pour la vie à venir. C'est pourquoi Dieu

lui-même n'a pas honte d'être appelé NOTRE Dieu, car il nous a préparé

lui-même une cité.» Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout

les illettrés et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un étrange

pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulèvent l'esprit

des profondeurs de l'abîme, et là où il n'y avait que le sombre

désespoir, elles réveillent, comme l'appel de la trompette, le courage,

l'énergie et l'enthousiasme....

Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit à lire les annonces

avec une attention qui l'absorbait complétement. Il n'était pas

positivement fort sur la lecture; sa lecture à lui était une sorte de

récitatif à demi-voix, comme s'il eût eu besoin du contrôle de ses

oreilles, avant d'accepter le témoignage de ses yeux. Il voulait

s'entendre. C'est ainsi qu'il récita lentement le paragraphe suivant:

VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE.--NÈGRES.

Conformément à l'arrêt de la cour, seront vendus le mardi 21 février,

devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le

Kentucky, les nègres dont les noms suivent:

Agar, âgée de 60 ans;

John, âgé de 30 ans;

Ben, âgé de 21 ans;

Saül, âgé de 25 ans;

Albert, âgé de 14 ans.

Ils seront vendus au bénéfice et pour le compte des créanciers et

héritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire.

_Signé_: SAMUEL MORRIS,

THOMAS PLENT, _syndics_.

«Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant à Tom, faute d'autre

interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour

mettre avec vous.... cela vous sera une société. Rien n'est agréable

comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant

tout nous rendre directement à Washington. Là je vais vous faire

enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.»

Tom reçut cette agréable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se

demandait simplement dans son coeur combien de ces malheureux avaient

des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que

lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naïf

avertissement donné à Tom qu'on allait le jeter en prison, n'était

nullement de nature à faire impression sur un pauvre homme qui avait mis

tout son orgueil à tenir une ligne de conduite irréprochable.... Tom

était un peu orgueilleux de son honnêteté; il n'avait que cela dont il

pût être fier.... S'il eût appartenu aux classes élevées du monde, il

n'eût pas été réduit à cette extrémité. La journée se passa, et, vers le

soir, Haley et Tom se trouvèrent installés à Washington, celui-ci dans

une prison, celui-là dans une taverne.

Le lendemain, vers onze heures, une foule très-mêlée se pressait au pied

de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-là chiquaient; les uns

crachaient, les autres parlaient, suivant les goûts respectifs des

personnages.

On attendait l'ouverture des enchères. Les hommes et les femmes qu'on

allait vendre formaient un groupe à part; ils se parlaient entre eux à

voix basse. La femme désignée sous le nom d'Agar était une véritable

Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans,

mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient

vieillie avant l'âge. Elle était presque aveugle, et ses membres étaient

perclus de rhumatismes. A côté d'elle se tenait le dernier de ses fils,

Albert, petit, mais alerte et beau garçon de quatorze ans. C'était le

dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mère avait

vu vendre pour les marchés du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui

ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur

tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner.

«Ne craignez rien, mère Agar, dit le plus vieux des nègres. J'en ai

parlé à M. Thomas, et il espère pouvoir arranger cela de manière à vous

vendre tous deux ensemble, dans un seul lot.

--Ils n'ont pas à dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre

vieille en élevant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine,

écurer, frotter.... Je mérite bien qu'on m'achète.... Et puis, je serai

vendue bon marché, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.»

Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux nègre, lui fit ouvrir

la bouche, examina la mâchoire, frappa de petits coups sur les dents, le

fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses évolutions

pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le

même examen. Il alla enfin vers Albert, lui tâta le bras, étendit ses

mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse.

«Il ne peut pas être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une

énergie passionnée. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis

encore très-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez

là-dessus.

--Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'oeil de mépris. En voilà

une histoire!» Puis, comme s'il eût suffisamment examiné, il se promena

dans la cour, regardant à droite et à gauche, les mains dans ses poches,

le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, prêt à agir.

«Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'oeil l'examen de

Haley, comme pour se former une opinion d'après la sienne.

--Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant.

--Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mère ensemble.

--Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel

qu'elle mangerait.

--Vous n'en voudriez donc pas?

--Il faudrait être fou pour en vouloir; elle est à moitié aveugle, les

membres perclus, et idiote.

--Il y a des gens qui achètent ces vieilles femmes et qui en tirent plus

de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant

réfléchir.

--Cela ne me va pas, à moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me

la donnerait. J'ai vu mon affaire....

--Ah! c'est une pitié de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble

si attachée! Ils la donneront à bon compte, j'en suis sûr.

--Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais acheter

l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la mère.

Non, encore un coup, quand on me la donnerait!

--Elle va être désespérée.

--Sans doute,» dit froidement Haley.

La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule

tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu, à l'air affairé

et important, se fraya un passage à l'aide de ses coudes. La pauvre

vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement à son fils.

«Tenez-vous auprès de votre mère, Albert; ils nous vendront ensemble,

dit-elle.

--Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant.

--Il le faut, ou je péris,» dit la pauvre femme avec une grande

véhémence.

Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il

annonça que la vente allait commencer.

La foule se recula un peu, et l'on commença. Les différents esclaves

furent vendus à des prix qui montraient que les affaires allaient bien.

Deux d'entre eux furent adjugés à Haley.

«Allons! viens çà, petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son

marteau; debout, et montre comme tu es souple.

--Mettez-nous ensemble, s'il vous plaît, messieurs, dit la vieille femme

en se serrant contre son fils.

--Au large! répondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant

lâcher prise. Vous venez la dernière! Allons! noiraud, saute;» et en

même temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit

entendre derrière lui; l'enfant s'arrêta et se retourna; mais il n'avait

pas de temps à lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses

grands yeux brillants.

Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitèrent

vivement les concurrents. Une douzaine d'enchères vinrent simultanément

assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effrayé, jetait

les yeux de tous côtés en entendant ce bruit et cette lutte des enchères

se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acquéreur était

Haley. L'enfant fut poussé de l'estrade vers son nouveau maître. Il

s'arrêta encore un instant pour regarder sa vieille mère, dont les

membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains émues.

«Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher

Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas....

--Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non!» Et

il pirouetta sur ses talons.

L'enchère de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait causé

avec Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de tout sentiment de pitié,

l'acheta pour une misère.

La foule commença alors à se disperser.

Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vécu ensemble pendant des

années, se réunirent autour de la pauvre mère désolée, dont l'agonie

était navrante.

«Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le maître avait toujours dit

qu'on m'en laisserait un, répétait-elle sans cesse avec une expression

déchirante.

--Ayez confiance en Dieu, mère Agar, lui dit lentement le plus vieux des

esclaves.

--Quel bien ça me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 11 / 43 段