Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque
fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai vous chercher un
jour là-bas, et que je vous ramènerai. Je l'ai dit à la mère Chloé, je
lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon père,
jusqu'à ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter!
--Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre père!
--Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions....
--Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un
bon jeune homme. N'oubliez pas combien de coeurs s'appuient sur vous. Ne
tombez pas dans les folies de la jeunesse; obéissez à votre mère:
n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien,
monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut
nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mère....
D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme
comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez près d'elle, et
maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela,
mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez?
--Oui, père Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton sérieux.
--Prenez bien garde à vos paroles, monsieur Georges!... les enfants,
quand ils arrivent à votre âge, deviennent parfois volontaires; c'est la
nature qui veut cela. Mais les enfants bien élevés, comme vous, ne
manquent jamais de respect à leurs parents.--Je ne vous offense pas,
monsieur Georges?
--Non, vraiment, père Tom! vous ne m'avez jamais donné que de bons
conseils.
--Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez,» dit l'oncle Tom en
caressant de sa large et forte main la belle tête bouclée de l'enfant.
Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme:
«Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges,
vous avez tout pour vous: éducation, lecture, écriture, rang, privilége!
Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation,
votre père, votre mère, tous seront fiers de vous. Soyez un bon maître
comme votre père, un bon chrétien comme votre mère, et souvenez-vous de
votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges.
--Oui, je serai vraiment bon, père Tom, c'est moi qui vous le dis. Je
vais devenir de première qualité. Mais ne vous découragez pas! Je vous
ferai revenir. Comme je le disais à la mère Chloé ce matin, je ferai
rebâtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un
tapis, dès que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.»
Haley sortit de la maison, les menottes à la main.
«Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supériorité, que
j'instruirai ma famille de la façon dont vous traitez Tom.
--Bien le bonjour! répondit Haley.
--Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre
vie à trafiquer des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des
bêtes... C'est un vil métier!
--Tant que vos illustres parents en achèteront, reprit Haley, je pourrai
bien en vendre... C'est à peu près la même chose!...
--Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni
l'autre. J'ai honte à présent d'être du Kentucky! Autrefois, j'en étais
fier!» Il se dressa sur ses étriers et promena les yeux tout autour de
lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'État du Kentucky.
«Allons, père Tom! adieu.... et du courage!
--Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une
tendresse mêlée d'admiration. Que Dieu vous bénisse!... Le Kentucky n'en
a guère qui vous vaillent!» s'écria-t-il avec un élan du coeur.
Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'éteignit
enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui
rappelât la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite
place chaude sur sa poitrine. C'était celle où les mains du jeune homme
avaient attaché le dollar.... Tom le serra contre son coeur.
«Maintenant, Tom, écoutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, où
il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite
toujours mes nègres.... Je veux vous le dire en commençant: soyez bien
avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes nègres,
moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez
pas de tours comme font les nègres. Avec moi ce serait inutile; je les
connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point à
s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est
pas la mienne!»
L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait
une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas
l'intention de s'enfuir.
C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des
insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et
de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables.
Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des
autres personnages de notre histoire.
CHAPITRE XI.
Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte
d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il
trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence
du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la
mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du
Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant
de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout
de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des
carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits
nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer
était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son
chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur
le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la
position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette
attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée.
Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son
comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa
tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut
chapeau.
A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème
caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de
palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez
tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le
portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur,
les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur
nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi
leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter.
D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et
alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent
de toutes sortes de façons.
Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même.
Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit
dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but que de
prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au service
de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau feu, vif,
pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du monde dans
une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient ouvertes;
les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de grosses
bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée des
agréments d'une taverne du Kentucky.
Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve
vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des
instincts et des particularités distinctives des races.
Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant
sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants
regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la
tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le
manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des
arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été,
afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le
monde «étranger» avec une _nonchalante bonhomie_[8], et sont, du reste,
les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les hommes.
[8] Ces mots sont en français dans le texte original.
Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un
petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et
franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la
plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les
portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les
offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il
parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine
inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement,
il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec
anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la
cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une
énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les
nerfs sont trop susceptibles.
«Vous allez bien, _étranger_? dit le gentleman sans façon au nouvel
arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac.
--Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans
effroi, devant l'honneur qui le menaçait.
--Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de
tabac et un grand couteau de chasse.
--Aucune que je sache, répondit l'étranger.
--Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux
gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel.
--Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le
tabac.
--Ah! vous n'en usez pas!» fit-il familièrement; et il fourra le morceau
dans sa bouche.
Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frère
aux longues côtes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant,
se détourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre côté,
il commença de battre en brèche un des landiers avec un déploiement de
génie militaire suffisant pour prendre une ville.
«Qu'est-ce que cela? s'écria le vieux gentleman envoyant une partie de
l'assemblée se former en groupe autour d'une affiche.
--Un nègre en fuite,» telle fut la réponse laconique d'un des lecteurs.
M. Wilson, tel était le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et,
après avoir soigneusement rangé sa valise et son parapluie, il tira ses
lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opération une fois achevée, il
lut ce qui suit:
«S'est enfui de la maison du soussigné l'esclave mulâtre Georges, taille
de six pieds[9], teint presque blanc, cheveux bruns bouclés,
très-intelligent; parle bien, sait lire et écrire; il essayera
probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes
cicatrices sur le dos et sur les épaules; la main droite a été marquée
au feu de la lettre H.
«Quatre cents dollars à qui le ramènera vivant. La même somme sur preuve
justificative qu'il a été tué.»
[9] Les pieds anglais et américains sont moins longs que notre _pied de
roi_.
Le vieux gentleman lut d'un bout à l'autre l'avertissement, comme s'il
l'eût étudié.
Le vétéran aux longues jambes, qui avait fait le siége des chenets,
ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il
s'avança jusqu'à l'affiche et lança très-résolûment contre elle une
gorgée de tabac.
«Voilà le cas que j'en fais!» dit-il.
Et il se rassit.
«Qu'est-ce à dire, étranger? demanda l'hôte.
--Je ferais la même chose à l'auteur s'il était ici, répondit l'homme
aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, qui consistait
à couper du tabac. Un homme qui possède un esclave de cette valeur et
qui ne le traite pas mieux mérite de le perdre.... Des affiches comme
celles-là sont une honte pour le Kentucky.... Voilà mon opinion, si
quelqu'un veut la savoir.
--C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note
du dégât.
--J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues
jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis
toujours: Garçons, décampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne
m'aviserai jamais de courir après vous.... Et voilà comme je les garde!
Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela
leur en ôte l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement
tout prêts au cas où ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous
le dis, étranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire
meilleur parti que moi de ses nègres. Mes esclaves sont allés maintes
fois à Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont
rapporté l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme
des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes,
ils agiront comme des hommes.»
Et l'honnête maquignon, dans l'ardeur de ses démonstrations, pour donner
plus d'éclat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un
véritable feu d'artifice dirigé vers l'âtre.
«Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave
dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a
point à s'y tromper; il a travaillé pour moi une demi-douzaine d'années
dans ma fabrique de sacs; c'était mon meilleur ouvrier; c'est de plus un
homme très-ingénieux; il a inventé une machine pour tiller le chanvre:
c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son
maître en possède le brevet.
--Oui, dit le maquignon, il le possède, je vous en réponds, et il gagne
de l'argent avec aussi; et il a marqué avec le feu la droite de
l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai à son tour, je vous
en réponds, et il portera la marque quelque temps.
--Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras,
dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre côté de la
salle; c'est ce qui fait qu'on est obligé de les tenir sévèrement et de
les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas.
--C'est-à-dire, riposta sèchement le maquignon, que Dieu en a fait des
hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des bêtes.
--Les nègres distingués n'offrent aucun avantage à leur maître, reprit
l'autre, bien retranché qu'il était contre le mépris de son adversaire
dans sa stupide et grossière ignorance. A quoi bon le talent des
esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-même? Ils ne l'emploient qu'à
vous éclipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait
vendre de l'autre côté de la rivière. Je savais bien que je les aurais
perdus tôt ou tard....
--Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout à fait; au moins
leurs âmes seraient libres!»
Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée dans l'auberge d'un
petit boguey à un seul cheval. Il avait une très-jolie apparence; un
homme comme il faut, bien mis, était assis sur le siége avec un
domestique de couleur qui conduisait.
Toute la compagnie l'examina avec l'intérêt qu'une réunion d'oisifs,
retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours à un nouvel
arrivant. Il était très-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux
yeux noirs expressifs; des cheveux bouclés, également noirs, mais d'un
noir sans reflet; son nez aquilin, irréprochable, ses lèvres fines et
minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionnés,
frappèrent toute l'assistance. On pensa que ce devait être un personnage
de très-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua
d'un geste à son domestique où il devait poser ses malles, et alla au
comptoir, à pas lents, et le chapeau à la main; il se fit inscrire sous
le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comté de Shelby; il se retourna,
examina l'affiche et la lut de l'air le plus indifférent du monde.
«Dites-moi, Jim, fit-il à son domestique, il me semble que nous avons
rencontré un garçon qui ressemblait à cela, tout près de Barnan,
n'est-ce pas?
--Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vérifié pour la main.
--Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus,» dit l'étranger en bâillant
d'un air ennuyé.
Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un
appartement séparé; il avait à écrire sur-le-champ.
L'aubergiste fit preuve du plus obséquieux empressement; une troupe de
nègres, vieux et jeunes, mâles et femelles, petits et grands, se leva de
tous les coins, avec le bruit d'une couvée de perdrix; ils se mirent à
fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et
tombant les uns sur les autres, dans l'excès de leur zèle à préparer la
chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de
la compagnie et entama la conversation avec son voisin.
Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cessé de regarder l'étranger;
c'était une curiosité avide, troublée, mal à l'aise.... Il s'imaginait
reconnaître Butler, l'avoir rencontré quelque part; mais il ne pouvait
préciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'étranger parlait,
souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis,
soudain, les détournait, quand il rencontrait l'oeil noir, brillant et
calme de l'étranger. Enfin, tout à coup le souvenir vrai passa dans son
esprit avec la rapidité de l'éclair; il se leva, et, d'un air de
stupéfaction et de crainte, il s'avança vers Butler.
«M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnaît, et
il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous
remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oublié: M.
Butler, d'Oaklands.
--Oui! oui! oui!!» dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un
rêve.
Au même instant, un négrillon entra; il annonça que la chambre de
M'ssieu était prête.
«Jim! veillez aux bagages! fit négligemment le gentleman, et s'adressant
à M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques
instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.»
M. Wilson le suivit d'un air égaré. Ils entrèrent dans une vaste chambre
de l'étage supérieur où pétillait un bon feu. Les domestiques mettaient
la dernière main aux arrangements intérieurs.
Quand tout fut terminé et que les gens se furent retirés, le jeune homme
ferma résolûment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna,
croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M.
Wilson.
«Georges!
--Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien
déguisé, reprit-il avec un sourire. Une décoction de noix vertes a donné
à ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux
en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement!
--Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez là! je ne vous
l'aurais pas conseillé.
--Aussi j'en prends la responsabilité,» répondit Georges avec un fier
sourire.
Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son père, était un
blanc. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté désigne pour
être les esclaves des passions de leurs maîtres, pauvres mères dont les
enfants sont destinés à ne jamais connaître leur père! Il devait à une
des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage
européen, et un caractère indomptable et superbe; il devait à sa mère
une certaine couleur, amplement rachetée par de magnifiques yeux noirs.
Avec un léger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur
des cheveux, c'était maintenant un véritable Espagnol. Comme la grâce
des formes et l'élégance des manières lui avaient toujours été
naturelles, il n'éprouvait aucun embarras à remplir le rôle audacieux
qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage.
M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux,
arpentait la chambre à grands pas, «roulant le chaos dans son âme,»
selon l'expression de John Bunyan, déjà cité, partagé entre le désir de
venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la
loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il
s'exprima donc en ces termes:
«Ainsi, Georges, vous êtes évadé, fuyant votre maître légitime. Je ne
m'en étonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges,
décidément, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir!
--De quoi êtes-vous affligé? dit Georges d'un ton calme.
--Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de
votre pays!
--Mon pays! dit Georges avec une expression à la fois violente et amère;
mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plût à Dieu que j'y fusse
déjà!
--Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette façon de parler
est mauvaise, contraire à l'Écriture! Georges, vous avez un mauvais
maître, je le sais; il se conduit mal. Je ne prétends pas le défendre;
mais vous savez que l'ange contraignit Agar à retourner chez Sara et à
ployer sous sa main; l'Apôtre a renvoyé Onésime à son maître!
--Ne me citez pas la Bible de cette façon-là, monsieur Wilson, reprit
Georges avec des éclairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme
est chrétienne; je le serai moi-même si jamais j'arrive dans un lieu où
je puisse l'être. Mais citer la Bible à un homme qui se trouve dans ma
position.... tenez, c'est le pousser à faire le contraire de ce qui s'y
trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je
lui demande si j'ai tort de vouloir être libre.
--Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se
mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous
encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour
vous.... Vous êtes dans une très-mauvaise condition, très-mauvaise.
Mais l'Apôtre a dit: Que chacun conserve la condition à laquelle il a
été appelé.... Nous devons nous soumettre aux volontés de la
Providence.... Ne le pensez-vous pas?»
Georges était debout, la tête rejetée en arrière, les bras croisés sur
sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lèvres.
«Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient
prisonnier, s'ils vous arrachaient à votre femme et à vos enfants, s'ils
voulaient vous contraindre à moudre leur blé pendant toute votre vie,
dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans
la condition à laquelle vous auriez été appelé? Je serais plutôt porté à
croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper
comme une indication plus certaine des volontés de la Providence!
N'est-ce point?»
Le vieillard releva les yeux: c'était une nouvelle face de la question.
Quoiqu'il ne fût pas un logicien très-distingué, il avait du moins sur
beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supériorité que, là où il
n'y avait rien à dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer
à diverses reprises la main sur son parapluie dont il régularisa et
rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses
exhortations, tout en se bornant à des développements très-généraux.
«Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours été votre
ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble
qu'à présent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez espérer de
les surmonter. Si vous êtes pris, vous serez plus malheureux que jamais!
Vous serez accablé de mauvais traitements, à moitié tué et envoyé dans
le sud.
--Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.»
Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux
pistolets à sa ceinture.
«Voilà! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on
en vient là, je saurai me conquérir au moins six pieds de sol libre....
le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky!
--Ah! Georges! vous voilà dans une terrible surexcitation d'esprit;
c'est presque du désespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de
votre pays!