Haley s'éveilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise

humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troublé.

«Où est donc cette fille?» demanda-t-il à Tom.

Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne crut pas devoir faire

part de ses observations et de ses soupçons: il se contenta de répondre

qu'il n'en savait rien.

«Il est impossible qu'elle soit débarquée cette nuit.... j'étais éveillé

et sur le _qui-vive_ à toutes les stations.... je ne confie ma

surveillance à personne.»

Ces mots étaient adressés confidentiellement à Tom, dans le but de

l'engager lui-même à des confidences.

Tom ne répondit rien.

Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, regardant parmi

les boîtes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les

cheminées.

Ce fut en vain.

«Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas

non! je suis sûr que vous le savez! J'ai vu la femme couchée ici à dix

heures.... je l'ai encore vue à minuit.... et même entre une heure et

deux.... A quatre heures, elle n'y était plus. Vous dormiez tout à

côté.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier!

--Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprès de moi

comme un bruit.... j'ai été à demi réveillé.... j'ai entendu comme un

clapotement dans l'eau.... je me suis alors réveillé tout à fait.... la

femme n'y était plus. Voilà tout ce que je sais....»

Le marchand ne fut ni troublé ni étonné: comme nous l'avons dit

précédemment, il était fait à certaines choses. La présence terrible de

la mort n'avait point pour lui de mystérieuse impression. La mort! il

l'avait souvent rencontrée.... c'était une circonstance de son commerce;

il était familiarisé avec elle; il la regardait comme un douanier

exigeant, qui entravait, fort mal à propos, ses opérations.... il ne

voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du

guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa

cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme très-malheureux....

mais il n'y avait pas de remède: la femme avait passé dans un pays qui

ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils réclamés par la glorieuse Union

tout entière....

Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre

et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'âme qui venaient de

partir!

Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le

moindre sentiment.... C'est répugnant!

Mais aussi, comme ils sont mal considérés!... On les méprise.... On ne

les reçoit pas dans la bonne compagnie.

Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus à blâmer? l'homme

intelligent, instruit, bien élevé, qui défend le système dont le

marchand est l'inévitable résultat, ou le pauvre marchand lui-même?

C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est

vous qui dépravez cet homme; c'est vous qui le débauchez au point qu'il

ne sent plus sa honte!... En quoi donc êtes-vous meilleur que lui?

Est-ce parce que vous êtes instruit et lui ignorant? parce que vous êtes

au sommet et lui au bas de l'échelle sociale? Est-ce parce que vous êtes

le produit d'une civilisation raffinée, tandis qu'il n'est qu'un homme

grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas?

Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-là seront pour lui et contre

vous!

Après avoir offert ces échantillons du commerce légal, nous devons prier

que l'on ne croie pas que les législateurs américains sont complétement

dépourvus d'humanité.... comme on serait tenté de le penser, en voyant

les efforts que l'on fait chez nous pour protéger et perpétuer ce

commerce.

Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mêmes quand ils

déclament contre la traite.... chez les étrangers? Nous avons une armée

de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort édifiante à entendre! Faire

la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est à n'y pas penser! Mais la

traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire!

CHAPITRE XIII.

Chez les quakers.

Une scène heureuse et paisible se déroule maintenant devant nos yeux.

Nous pénétrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont

rehaussés de riches couleurs; pas un atome de poussière sur les briques

jaunes de l'aire, frottées et polies; des piles de vaisselle d'étain

brillant excitent l'appétit, en vous faisant songer à une foule de

bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et

massives, reluisent aussi. On aperçoit une petite chaise à bascule et

qui se referme; le coussin est rapiécé. Tout auprès il y en a une plus

grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts

semblent vous convier doucement à goûter l'hospitalité de ses coussins

de plumes. C'est là un véritable siége attrayant, confortable, et qui,

pour les honnêtes et chères joies du foyer, vaut vraiment bien une

douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons à la

mode.

Dans cette chaise, où elle se balance doucement, les yeux attachés sur

son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive Élisa. Oui, elle

est là, plus pâle et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous

ses longues paupières, on lit dans les plis de sa bouche une douleur à

la fois calme et profonde. Il était facile de voir combien ce jeune

coeur était devenu ferme et vaillant sous l'austère discipline du

malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les ébats

du petit Henri, brillant et léger comme un papillon des tropiques. On

découvrait chez elle une puissance de volonté, une inébranlable

résolution inconnue à ses jeunes et heureuses années.

Auprès d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'étain,

dans lequel elle range soigneusement des pêches sèches. Elle peut avoir

de cinquante-cinq à soixante ans, mais c'est un de ces visages que les

années ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crêpe,

blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les

femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, croisé sur

sa poitrine en longs plis paisibles, son châle, sa robe, tout révèle la

communion à laquelle elle appartient. Son visage rond avait des couleurs

roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pêche déjà mûre. Ses

cheveux, auxquels l'âge mêlait des fils d'argent, étaient rejetés en

arrière et découvraient un front noble et élevé. Le temps n'y avait

point tracé d'autre inscription que celle-ci: «Paix sur la terre aux

hommes de bonne volonté[12]!» Ses grands yeux bruns étaient lumineux,

pleins de sentiment et de loyauté. Il suffisait de la regarder en face

pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un coeur sincère et bon. On

a tant célébré, tant chanté la beauté des jeunes filles! pourquoi donc

ne louerait-on pas la beauté des vieilles femmes? Si quelqu'un a besoin

d'inspiration pour ce thème nouveau, qu'il regarde notre amie, la bonne

Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise à bascule. La chaise

craquait et criait; peut-être avait-elle pris froid dans ses jeunes

années, ses nerfs étaient peut-être agacés, ou bien encore c'était une

tendance à l'asthme: mais à chacun de ses mouvements elle faisait

entendre un grincement qui eût été vraiment intolérable dans toute autre

chaise; cependant le vieux Siméon Halliday déclarait souvent que pour

lui ce bruit était aussi agréable qu'une musique, et les enfants

prétendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde être privés du

plaisir d'entendre la chaise de leur mère.... Pourquoi? C'est que,

depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales, des

tendresses maternelles, étaient descendues de cette chaise. Combien

avait-elle guéri de coeurs et d'âmes malades! Combien de difficultés

résolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et

bonne.

[12] Nous n'avons pas besoin d'avertir nos lecteurs que nous traduisons

avec la plus scrupuleuse fidélité.

Que Dieu la bénisse!

«Eh bien! Élisa, tu[13] comptes toujours passer au Canada? dit-elle

d'une voix douce en continuant de regarder ses pêches.

[13] On sait que les quakers tutoient toujours.

--Oui, madame, dit Élisa avec beaucoup de fermeté; il faut que je parte;

je n'ose point rester ici.

--Et que feras-tu, une fois là-bas? il faut y songer, ma fille!»

_Ma fille_ était un mot qui venait tout naturellement sur les lèvres de

Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans

cesse la douce idée qu'on se fait d'une mère....

Les mains d'Élisa tremblèrent, et quelques larmes coulèrent sur son

ouvrage.... mais elle répondit avec fermeté: «Je ferai ce que je

pourrai: j'espère que je trouverai quelque ouvrage.

--Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel.

--Oh! merci! fit Élisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir

la nuit. Hier encore, je rêvais que je voyais _cet homme_ entrer dans la

cour....»

Et elle frissonna.

«Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas

t'inquiéter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore été

arraché de notre village; il faut bien espérer que l'on ne commencera

pas par toi.»

La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte

à épingles, se tint sur le seuil: rien n'égalait l'éclat de son visage

en fleurs. Je ne puis la comparer qu'à une pomme mûre. Elle était vêtue

comme Rachel: un gris sévère; un fichu de mousseline couvrait sa

poitrine rebondie.

«Ruth Stedman! dit Rachel en s'avançant avec empressement vers elle;

comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains.

--A merveille,» dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et

l'époussetant avec son mouchoir; et elle découvrit une petite tête ronde

sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs,

malgré tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines

boucles de cheveux frisés s'échappaient aussi çà et là et voulaient

incessamment être remises à leur place, qu'elles quittaient toujours. La

nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le

miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle

parut très-contente d'elle-même.

Tout le monde l'eût été à sa place, car c'était une jolie petite femme,

à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et bien propre à réjouir le

coeur d'un homme.

«Ruth, voici notre amie Élisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai

parlé.

--Je suis très-heureuse de te voir, Élisa, très-heureuse! dit Ruth en

lui serrant la main comme si Élisa eût été pour elle une vieille amie

depuis longtemps attendue. Voilà ton cher petit garçon.... je lui

apporte un gâteau.»

Elle présenta à Henry un coeur en pâtisserie, que l'enfant accepta

timidement en regardant Ruth à travers ses longues boucles flottantes.

«Où est ton baby? dit Rachel.

--Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est emparée, et elle le conduit

à la ferme pour le montrer aux enfants.»

Au même instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux grands yeux

bruns, le portrait de sa mère, entra dans la chambre avec le baby.

«Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potelé dans ses bras,

comme il est joli, et comme il vient!

--C'est vrai, c'est vrai,» dit Ruth.

Et elle prit l'enfant et le débarrassa d'un par-dessus de soie bleu et

de divers châles et surtouts dont elle l'avait enveloppé; et donnant une

chiquenaude ici, un coup de main là, elle l'arrangea, l'ajusta, le

bichonna, l'embrassa de tout son coeur, et le déposa sur le plancher

pour qu'il pût reprendre ses idées.

Le baby était sans doute habitué à ces façons d'agir, car il fourra son

doigt dans sa bouche et parut bientôt absorbé dans ses propres

réflexions, tandis que la mère, s'asseyant enfin, prit un long bas chiné

de blanc et de bleu, et se mit à tricoter avec ardeur.

«Mary, tu ferais bien de remplir la chaudière,» dit Rachel d'une voix

douce.

Mary alla au puits, revint bientôt et mit la chaudière sur le fourneau,

où elle commença à fumer et à chanter sa chanson joyeuse et

hospitalière. La même main, d'après les conseils de Rachel, mit les

pêches sur le feu dans un grand plat d'étain.

Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et

se mit à faire des gâteaux, après avoir dit à sa fille:

«Mary, tu ferais bien de dire à John d'apprêter un poulet.»

Mary obéit.

«Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits.

--Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin; j'ai fait le

lit et arrangé la maison. La Hello y va cette après-midi et fera du pain

et des pâtés pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la

garder ce soir.

--J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge.

--Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood

est malade. John a veillé la nuit dernière. J'irai demain.

--Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester

toute la journée.

--Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Siméon.»

Siméon Halliday, grand, robuste, vêtu d'un pantalon et d'une veste de

drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords, entra au même

instant.

«Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume à

la petite main grassouillette. Et John?

--Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, répondit Ruth d'un ton

joyeux.

--Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses gâteaux au four.

--Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis,

dit Siméon d'une voix significative, tout en lavant ses mains à une

jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet à côté.

--Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'oeil sur

Élisa.

--Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris?» demanda Siméon en

rentrant.

Rachel regarda vivement son mari. Élisa, toute tremblante, répondit:

«Oui.»

Ses craintes toujours exagérées lui firent croire que l'on avait sans

doute placardé des affiches à son sujet.

«Mère! dit Siméon du fond du cabinet.

--Que veux-tu, père? dit Rachel en frottant ses mains enfarinées, et

elle alla vers le cabinet.

--Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Siméon; il sera

ici cette nuit...

--Et tu ne le dis pas, père! fit Rachel le visage tout rayonnant.

--Il est ici, reprit Siméon; Peters est allé là-bas hier avec la

charrette; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux

s'appelle Georges Harris. D'après ce qu'elle a dit de son histoire, je

suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garçon.

--Allons-nous le lui dire maintenant? fit Siméon. Disons-le d'abord à

Ruth. Ici, Ruth, viens!»

Ruth laissa son tricot et accourut.

«Ruth, ton avis! Le père dit que le mari d'Élisa est dans la dernière

troupe, et qu'il sera ici cette nuit.»

La joie de la petite quakeresse éclata et coupa la phrase: elle bondit

et frappa dans ses mains. Deux boucles frisées tombèrent sur son fichu

blanc.

«Calme-toi, chérie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons!

faut-il lui apprendre cela maintenant?

--Eh oui! maintenant, à l'instant même! Dieu! si c'était mon pauvre

John!... dis-le-lui sur-le-champ!

--Ah! tu ne songes qu'à ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Siméon en la

regardant avec attendrissement.

--Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? Si je

n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir à ses chagrins à

elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.»

Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel.

«Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce

temps-là.»

Rachel entra dans la cuisine, où Élisa était en train de coudre, et,

ouvrant la porte d'une petite chambre à coucher, elle lui dit doucement:

«Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles à t'apprendre.»

Le sang monta au visage pâle d'Élisa. Elle se leva tout émue, saisie

d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils.

«Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main,

non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, Élisa....

ne crains rien. Va, va!» Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma

après elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se

mit à l'embrasser.

«Tu vas voir ton père, petit! sais-tu cela? ton père qui va venir!» Et

elle lui répétait toujours la même chose: l'enfant ébahi la regardait

avec de grands yeux.

Cependant une autre scène se passait dans la chambre.

Rachel attira Élisa vers elle et lui dit:

«Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille, il a tiré ton mari de la

maison de servitude!»

Un nuage de sang rose monta aux joues d'Élisa, puis il redescendit

jusqu'à son coeur; elle s'assit pâle et presque inanimée.

«Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains

sur la tête d'Élisa. Il est avec des amis; ils l'amèneront ici.... cette

nuit.

--Cette nuit! répétait Élisa; cette nuit!»

Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tête

toute la confusion d'un rêve; un nuage passait devant son esprit.

Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une

couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du

camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle

éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd

fardeau et qu'on en délivre.

Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se

détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité

descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts,

et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui

l'entouraient. Elle voyait la porte de l'autre chambre ouverte, elle

voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. Elle

entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth

trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de

temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour

caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant

autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air

maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour

relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de

ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le

mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, chuchoter

tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre

où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre

les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande

chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis

elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des

cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du

repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis

cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras,

elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles.

Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants,

d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là,

dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle,

elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle

entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras

l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et

elle s'éveillait.

Ce n'était point un rêve.

Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à

ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et

Georges sanglotait au chevet de son lit.

Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère

fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous

n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui

maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne

ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du

déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose

compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas

suffi à cueillir toutes les roses du paradis.

John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis

la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le

café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant le poulet et

répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le zèle des

jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme elle

rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou un

«Je ne voudrais pas!»

Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les

têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la

ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner.

Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes,

décidément.

Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné,

en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il

faisait sa barbe!

Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande

cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une

telle atmosphère d'affectueuse confiance, les couteaux et les

fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les

autres des retentissements si mélodieux, le poulet et le jambon

chantaient si fort dans la poêle, ils semblaient si heureux d'être frits

de cette façon-là et non pas d'une autre, le petit Henri, Élisa et

Georges, quand ils parurent, reçurent un accueil si cordial et si

réjouissant, qu'ils crurent moins à une réalité qu'à un rêve.

Ils furent bientôt à table tous ensemble. Mary seule restait auprès du

feu, faisant rôtir des tartines. On les servait à mesure qu'elles

atteignaient cette belle nuance d'un brun doré, qui est le beau idéal

des tartines.

Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si véritablement, si

complétement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle

et cordiale rien que dans sa manière de vous passer un plat de gâteaux

ou de vous verser une tasse de thé. On eût dit qu'elle mettait une âme

dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait.

C'était la première fois que Georges s'asseyait comme un égal à la table

des blancs; il éprouva d'abord un peu de contrainte et un certain

embarras, qui se dissipèrent bientôt comme un brouillard devant le rayon

matinal de cette bonté si pleine d'effusion.

C'était bien une maison: une maison! un intérieur! Georges n'avait

jamais su ce que ce mot-là voulait dire. La croyance en Dieu, la

confiance en sa providence, entourèrent pour la première fois son coeur

d'un nuage doré d'espérance. Le doute sombre, misanthropique, athée et

poignant, le désespoir amer, s'évanouirent devant la lumière de cet

Évangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prêché par des actes

d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mêmes, mais qui, pareils au

verre d'eau donné au nom du Christ, ne perdront jamais leur récompense.

«Père, si l'on te découvrait encore? dit le jeune Siméon en étendant son

beurre sur son gâteau.

--Je payerais l'amende, répondit tranquillement celui-ci.

--Mais s'ils te mettaient en prison?

--Ta mère et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Siméon en

souriant.

--Maman peut faire tout, répondit l'enfant;... mais n'est-ce point une

honte que de telles lois?

--Il ne faut pas mal parler de nos législateurs, Siméon, reprit le père

avec autorité. Dieu nous a donné les biens terrestres pour que nous

puissions faire justice et merci; si les législateurs exigent de nous le

prix de nos bonnes oeuvres, donnons-le!

--Je hais ces propriétaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce

moment-là n'était pas plus chrétien qu'un réformateur moderne.

--Tu m'étonnes, mon fils! ce ne sont pas là les leçons de ta mère; je

ferais pour le maître de l'esclave ce que je fais pour l'esclave

lui-même, s'il venait frapper à ma porte dans l'affliction.»

Siméon devint écarlate, mais la mère se contenta de sourire.

«Siméon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme

son père.

--Je pense, mon cher hôte, que vous n'êtes exposé à aucun ennui à cause

de nous, dit Georges avec anxiété.

La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique · 第 13 / 43 段