cahots, des aïe et des hue, et des boum répétés. On commence à espérer
que l'on s'en tirera sans trop de misère. Enfin un saut carré met tout
le monde debout et rassied tout le monde avec une incroyable rapidité.
La voiture s'arrête tout à fait; Cudjox apparaît à la portière.
«Pardon, monsieur, mais voilà un bien mauvais pas; je ne sais si nous
nous en tirerons: je crois qu'il faudrait poser des rails.»
Le sénateur, désespéré, sort de la voiture. Il cherche un endroit
solide où mettre le pied; il enfonce; il essaye de se retirer, perd
l'équilibre et tombe tout de son long dans la boue. Il est repêché, dans
le plus piteux état, par les soins de Cudjox.
Mais nous voulons épargner la sensibilité de nos lecteurs. Les voyageurs
de l'ouest, contraints sur le coup de minuit de poser des rails pour
dégager leur voiture, auront pour notre infortuné héros une sympathie
douloureuse et respectueuse; nous leur demandons une larme et nous
passons outre.
La nuit était fort avancée quand l'équipage, enfin sorti du gué,
s'arrêta devant la porte d'une vaste ferme. Il fallut assez de
persistance pour réveiller les habitants. Enfin, le respectable
propriétaire parut et ouvrit la porte. C'était un grand et robuste
gaillard de six pieds et quelques pouces; il portait une blouse de
chasse en flanelle rouge; ses cheveux, d'un jaune fade, présentaient
l'aspect d'une forêt inculte. Une barbe, négligée depuis quelques jours,
achevait de donner à ce digne homme un aspect qui ne prévenait pas
complétement en sa faveur. Il resta quelques minutes, le flambeau à la
main, contemplant les voyageurs avec un air de déconvenue le plus
réjouissant du monde. Le sénateur eut beaucoup de peine à lui faire
nettement comprendre ce dont il s'agissait.
Tandis qu'il fait de son mieux pour y parvenir, nous présenterons à nos
lecteurs cette nouvelle connaissance.
L'honnête John Van Tromp était jadis un riche fermier et possesseur
d'esclaves, dans le Kentucky, «n'ayant rien de l'ours que la peau,»
ayant au contraire reçu de la nature un grand coeur. Humain et généreux,
il avait été longtemps le témoin désolé des tristes effets d'un système
également funeste à l'oppresseur et à l'opprimé; enfin, il n'y put tenir
davantage; ce coeur gonflé éclata: il prit son portefeuille, traversa
l'Ohio, acheta une vaste propriété, affranchit ses esclaves, hommes,
femmes et enfants, les emballa dans une voiture et les envoya coloniser
sur sa terre. Quant à lui, il se dirigea vers la baie et se retira dans
une ferme tranquille pour y jouir en paix de sa conscience.
«Voyons, dit nettement le sénateur, êtes-vous homme à donner asile à une
pauvre femme et à un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves?
--Je crois que oui, dit l'honnête John avec une certaine emphase.
--Je le croyais aussi, dit le sénateur.
--S'ils viennent, dit le brave homme en développant sa grande taille
athlétique, me voilà! Et puis j'ai six fils, qui ont chacun six pieds de
haut, et qui les attendent. Faites-leur bien mes compliments;
dites-leur de venir quand ils voudront, ajouta-t-il, cela nous est bien
égal.»
Il passa ses doigts dans les touffes de cheveux qui couvraient sa tête
comme un toit de chaume, et il partit d'un grand éclat de rire.
Tombant de fatigue, épuisée, à demi morte, Élisa se traîna jusqu'à la
porte, tenant son enfant endormi dans ses bras. John, toujours brusque,
lui approcha le flambeau du visage, et, faisant entendre un grognement
plein de compassion émue, il ouvrit la porte d'une petite chambre à
coucher qui donnait sur la vaste cuisine où ils se trouvaient. Il la fit
entrer, alluma un autre flambeau qu'il posa sur la table, puis il lui
dit:
«Maintenant, ma fille, vous n'avez plus rien à craindre. Arrive qui
voudra; je suis prêt à tout, dit-il en montrant deux ou trois carabines
suspendues au-dessus du manteau de la cheminée. Ceux qui me connaissent
savent bien qu'il ne serait pas sain de vouloir faire sortir quelqu'un
de chez moi quand je ne veux pas. Et maintenant, mon enfant, dormez
aussi tranquillement que si votre mère vous gardait.»
Il sortit du cabinet et ferma la porte.
«Elle est des plus jolies, dit-il au sénateur. Hélas! souvent c'est leur
beauté même qui les force de fuir, quand elles ont des sentiments
d'honnêtes femmes. Allez, je sais ce qui en est!»
Le sénateur raconta brièvement, en quelques mots, l'histoire d'Élisa.
«Oh!... Hélas!... Quoi! il serait vrai!... Je suis bien aise de savoir
cela. Poursuivie! poursuivie pour avoir obéi au cri de la nature! Pauvre
femme! Chassée comme un daim! chassée pour avoir fait ce qu'aucune mère
ne pourrait pas ne pas faire! Oh! ces choses-là me feraient
blasphémer....»
Et John essuya ses yeux du revers de sa large main calleuse et brune.
«Eh bien! monsieur, je vous l'avoue, je suis resté des années sans aller
à l'église, parce que les ministres disaient en chaire que la Bible
autorisait l'esclavage.... Je ne pouvais répondre à leur grec et à leur
hébreu: aussi j'abandonnai tout, Bible et ministres. Je ne suis pas
retourné à l'église, jusqu'à ce que j'aie trouvé un ministre qui fût
contre l'esclavage, malgré le grec et le reste. Maintenant j'y
retourne.»
Tout en parlant de la sorte, John faisait sauter le bouchon d'une
bouteille de cidre mousseux, dont il offrit un verre à son
interlocuteur.
«Vous devriez rester ici jusqu'à demain matin, dit-il cordialement au
sénateur; je vais appeler la vieille, elle va vous préparer un lit en
moins de rien.
--Mille grâces, mon cher ami; mais je dois partir pour prendre cette
nuit même la voiture de Colombus.
--S'il en est ainsi, je vais vous accompagner et vous montrer un chemin
de traverse meilleur que la route que vous avez prise. Cette route est
en effet bien mauvaise.»
John s'équipa, et, une lanterne à la main, conduisit son hôte par un
chemin qui longeait sa maison. Le sénateur, en partant, lui mit dans la
main une bank-note de dix dollars.
«Pour elle! dit-il laconiquement.
--Bien!» répondit John avec une égale concision.
Ils se serrèrent la main et se quittèrent.
CHAPITRE X.
Livraison de la marchandise.
Un matin de février, morne et gris, éclairait les fenêtres de l'oncle
Tom: les visages étaient bien tristes dans la case; les visages
reflétaient la tristesse des coeurs. La petite table était dressée
devant le feu et couverte de la nappe à repasser. Une ou deux chemises
grossières, mais propres, étaient étendues sur le dos d'une chaise,
devant la cheminée; une autre était déployée sur la table devant Chloé.
Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de
temps en temps, portait la main à son visage pour essuyer les larmes qui
coulaient le long de ses joues.
Tom s'assit à côté d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tête
appuyée dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il était de bonne
heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit
grossier.
Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui,
pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se
leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants.
«C'est la dernière fois!» dit-il.
Chloé ne répondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et
repassa sur la chemise, quoiqu'elle fût déjà aussi douce que pussent la
rendre des mains de femme; puis tout à coup, déposant son fer avec un
geste désespéré, elle s'assit près de la table, éleva la voix et
pleura.
«Je sais, dit-elle, qu'il faut être résignée; mais puis-je l'être,
Seigneur? Si je savais où vous allez, comment on vous traitera! Madame
dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais,
hélas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les
tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations.
--Ce sera là-bas le même Dieu qu'ici, Chloé.
--Soit, je le veux bien, dit Chloé; mais Dieu parfois laisse accomplir
de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de
consolation de ce côté.
--Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus
loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier.
C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les
enfants. Ici vous êtes en sûreté. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'à
moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.»
Oh! brave coeur, vrai coeur d'homme! adoucissant ton propre chagrin pour
consoler tes bien-aimés.
Tom avait peut-être la langue embarrassée; sa voix rauque s'arrêtait
dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se démentait
jamais.
«Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme
s'il éprouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup.
--Des bienfaits! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là
dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas être! Le
maître ne devait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses
dettes! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté;
il aurait dû vous la donner depuis des années. Il est possible qu'il
soit gêné, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ôter
cela de l'esprit. Une créature aussi fidèle que vous.... Toutes ses
affaires, vous les faisiez! Ah! il était plus pour vous que votre femme
et vos enfants!... Vendre l'amour du coeur, le sang du coeur, pour se
tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui!
--Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-être nous
ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi
que de parler contre le maître: il a été placé dans mes bras quand il
n'était encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est
tout simple; mais lui n'avait pas à s'occuper beaucoup du pauvre Tom:
les maîtres sont accoutumés à ce que l'on fasse tout pour eux, et
naturellement ils n'y pensent guère. On ne peut pas s'attendre à autre
chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a
jamais été traité comme moi? Non, il ne m'aurait pas laissé partir s'il
eût pu faire autrement.... j'en suis sûr!
--D'une manière, comme de l'autre, il a toujours tort,» dit Chloé, qui
avait un sentiment instinctif du juste. C'était un des caractères
prédominants de sa nature. «Je ne puis peut-être pas bien nettement dire
en quoi.... mais je sens qu'il a tort.
--Levez les yeux vers le maître qui est là-haut. Il est au-dessus de
tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission.
--Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chloé.... Mais
à quoi bon parler? Je vais tirer le gâteau du feu et vous servir un bon
déjeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?»
Pour comprendre la souffrance des nègres vendus aux marchands du sud, il
faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race
sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils
habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont
toutes les affections domestiques. Ajoutez à cela les terreurs dont
l'ignorance revêt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'être vendu dans le sud
est une perspective placée depuis l'enfance devant les yeux du nègre
comme le plus sévère des châtiments. Il y a moins de terreur pour eux
dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'être
conduit de l'autre côté de la rivière. Ces sentiments, nous les avons
entendu nous-mêmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils
laissent voir à cette seule pensée; nous savons quelle terrible
histoire, à l'heure des causeries intimes, il racontent à propos de
cette rivière, qui leur semble la limite
D'un pays inconnu dont on ne revient pas!
Un missionnaire, qui a vécu parmi les fugitifs du Canada, nous a
confirmé dans cette opinion. Beaucoup de nègres lui ont avoué qu'ils
avaient fui des maîtres comparativement bons, et que, dans presque tous
les cas, ils avaient bravé les périls de la fuite sous l'influence du
désespoir où les jetait la seule pensée d'être vendus dans le sud,
destin souvent suspendu sur leurs têtes ou celles de leurs maris, de
leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pensée trempe dans
l'héroïsme du courage les Africains, naturellement patients, timides et
peu aventureux; elles les conduit à braver la faim, la soif, le froid,
la fatigue, les périls du désert, et les châtiments plus terribles
encore qui punissent la fuite!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby avait
ce jour-là dispensé Chloé de tout service à l'habitation. La pauvre
créature avait mis tout son courage à préparer ce déjeuner d'adieu. Elle
avait tué et accommodé ses meilleurs poulets; le gâteau était juste au
goût de Tom; elle avait également atteint certaine bouteille
mystérieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans les
grandes occasions.
«Dieu! nous allons avoir un fameux déjeuner!» dit à son frère le petit
Moïse; et au même instant il attrapa un morceau de poulet.
Chloé lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille.
«Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier
déjeuner que son pauvre père fera dans la maison!
--Ah! Chloé! fit Tom d'une voix douce.
--Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empêcher, dit Chloé en se cachant
le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait
mal agir!»
Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur père
et leur mère, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chloé,
faisait entendre ses petits cris impérieux et volontaires.
«Voyons, dit Chloé essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras,
voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur
poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chéris!
Maman a été bien méchante pour vous!»
Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils
accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils
firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu
négligés.
«Maintenant, dit Chloé, quittant vivement la table, je vais m'occuper de
votre paquet. Peut-être ne vous le laissera-t-il pas emporter; je
connais leurs façons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre
rhumatisme. Ménagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en préparer
d'autre! Voilà vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai reprisé vos
bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera
maintenant?»
Ici Chloé appuya sa tête sur la petite malle et sanglota....
«Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi,
continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini!
je ne serai plus jamais bonne maintenant.»
Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui se trouvait sur la table,
commencèrent à réfléchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur
mère pleurer et leur père tout triste, ils commencèrent à soupirer et à
se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille,
qui se livrait à son divertissement favori, égratignant le visage et
tirant les cheveux du vieux nègre, et de temps en temps se livrant à des
accès de gaieté retentissante, qui semblaient être le résultat de ses
réflexions intimes.
«Ris donc, ris, pauvre créature, s'écria Chloé; ton tour viendra aussi à
toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-être pour être vendue
toi-même! et tes frères que voilà, ils seront vendus aussi, sans doute,
dès qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous
traite, nous autres nègres?»
A ce moment un des enfants s'écria:
«Voilà madame qui vient!
--Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon à faire ici,» s'écria la
pauvre Chloé.
Mme Shelby entra. Chloé lui avança une chaise d'un air maussade et
rechigné. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle était pâle et
semblait inquiète.
«Tom, dit-elle, je viens pour....»
Tout à coup elle s'arrêta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un
mouchoir sur son visage, et ses sanglots éclatèrent.
«Ah! madame, dit Chloé, ne.... ne....» Et elle-même éclata.... et
pendant un instant tous pleurèrent.... et dans ces larmes qu'ils
versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout à coup le
désespoir et la douleur amère qui brûle le coeur de l'opprimé. Oh! vous
qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on peut
acheter avec votre or, donné d'un air froid, avec un visage qui se
détourne, ne vaut pas une douce et bonne larme versée dans un moment de
sympathie véritable!
«Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, présentement, je ne puis vous être
utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous
jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et
qu'aussitôt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-là, ayez
confiance en Dieu!»
Les enfants s'écrièrent:
«Voici M. Haley qui vient!»
Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort
mauvaise humeur, fatigué de la course de la nuit et irrité du peu de
succès de sa chasse.
«Ici, nègre! Êtes-vous prêt?.... Madame, votre serviteur.» Et il tira
son chapeau en apercevant Mme Shelby.
Chloé ferma et ficela la boîte; elle regarda le marchand d'un air
irrité. Ses larmes semblaient se changer en étincelles.
Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau maître; il chargea la
pesante boîte sur ses épaules. La femme prit la petite fille dans ses
bras, pour accompagner son mari jusqu'à la voiture. Les enfants
suivirent en pleurant.
Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui
parlait avec une extrême animation. Cependant toute la famille
s'avançait vers la voiture, qui était attelée et près de la porte. Les
esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu à
leur vieux compagnon. Tom était regardé par tous comme le chef des
esclaves et comme leur instituteur religieux. Son départ excitait de
vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes.
«Eh! Chloé, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui
fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chloé, debout auprès de
la charrette.
--J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le
marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-là!
--Montez!» dit Haley à Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le
regardaient, le front soucieux.
Tom monta.
Alors, tirant de dessous le siége une pesante paire de fers, Haley les
lui attacha autour des chevilles.
Un murmure étouffé d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby
s'écria du perron:
«Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une précaution bien inutile.
--Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici même un esclave de cinq
cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques.
--Que peut-elle donc attendre de lui?» dit la pauvre Chloé d'une voix
indignée. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort
de leur père, se suspendirent à la robe de Chloé, criant, pleurant et
gémissant.
«Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.»
Georges était en effet chez un de ses amis, dans une plantation du
voisinage; il ignorait le malheur de Tom.
«Vous exprimerez toute mon affection à M. Georges,» reprit-il d'un ton
pénétré.
Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur
la maison, Tom partit.
M. Shelby était absent.
Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour
sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression,
quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les
supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le
désintéressement de Tom rendait son chagrin plus cuisant encore. C'est
en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir ainsi,
que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse de la
nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être témoin
des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti le
matin même, espérant que tout serait fini avant son retour.
Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets
familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la
propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public.
Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un
maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire
de menottes.
«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant
les fers et en regardant Tom.
--Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!
--Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.
--C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous
n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus
fidèle créature....
--Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir,
précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils
aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves
intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un
moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en
servent; comptez là-dessus.
--Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les
nègres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il paraît qu'ils
y meurent assez vite.
--Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien
d'autres choses! enfin ça donne assez de mouvement au marché!
--Eh bien! reprit le maréchal, on ne peut pas s'empêcher de penser que
c'est un bien grand malheur de voir aller là un aussi honnête, un aussi
brave garçon que ce pauvre Tom.
--Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le
placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et là,
s'il peut échapper à la fièvre et au climat, il aura un sort aussi
heureux qu'un nègre puisse le désirer.
--Mais il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, je pense bien.
--Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes
partout!»
Pendant toute cette conversation, Tom était tristement assis dans la
charrette, à la porte de la maison. Tout à coup il entendit le bruit
sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il fût revenu de sa
surprise, Georges, son jeune maître, s'élança dans la voiture, lui jeta
vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri:
«C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils
voudront. Si j'étais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait
pas! reprit-il avec une indignation contenue.
--Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'étais
si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du
bien, je vous jure.»
Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers.
«Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce
vieux coquin: oui, en vérité!
--Non, monsieur Georges, non; il ne faut même pas parler si haut....
cela ne m'avancerait à rien de le mettre en colère contre moi.
--Eh bien, non! par égard pour vous, Tom, je me contiens.... mais,
hélas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait
dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah!
je les ai joliment arrangés à la maison, tous! oui, tous!
--J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez
eu tort!
--Je n'ai pas pu m'en empêcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez,
père Tom, ajouta-t-il en tournant le dos à la boutique et en prenant un
air mystérieux, je vous ai apporté mon dollar.
--Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout à fait
impossible, dit Tom avec émotion.
--Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chloé m'a dit de faire
un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du
cou. Vous le cacherez sous vos vêtements, pour que ce gueux-là ne vous
le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager.
--Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi!